Ch. Dickens. Olivier Twist
nationale et des sentiments altruistes ne tarda pas à pénétrer dans les écrits des économistes sous la poussée de l’enseignement de l’école historique allemande : l'interventionnisme trouva un accueil favorable dans les doctrines et ce n’est pas un des spectacles les moins curieux de l’Angleterre, terre classique de l'initiative privée, que cette conversion presque unanime des anciens partisans du laisserfaire aux nouvelles théories, tandis que la majorité de la pensée continentale restait attachée aux principes du libéralisme orthodoxe.
Guidée par des écrivains qui ne se cantonnaient plus dans leur orgueilleux insularisme, et allaient puiser dans les écrits des maîtres européens les éléments d'une nouvelle conception, l’économie politique subissait alors une évolution, dont le retentissement devait être considérable. L’ancienne théorie des droits naturels perdait chaque jour de son influence : l’homme cessait d’être considéré comme une fin en soi, indépendamment des semblables qui l’entouraient, on tendait à voir en lui surtout un membre, une cellule de la société à laquelle il appartenait : la nation d’abord, l'humanité ensuite. Comme le disait Elliot, la considération des intérêts devait faire place à celle des fonctions, à la vieille doctrine des droits naturels dont le laisser-faire le plus absolu était l’expression, il fallait substituer celle des devoirs, fixant la natureet la place de chacun dans la coopération sociale (1).
Le Encyclopedia Britannica. V. Political Economy (éd. de 1800).
L'enseignement de l'Ecole de Manchester avait produit tout l'effet surtout destructif qu’on était en droit d’attendre de lui ; il importait, à la place de l'édifice renversé, d’en élever un autre sur des bases nouvelles répondant mieux aux aspirations que créait l’organisation présente. Stuart Mill avait montré la route en contestant l’universalité et la permanence des prétendues lois de la répartition ; les nouveaux doctrinaires, imbus des idées de l’école allemande, niaient l'existence même de celles de la production. La société leur apparaissait comme le résultat d’une longue évolution des siècles, chaque époque y ayant apporté sa contribution ; les soidisant lois immuables n'étaient que l’œuvre des hommes et des gouvernements, et l’on comprend l’importance qu'’attribuaient à l'Etat les défenseurs de ces hypothèses. Ils se refusaient à voir dans la science économique le simple exposé méthodique des lois régissant les phénomènes relatifs à la richesse. L’excellence d’un état social ne dépendait point, à leurs yeux, de la quantité de richesse produite mais de sa distribution bien réglée : elle devait surtout se proposer de remédier aux vices que présentait l’organisation moderne. Il ne suffisait plus de constater les maux ; une œuvre plus belle s’offrait à elle, c'était leur guérison : plus de dogmatisme et de formules révérées, à l’égal d'axiomes, par les disciples de Ricardo et qui sont le plus souvent aussi vaines que creuses ; ce ne sont plus des oracles que l’on attend des économistes, c’est une application immédiate de
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leurs recherches au soulagement des malheurs sociaux, La science qui découvre une maladie est sans doute utile, si elle parvient à en discerner les causes et à prévenir sa propagation, mais elle a droit à un rang bien supérieur si, non contente d’avoir établi son diagnostic, elle se montre capable de prescrire une thérapeutique efficace. Dans tous les cas, celui qui a mis le doigt sur la cause véritable est bien près de découvrir les remèdes, et c’est là la mission de l’économiste historique (1). Ainsi instruit et averti par l’enseignement économique, l'homme d'Etat discerne ce qu'il faut empêcher d'arriver. Prise au pied de la lettre, la lutte pour l'existence serait, non un progrès, mais un recul à la barbarie primitive que la civilisation a justement pour but d'éviter et d’atténuer. Quand l’économie politique, dépourvue de ce caractère moral et pratique, se proclame le guide social universel, l’ouvrier a raison de lui intimer que ses conclusions sont inapplicables et le politicien de lui rappeler qu'elles feraient peut-être merveille dans une autre planète, mais qu’elles sont déplacées dans la nôtre (2). C’est, qu’en effet, ses règles ne peuvent qu'être illusoires, car dans aucune collectivité, l’état social n’a été le résultat d’une évolution naturelle et spontanée, il est le plus souvent le fruit de lois et d'usages iniques, même dans les communautés où le
1. Thorold Rogers. Trapail et salaires en Angleterre depuis le xnr° siècle à nos jours. Préface, p. VII, VIII, IX. 2. Thorold Rogers, op. cit., Ch. XIX, p. 457.
progrès a, semble-t-il, été le produit de la plus grande liberté.
À qui convenait-il done de confier ce rôle de médecin dont les études économiques faisaient sentir la nécessité grandissante ? Nul n’en paraissait plus digne que l'Etat, devenu le représentant des intérêts de la masse; seul il possédait les moyens de persuasion et de coercition suffisants à imposer, au besoin par la force, le bonheur des individus. Le régime de libre concurrence, dont le siècle avait fait l’expérience, n'avait pas atteint le but rêvé. Sous l'empire des soucis quotidiens, ignorant son véritable intérêt ou contraint de ne s’y point conformer, l’homme en avait souvent fait le sacrifice pour subvenir à son existence. Pour lui en imposer une conscience plus exacte, pour le rendre, malgré lui, plus libre qu’il ne l'était, l'Etat devait venir à son secours. Ce n’était pas là une atteinte portée à sa dé‘ermination, la liberté individuelle est limitée par l'interdiction de s’en priver volontairement.
En voyait-on un exemple dans les lois qui, au début du siècle, avaient réglementé le travail des enfants et. des filles mineures dans les manufactures et dans les usines ? Pouvait-on sérieusement campter avec la seule affection des parents pour les empêcher de ruiner leur santé à des occupalions au-dessus de leurs forces ? Fallait-il également laisser les parents seuls juges de l'éducation de leurs enfants et de leur envoi à l’école ? Ne sentait-on pas la difficulté qu’é-
prouveraient ces gens ignorants à concevoir l'utilité
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éloignée de l'instruction et des armes qu’elle faisait acquérir pour la lutte future de la vie ? N’y préféreraient-ils pas les maigres ressources que l'emploi de leurs fils dans une usine pourraient venir ajouter au budget familial ? Ainsi se justifiait l'intervention législative en matière d'instruction obligatoire, car la puissance publique seule était assez influente pour contraindre-à la fréquentation régulière des écoles. C'était une preuve nouvelle de la méconnaissance par l'individu de son intérêt ; en outre, n’avionsnous pas, à l'encontre de l'affirmation de Smith, la divergence, le fossé entre ceux de la communauté et des particuliers, qu’il convenait de combler? Cairnes avait bien prétendu que les purs doctrinaires l’ignoraient, fermaient les yeux et sautaient pardessus, mais la nouvelle école n’hésitait pas à faire appel à l'Etat, quand c'était nécessaire aux progrès futurs de la société, pour la protection, par exemple, des faibles que l'intérêt immédiat de quelques-uns et leur indifférence de l’avenir pourraient pousser à sacrifier. Cette œuvre gouvernementale était apparemment destinée à grandir tous les jours et Toynbee proclamait que « l’ère du libre-échange et la « liberté des contrats était passée, remplacée par « l'avènement de l'ère administrative » (x).
Ce serait cependant se méprendre sur la portée de l’enseignement des nouveaux réformateurs que de
croire que la place qu'ils faisaient au gouvernement