CHAPITRE V
Les Nouveaux Réformateurs
SOMMAIRE
La réaction contre l'Ecole de Manchester et les théories dar-
winiennes. — Les premiers protestataires. — Carlyle, Ruskin, Dickens. — L'école historique allemande. — Le rôle de l’économiste. — L'intervention de l'Etat. — La
hberté individuelle.
Le dogme des économistes classiques, le « laisserfaire », leur doctrine purement négative du rôle de l'Etat, longtemps écoutés comme paroles d'Evangile commençaient d’ailleurs à voir s’éteindre leur ancien lustre. La conscience publique s’éveillait au besoin d'amélioration rapide que rendait graduellement plus évident l'insuflisance de la politique d’abstention. Les merveilleux résultats prédits par les premiers apologistes de la libre-concurrence ne s'étaient pas produits. La prospérité de l’Angleterre et sa suprématie industrielle dans l’univers provenaient
bien sans doute de la liberté des échanges, mais seules en avaient profité les classes commerçantes et foncières, leur richesse grandissante ne faisait qu’accentuer la plaie du paupérisme. Les ouvriers, groupés en Trade-Unions et enfin affranchis pouvaient faire parvenir jusqu'à la nation l'écho de leurs plaintes et de leurs revendications. Les défenseurs du progrès social, trait du x1x° siècle et fruit de l’évolution démocratique envahissante, se révoltaient contre les méthodes lentes et douteuses que proposaient les purs théoriciens et leurs promesses éloignées ne suflisaient plus à autoriser le sacrifice des générations présentes en vue du bonheur de celles à venir : on réclamait, contre la maladie. de l’organisme social un traitement plus énergique que la vis medicatrix naturæ. L'optimisme et l'indifférence des anciens libéraux relativement aux conséquences pratiques immédiates de leurs principes voyaient s'élever contre eux des critiques d’abord isolées puis de plus en plus nombreuses. Elles furent, au début, l’œuvre de philosophes et de littérateurs qu'indignaient la résignation des individualistes el les conséquences cruelles de la loi de l’évolution naturelle. La libre concurrence, la sélection spontanée ne satisfaisaient plus leur esprit, épris d’un amour plus profond de l'humanité et émus du spectacle des misères engendrées par l’excessive liberté. Les hypothèses sur lesquelles reposait la doctrine darwinienne, introduite par Spencer et l’école de Manchester dans le domaine économique, n'avaient plus, aux yeux des
critiques, la valeur que leur donnaient autrefois leur nouveauté et leur allure scientifique.. Les pauvres étaient-ils forcément des incapables ? La pauvreté était-elle toujours la conséquence de la faiblesse ? N’avions-nous pas souvent, autour de nous, le spectacle de malheurs causés par des raisons indépendantes de la volonté ou de l'intelligence des victimes ? Les mauvaises conditions de la vie sociale ne pouvaient, du reste, pas entraîner les conséquences cruelles que les purs évolutionnistes attendaient d'elles. La nature humaine répugnait à punir d’une pénalité aussi sévère que la mort, le simple fait de l'incapacité native : elles n'étaient donc bonnes qu’à accentuer la divergence entre les forts et les faibles, les fortunés et les déshérités. Si donc elles étaient impuissantes à opérer cette sélection prônée par les purs théoriciens, ne valait-il pas mieux recourir à un moyen moins barbare, plus humain, de régénération de la société ? Si la diffusion de l'instruction, l’amélioration du bien-être pouvaient, elles aussi, assurer le développement de l’homme, l’armer plus fortement pour la lutte, réparer artificiellement l'inégalité qu'il apportait en naissant, la conscience ne nous commandait-elle pas d’y faire appel plutôt que d’employer le procédé féroce des individualistes intransigeants ? Si le libre jeu de l'intérêt personnel éclairé, préconisé par Smith et les Manchestériens, si l'esprit d'entreprise et la confiance en soi des classes laborieuses se heurtaient à des barrières
infranchissables, ne convenait-il pas de venir à leur secours pour les aider à les renverser (1) ?
Dès 1843 Carlyle fit entendre ses attaques pas- sionnées contre l’omnipotence du capital, le mammonisme, comme il l’appelait et le dilettantisme de la vieille aristocratie. « Une haute classe sans prin- « cipe est, disait-il, comme un arbre qui pousse sur «un précipice et dont les racines qui l’attachent au « sol voisin, commencent à pourrir. » (2). Le remède à la situation présente lui semblait devoir venir de l'Etat, auquel il demandait un contrôle de l’organisation du travail, l'inspection des fabriques, toutes mesures d'application facile et immédiate (3). Les romans de Dickens traçaient à ses contemporains un saisissant tableau des mœurs et des misères de la classe populaire : il y flétrissait les abus qu'avait engendrés la loi sur les pauvres, et protestait contre le droit des gardiens paroissiaux, de livrer, sans défense, à des maîtres peu scrupuleux, des enfants dont on leur avait confié la surveillance (4). Ruskin, enfin, le millionnaire lettré et philanthrope, appelait l'attention et la sollicitude des classes élevées sur la masse des travailleurs et proposait d'introduire dans l’économie politique, jusqu'alors austère, un élément de beauté el de poésie. Ce réveil de la conscience