‹ Le Libéralisme Économique En AngleterreChapitre 94 sur 127 · Revue encyclopédique, loc. cit · texte numérisé non relu

Revue encyclopédique, loc. cit

rialisme naissant. [1 y soutenait la thèse que la prétendue conception récente était en réalité la conünuation de la tradition nationale : pour lui, seul l'esprit de conquête et d’extension territoriale avait dicté les guerres, les traités et les alliances de l’Angleterre moderne. En voilant ainsi le caractère d’innovation de la doctrine, il l'appuyait de toute la force qu’attribuent nos voisins aux institutions du passé. ;

En appelant à la vie publique de nouvelles couches sociales, la réforme de 1867 obligeait également les partis classiques à modifier leur ligne de conduite électorale ; chacun d'eux s’efforçait d’attirer à lui ces contingents, et siles libéraux s’adressaient à leur sens pratique en leur promettant l’amélioration de leur bien-être, Disraëli crut bon de faire appel à leur orgueil insulaire, en prônant, par ses paroles et par ses actes, l'extension de l’Empire, au mépris même des droits des autres puissances. Son expérience ne fut pas heureuse, le peuple n’était pas prêt pour ces aventureuses tentatives, et Gladstone n’eut pas de peine à soulever contre elle l'opinion publique, quand il s’agit de procéder aux élections de 1880. La menace d’une guerre avec la Russie n’avait pourtant pas été sans faire faire un pas nouveau à la cause impérialiste, la perspective d’une conflagration où elles pourraient être entraînées avait révélé aux colonies australiennes le danger de leur faiblesse et de leur isolement : il leur fallait, à tout prix, demander à la métropole, dont elle reconnaissait

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ainsi la tutelle, aide et protection. La crainte d’un nouveau conflit au sujet de l'Egypte ne fit qu’accentuer ce mouvement, que des raisons économiques vinrent enfin mettre au premier rang des préoccupations des hommes d'Etat (1).

Quand il prêchait, dès 1872, la fédération de l’empire et l'utilité d’un organe central commun, Lord Beaconsfield n'obéissait qu’à des considérations purement politiques ; la dépression du commerce et de l'industrie britanniques vers 1878 plaça la question sur un autre terrain. Devant les produits anglais les marchés se fermaient, des barrières douanières s’élevaient augmentant la vivacité dela concurrence déjà si redoutable des Allemands et des Américains: pourquoi n’opposerait-on pas à leurs murailles de nouvelles murailles ? L'Allemagne avait fait disparaître ses douanes intérieures par le Zol{lverein, mais c'était pour dresser autour de l'empire une ceinture protectrice, pourquoi l'Angleterre et ses colonies ne suivraient-elles pas son exemple: liberté des échanges entre membres de l’union ; contre les étrangers protection et droits prohibitifs ? Successivement les organisations commerciales se ralliaient à cette idée dont Chamberlain s’instituait l’apôtre allant semer partout la bonne parole. Son rêve élait un empire démesurément agrandi, se suffisant à lui-même et

opposant au reste du monde la morgue hautaine de

1. Jacques Bardoux. « Les origines économiques du fédérallsme britannique (Revue polit. et parl., juin 190).

linsulaire hors de chez lui. IL profitait même du - Jubilé de la reine pour réunir en une conférence, les gouverneurs coloniaux et les consulter sur l’opportunité d’un Zollverein britannique, mais se heurtait à l'hostilité de ces représentants, peu soucieux d’abdiquer une partie de l'autonomie et de l’indépen- ‘dance dont ils étaient si jaloux et si fiers.

A l'indifférence des Manchestériens succédait donc un amour violent de l'Empire, à la croyance en une séparation inéluctable, une foi ardente en la nécessité d’une union étroite, la conscience exaltée de la nationalité britanniquesupérieure aux patriotismes locaux, un sentiment inébranlable de la suprématie anglosaxonne et de sa destinée universelle. Comme l'individualisme outrancier des économistes orthodoxes avait amené une réaction et un appel grandissant à l'intervention gouvernementale, la politique pacifique des little Englanders engendrait l’impérialisme agressif d’un peuple actif, entreprenant, éprouvant le besoin intense de déverser au dehors le trop plein de sa production industrielle. Les fibéraux ne pouvaient plus longtemps fermer les yeux sur le mouvement qui montait tous les jours autour d’eux ; il leur fallait prendre parti et décider l'attitude qu’ils adopteraient dans l’œuvre d'expansion mondiale. Suivraient-ils l’insolence arrogante de Lord Palmerston, un des leurs, ou se confineraient-ils dans la prudente abstention de Cobden ? En les ramenant au pouvoir en 1880, le peuple paraissait vouloir donner raison

