CHAPITRE III
Le Libéralisme pratique L'Ecole de Manchester
SOMMAIRE
L'opposition irréductible de l'individu et de l'Etat. — La théorie des droits naturels. — Caractère pratique : les causes de l’explosion du sentiment libéral intransigeant.— Le programme manchestérien. — Le libre-échange et ses avantages. — La politique extérieure : non-intervention, paix universelle. — La politique coloniale : l'émancipation.
Tout en étant hostile à une ingérence excessive de l'Etat dans le domaine de l’activité individuelle, l'Ecole de Westminster (1) l’admettait cependant quand elle se proposait de montrer à l’homme le chemin véritable de son intérêt, dont l'ignorance pouvait l'avoir fait dévier : elle se bornait, en pareil cas, à rélablir artificiellement l'harmonie des intérêts un instant troublée. Elle était donc loin de voir dans le Gouvernement et l'individu deux antagonis-
1. Nom donné aux disciples de Bentham à cause de la résidence favorite de leur chef.
tes perpétuellement soucieux de préserver leur ter-
rain d’un empiétement réciproque : le législateur n’était pas l'ennemi du citoyen : son rôle était bien de créer la loi, car cette doctrine niait l’existence du droit naturel lant prônée par la Révolution française ; mais il n’y avait pas à craindre de sa part une trop grande initiative, le principe d'utilité, de bonheur du plus grand nombre, venant heureusement en limiter les excès. Sans doute l'Etat devait chercher à protéger le particulier contre la peine, mais là s’arrêtait son rôle ; la recherche du plaisir, élément principal de la philosophie et de la morale de cette école restait au contraire affaire d'initiative purement privée. Quoique nourris de l’enseignement benthamite, — nous retrouvons, en effet, parmi eux de nombreux disciples du grand utilitarien, — les nouveaux doclrinaires de Manchester avaient une telle confiance dans l'identification spontanée des intérêts, qu'ils n’hésitèrent pas à proclamer hautement l'opposition irréductible qui séparait l'Etat de l'individu ; et en arrivèrent même à considérer toute action gouvernementale comme une calamité et une atteinte à ses droits naturels.
Revenant alors aux idées professées en France au xvuie siècle, et dont la Révolution avait été la consécration, la notion de droit subissait, à cette époque, en Angleterre, une complète transformation. Bien qu'ayant pris soin de délimiter nettement l'étendue du champ d’action du législateur, Bentham
n’en avait pas moins, par sa théorie de la toute-
puissance de la loi, ouvert la porte à l’arbitraire le jour où le principe d'utilité serait méconnu par un peu scrupuleux souverain. Posant au contraire, en règle, que l’homme possède, du fait seul de son existence et de sa venue sur la terre, des droits naturels, indépendants de ceux que peut lui attribuer l’œuvre positive d’un législateur, les nouveaux représentants de la théorie benthamite, ne voyaient dans son entrée en société que le moyen de les sauvegarder, et ils n'avaient qu’un pas à franchir pour regarder toute intervention de l'Etat comme une usurpation de cette liberté naturelle. La doctrine évolutionniste alors triomphante, répondant si bien à l’amour de la lutte, inné au cœur de l’Anglais et à son respect des forts et des vainqueurs, venait encore fournir un puissant argument aux parlisans de la nouvelle thèse individualiste : si la libre concurrence de tous les êtres vivants assure la survivance des plus aptes et des plus dignes, et entraine, au contraire, la destruction des faibles, pourquoi essayer d’enrayer artificiellement ces heureuses conséquences du libre jeu des forces spontanées ? Elle eut vite fait de pénétrer dans les idées économiques, grâce à l’autorité que lui donnaient les noms des biologistes qui l'avaient, pour la première fois, formulée. Amendée par les conceptions de la science darwinienne, la philosophie de Bentham s’unit done à l'économique de Smith pour engendrer le dogme de non-intervention de l'Etat dont la politique anglaise devait si longtemps s'inspirer,
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On pourrait être tenté de s’imaginer, à l'examen du fondement disparate des nouvelles tendances, qu'elles furent le résultat des spéculations doctri-
nales des seuls théoriciens. Il n’en fut rien, au contraire, et l'intérêt qu'elles offrent vient justement du fait qu'elles durent le jour à des hommes politiques ou à des industriels, voyant dans le triomphe de la liberté de la lutte le moyen d’assurer la prospérité de leurs constiluants ou de leurs usines. Plus tard seulement les purs théoriciens s’emparèrent de leur enseignement pour lui donner l'allure logique d’un système. C’est ainsi que s'explique le caractère essentiellement pratique de leur libéralisme et la difficulté que nous éprouvons à trouver dans les œuvres de ses principaux représentants des notions bien neuves ; il faut aussi se souvenir qu'elles se réduisent, en somme, à quelques recueils de discours prononcés à l’occasion d'une campagne dont nous retracerons plus loin les phases; ils se contentèrent d’y utiliser largement les données scientifiques des maîtres alors écoutés de l’économie politique, et ils s’en firent les vulgarisateurs. Si ces Cobden, les Bright, les Villiers, s’instituèrent les apôtres de la liberté, c’est qu’elle seule pouvait satisfaire leur besoin de matières premières et de débouchés à leurs produits manufacturés; si le mouvement partit de Manchester, qui devait donner son nom à la nouvelle école, c’est que, plus que toute autre cité de l'Angleterre, elle comptait sur le coton d'importation étrangère pour alimenter les innom-