CHAPITRE IV
La Crise du Libéralisme John-Stuart Mill
SOMMAIRE
La crise de sa vie mentale symbole de celle du libéralisme de son époque. — Son amour de la liberté. — Le laisser-faire est la règle générale. — Les exceptions. — La distribution des richesses échappe au principe. — Eloge de la concurrence. — Caractère démocratique de son libéralisme. — Avenir des classes laborieuses : éducation et représentation.
Dans son Aultobiographie, John-Stuart Mill nous apprend qu'ayant lu Bentham dans une traduction française, il éprouva le sentiment que tous les anciens moralistes étaient dépassés et que son œuvre marquait le début d'une nouvelle ère de la pensée ; c'était la clarté intellectuelle et la perspective la plus encourageantie d'uneamélioration pratique desaffaires humaines, «Désormais, écrit-il, j'avais une opinion,
« une foi, une doctrine, une philosophie, une reli- € gion au meilleur sens du mot, dont l’enseignement « et la propagation pouvaient former l'objectif d’une « vie. » Il s’y essaya et, en 1822, fonda la « Société utilitaire » composée de jeunes gens dont l'utilité formait «l’idéal en morale et en politique ». Mais, en automne 1826, un changement se fit en lui, il se réveilla de son rêve et se posa cette question : « À « supposer que le but de ta vie fût réalisé, que tou- « tes les transformations d'opinion et d'institutions « que tu poursuis pussent être opérées à l'instant « même en éprouverais-tu une grande joie et un « grand bonheur ? » et sa conscience lui répondit tristement « non ». À ce mot, son cœur se brisa et le fondement sur lequel il avait édifié son existence s’écroula. L'habitude de l'analyse, centre de l’éducation paternelle, avait tendance à émousser les sentiments et nécessitait un correctif. Le désir de sympathie avec les êtres humains, la recherche du bien des autres et de l'humanité entière, était, sans doute, une source plus profonde et plus sûre du bonheur véritable. La lecture d’un passage de Marmontel lui révéla, chez lui, la survivance de ce sentiment qu'il croyait éteint, et il s’attacha, de ce moment, à la poursu'te d’un nouvel objet « le bonheur d'autrui, les progrès de l'humanité » (1). Cette crise dans la vie mentale de Mill symbolise celle que traversait, à cette époque, le libéralisme