‹ Le Libéralisme Économique En AngleterreChapitre 30 sur 127 · Stuart-Mill. Principes, 1. V, ch. xt · texte numérisé non relu

Stuart-Mill. Principes, 1. V, ch. xt

mettre les fruits. La brèche ainsi creusée dans l’ancienne théorie du « laisser-faire » était profonde et, jointe aux tempéraments qu'il y avait admis, elle était bien près de transformer la règle en une simple exception. Cette concession aux idées socialistes, fruit de ses lectures des Saint-Simoniens, ne doit pas cependant le faire ranger parmi leurs admirateurs absolus, et l'éloge qu’il fait de la concurrence est une preuve de plus de l’éclectisme de son libéralisme, où il s’efforça, comme noüs le disions au début, de combler le fossé qui les séparait. Il n’hésita pas à critiquer les réformateurs qui y voyaient la source de toutes les souffrances qu'endure la société actuelle, il leur reprochait leur ignorance de la nature humaine, dont la paresse native a besoin d’être stimulée sans cesse par un excitant. Pour n'être pas le plus honnête, la concurrence n'en était pas moins un mobile indispensable : la limiter était un mal, la favoriser un bien (1).

L’accroissement incessant de la production, but que les économistes de la génération précédente assignaient aux progrès humains, lui parut, en outre, radicalement fausse et il s’efforça de la combattre et de la renverser, dans une des parties les plus célèbres de ses Principes, pour la remplacer par un nouvel idéal : une distribution meilleure et une plus large rémunération du travail. L'amélioration du

1. St. Mill. Principes, 1. IV, ch. vu, 8 7, t. 2,-p. 346 et suiv.

Oualid

sort de la classe laborieuse (dont il faudrait, disait-il, parler tant qu’existerait la « maladie sociale » d'une ‘classe qui ne travaille pas), par leur culture morale et leur transformation intellectuelle était, à son avis, le meilleur moyen de l’atteindre.

Leur bien-être dépendait, en effet, de la diffusion de l'instruction, seule propre à leur permettre de coopérer dignement à un état de choses nouveau, nécessitant le perfectionnement des caractères moraux. Ceux qui regrettaient les siècles passés, et reconnaissaient loutefois l'importance du problème posé par l’état des travailleurs, avaient bien essayé d'instaurer un régime de dépendance et de protection. Comme les généraux intéressés à La situation de leurs troupes, il importait que les classes supérieures veillassent à celle des ouvriers : tout ce qui les concernait devait être ordonné dans leur intérêt, mais non par eux-mêmes, il fallait éviter de les encourager à penser par eux-mêmes, à donner à leurs réflexions et à leur prévoyance une autorité dans le règlement de leur destinée ; l'attitude des hautes classes arriverait à leur inspirer une confiance telle qu'elles se laisseraient aller à |’ «€ insouciance », et les rapports constitueraient, d’une part, une tutelle bienveillante, de l’autre une déférence respectueuse et reconnaissante (1). Le tableau, certes, était sédui-

sant, d’une société fondée sur de forts attachements,

1. Stuart Mill. Principes, 1. IV, ch. var, 8 1, t. 2, p. 308 et suiv.

mais c'était oublier qu'historiquement un pareil régime n'avait dû sa naissance qu'à une période de troubles, entraînant le groupement des faibles autour des puissants, auxquels ils aliénaient une partie de leur liberté, en échange de leur protection ; mais il perdait toute raison d’être dans un pays civilisé où la loi accordait égale garantie aux forts et aux malingres, aux riches et aux pauvres. Les nations modernes devaient, au contraire, se pénétrer de l'idée que le bien-être du peuple résulterait plus aisément du self government : ses droits et ses intérêts n’auraient l'assurance de n'être point négligés que s'il était mis en posture de les défendre lui-même, la prospérité générale s’élèverait d'autant plus haut et s’étendrait d'autant plus largement que les facultés personnelles qui auraient charge de la développer seraient plus intenses et plus variées (1). Il convenait d’ailleurs de favoriser auparavant l'instruction pour permettre aux nouvelles classes de prendre, en connaissance de cause, une part sans cesse grandissante au gouvernement du pays. L'éducation universelle était la préface indispensable du suffrage universel. Conscientes de leur dignité, soucieuses de leur responsabilité, les classes laborieuses éprouveraient alors une répugnance croissante à être maintenues dans un état de dépendance et de subordination ; elles cher-

cheraient à se grouper au gré de leur sympathie,

1. Stuart Mill. Le Gouvernement représentatif, ch. IN, p. 60 et suiv.

à ne compter que surelles-mêmes pour la sauvegarde de leurs intérêts; les avis qu’on leur prodiguerait revêtiraient enfin la forme de conseils donnés à des égaux et non d'ordres transmis à des inférieurs. Par un esprit de réaction, bien compréhensible contre des siècles d’oppression et de législation de classes exclusivement en faveur des dirigeants, elles seraient sans doute, enclines à faire, pour elles-mêmes, un appel de plus en plus fréquent à l'intervention du législateur, et la puissance de leur nombre rendrait difficile un refus de ce dernier. Mais c'était une conséquence que Stuart Mill envisageait avec sérénité, soutenu par sa foi dans les sentiments du peuple, bénéficiant des fruits d’une bonne éducation qui lui aurait ouvert les yeux sur ses véritables intérêts.

Le libéralisme économique, jusqu’à Stuart Mill, n'avait guère été que l'expression des revendications d'une classe : celle des manufacturiers, contre les privilèges d’une autre: celle des propriétaires fonciers et nous examinerons plus loin les phases de cette lutte. Avec lui, au contraire, il dépasse les limites d’une législation de classe et revêt un caractère nettement démocratique. Son œuvre manque peutêtre de conclusions définitives : il obéit aux tendances nouvelles et subit l'impression de l’enseignement comtisté, mais il ne dissipa jamais l'influence de Bentham. L'idéal de l'avenir lui semble être l'union de la plus grande liberté individuelle avec la mise en

commun des matières premières et une participation

égale à tous les bénéfices du travail. Il ne recherche pas l'intérêt des producteurs, il ne vise qu’une distribution plus équitable de la richesse: il ne prèche pas le maintien des classes laborieuses dans un aveuglement à la faveur duquel les supérieurs pourront \ les faire travailler à leur profit, il réclame, au con- | traire, la diffusion de la lumière parmi elles, il les appelle à concourir à la direction des affaires publiques et propose comme but aux progrès humains l'accroissement de leur bien-être par la culture et l'élévation de leurs sentiments moraux. Le salariat disparaîtra, remplacé par l'association et la coopératon : la petite propriété rurale, favorisée par le partage égal des héritages fera reculer l'aristocratie des landlords devant les paysans affranchis, la suppression des successions collatérales, la progressivité de l'impôt sur le revenu rétabliront l'équilibre des fortunes. L’ère de la paix sociale s'ouvrira enfin le jour où l’œuvre commencée de la démocratie et de l’égalité politiques s’achèvera par la réalisation de l'égalité et de la démocratie économiques.

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