‹ Le Libéralisme Économique En AngleterreChapitre 73 sur 127 · HUE · texte numérisé non relu

HUE

leurs d'Australie et de Nouvelle-Zélande comme ceux d'Angleterre et du Canada, contre l’invasion asiatique: ils y voyaient le véritable péril jaune. Tôt ou tard la Chine éprouverait le besoin de déverser l’excédent de sa prolifique population, et la mesure du gouvernement était le premier pas vers l’envahissement des marchés britanniques par des concurrents se contentant d'un salaire quatre ou cinq fois moins élevé que celui du Skilled labourer, grâce à la modicité et la simplicité de ses besoins. Voulaiton donc perdre en un jour le fruit de longs siècles de luttes et d’affranchissement. Certes l’ouvrier anglais n'aurait fait aucune objection à l'emploi du Chinois aux mêmes conditions que lui, mais c'était là une hypothèse invraisemblable dont les propriétaires de mines prenaient eux-mêmes soin de les détromper en proclamant la nécessité d’une maind'œuvre peu coûteuse.

À ces raisons, tirées de l'intérêt particulier des classes laborieuses, les libéraux, gardiens jaloux de la liberté, en ajoutaient d’autres fondées sur les principes de leur doctrine. Sous le couvert de contrats volontairement consentis, l'immigration chinoise n’était à leurs yeux que le rétablissement puret simple de l'esclavage ; les journaux étudiaient les clauses de l’Ordinance et les juristes y recherchaient les

traces du travail servile (1). Engagé pour trois ans,

1. Contemporary Review, mars 1906. H.-C. Thomson, Chinese labour and Imperial responsability.

le coolie n'était destiné qu'aux pénibles travaux de manœuvre, toute entreprise commerciale où association luiétait interdite; parqué dans un compound, désigné par le maitre, il ne pouvait s'en absenter sans permission, sous peine d’une amende. La prison, le fouet étaient les punitions les plus usitées et lé recours judiciaire était illusoire puisque seuls en connaissaient des agents à la solde du directeur et que toute réclamation infondée donnait lieu à une amende retenue sur le salaire. Son engagement terminé, la faculté ne lui était pas laissée de résider en Afrique du Sud et il était contraint de reprendre le chemin de son pays. Ces entraves apportées à la liberté humaine soulevaient l'indignation des libéraux : ils évoquaient le souvenir de la lutte glorieuse et victorieuse de leurs ancêtres pour l'émancipation des noirs. L'Angleterre démocratique allait-elle retomber dans les errements des rois absolus? Les meetings se multipliaient ; une démonstration des ouvriers réunissait à Hyde Park une foule de 120.000 assistants. Portée devant la Chambre des communes la question faisail tomber la majorité ministérielle à 51 voix. Les faits venaient enfin apporter leur triste confirmation aux prévisions pessimisles des Whigs : les compounds étaient le théâtre de grèves partielles de Chinois, déçus dans leurs espérances et trompés par les fallacieuses promesses des recruteurs; des coolies désertaient en bandes de 200 à 300, semant la terreur dans les villages et

les fermes isolées qu'ils pillaient, et obligeant le

hi

gouvernement à mettre à prix la tête des fugitifs.

La démission des conservateurs permit au parti libéral, appelé au pouvoir, de porter remède à la fâcheuse situation créée par ses prédécesseurs. Le premier discours du Président du Conseil, sir Henry Campbell-Baunerman, contenait la promesse de la suspension provisoire de l'envoi d’Asiatiques, et, le 21 décembre, lord Elgin, nouveau secrétaire d’Etat aux Colonies, télégraphiait à Lord Selborne d'arrêter tous les convois en route pour l'Afrique. Les élections générales donnèrent à la nation l’occasion de se prononcer : à côté du libre-échange, dont nous verrons plus loin l'importance, la question chinoise fut une de celles qui passionna le plus opinion; dans les rues de Londres les libéraux promenaient des Célestes enchaînés, les murs étaient recouverts d’affiches suggérées par le contraste entre le sort des auteurs de la conquête africaine et celui des bénéficiaires. Aussi l’une des premières attaques que reçut le nouveau cabinet fut une interpellation de l'opposition sur la matière. À la majorité de 235 voix la Chambre vota l’abrogation de la néfaste ordonnance. Le problème offrait cependant une double difficulté : le gouvernement avait à donner satisfacüon aux revendications de ses partisans, et il se devait à lui-même de ne pas suivre les errements des Tories auxquels ils reprochaient leur manquement à la parole donnée, en respectant les contrats dûment signés par les coolies. Il sut se tirer avec

avantage de cette délicate situation : fort del’appui du

Parlement, il décida que l’article 15 de l'ordonnance jusque-là sans portée recevrait son application. Le Chinois mécontent de son emploi pourrait désormais exiger son rapatriement aux frais du contribuable britannique. Toutefois, pour éviter un exode trop considérable des Jaunes, les conditions du travail subiraient une modification dans-un sens libéral : les châtiments corporels et l'usage du fouet seraient supprimés, le rôle de juge des réclamations ouvrières cesserait d'être confié à des créatures des employeurs, toute trace d'esclavage ou de contrainte disparaitrait dans la mesure du possible.

Ce ne sont là que inesures partielles et la question principale, celle de l'avenir de la main-d'œuvre minière, reste pendante.Continuera-t-on à faire appel aux Asiatiques pour l'exploitation de la principale richesse du pays ? Recourra-t-on aux indigènes de l'Afrique centrale ou orientale ? Importera-t-on des ouvriers européens ? Fidèles à leur principe de self government pour toutes les colonies à population civilisée, les libéraux réservent à l'Assembiée représentalive du Transvaal le soin de prendre une décision quand la charte d’affranchissement lui aura été conférée. Pour parer au danger d’un usage immodéré de la liberté, par la jeune colonie grisée par son émancipation, il serait toutefois désirable que le gouvernement du Roi se réservat le droit d'opposer son veto aux mesures de nature à restaurer, sous le nom de « contrat obligatoire ou d'apprentissage forcé », l'esclavage déguisé contre lequel ses titulaires actuels ont élevé de si véhémentes protestations.

Page 1