aux pacifistes en rejetant les tentatives belliqueuses

de Disraëli : et pendant toute la durée du ministère Gladstone (1880-1885) l'union régna au sein du parti libéral, Le bill du Aome Rule, présenté par le Président du Conseil, fut le premier pas vers l’application des doctrines émancipatrices, et le premier coup porté à la cohésion libérale. En accordant l’autonomie à l'Irlande n’allait-il pas à l'encontre du but que poursuivaient les impérialistes : le resserrement des liens entre les différents membres de l'Empire ? Aussi de cette époque data la dislocation de l’ancien libéralisme : Chamberlain et Lord Halgrave, abandonnant leur « leader » dont ils désapprouvaient les projets, allaient grossir les rangs de lopposition et unir leurs voix à celles des conservateurs défenseurs de l’union anglo-irlandaise. Cependant la grande figure de Gladstone maintenait, par l'attrait de sa puissante individualité, une factice concorde entre les divers éléments du parti. À l’intérieur du Ministère de 1892 se manifestait pourtant déjà sourdement l’existence de courants divergents. Ayant puisé, comme Sir Charles Dicke, dans un voyage en Australie un attachement inébrantable à la cause impérialiste, Lord Rosebery avait juré d'y consacrer toute son activité, et aucun objectif ne lui paraissait plus

digne d'être suivi (1). C’est pourquoi lorsque Glads-

1. AchillefWalatte : Lord Rosebery (Revue de Paris, 19 août 1901). Rosebery avait aidé W.-E. Forster à la fondation de l’?mpertal federation Leaque (dissoute le 31 décembre 1893) et en avait pris la direction à la mort du fondateur en 1886.

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tone lui proposait le portefeuille du Foreign Office, il ne l'avait accepté que contre la promesse d'y jouir d’une grande initiative et de ne pas voir opposer des entraves à ses tentatives d’annexion territoriale. La faiblesse numérique de sa majorité, la crainte de la transformer en une minorité par la défection d’un nouveau groupe de ses troupes, obligeaient le great old man à souscrire, à contre-cœur, à ces exigences, et Rosebery en profitait pour continuer la politique africaine conquérante de‘son prédécesseur. La retraite de Gladstone, en 1894, rendait le schisme plus accentué, en déchirant le lien respectueux qui unissait encore ses admirateurs. N'ayant plus de raisons de mettre un frein à ses visées véritables, de la présidence du Conseil, où l'avait porté la faveur royale, Lord Rosebery dictait encore sa conduite au ministre des Affaires étrangères. Deux clans se formaient dans le cabinet libéral, où le « Premier » conservait l’appui de M. Asquith, tandis que Morley, Sir William Harcourt, et Campbell-Bannerman restaient fidèles à l'esprit de celui dont ils avaient été les loyaux soutiens. Après sa chute en 1895, n'ayant plus de commun que le nom avec ses anciens partisans, le nouveau leader s’apercevait bientôt de la largeur du fossé qui l’en séparait et, par une lettre au whip en date du 6 octobre 1896, il déclarait abandonner la direction «€ d’un parti avec la majorité « duquel il était en dissentiment » (1).

1. Lettre à M. Ellis (Whip du parti radical). A. Vialatte, loc . Cib.

Désormais deux tendances se partageaient Îles libéraux : à droite, Rosebery et ses amis faisaient prendré à la politique impériale le pas sur les questions sociales ; la grandeur britannique les avait grisés ; comme autrefois Palmerston, ils éprouvaient un orgueil immense à proclamer à l’univers entier leur qualité de citoyen du plus vaste des empires. L’impérialisme était pour eux une question de vie ou de mort. Le parti libéral sera impérialiste ou il ne sera pas, affirmait Rosebery ; le seul moyen d'y ramener l'unité dont il était si fier avant 1886, d’y faire rentrer les dissidents qu'avait effarouchés l'autonomie irlandaise, élait d’adopter loyalement la ligne de conduite que lui dictait la nation et que feignaient d'ignorer les Little Englanders. À gauche, d'autre part, les dépositaires de la pensée gladstonienne se refusaient à admettre la nécessité d’une cohésion plus étroite de l'Empire où ils voyaient plus d’inconvénients que d'avantages : il détournait l’attention du législateur des réformes intérieures, occasionnait pour sa défense des dépenses extraordinaires, qui auraient mieux été employées au relèvement des infortunes journalières, il créait enfin dans l’univers une atmosphère de légitime suspicion contre la puissance avide dont les empiétements portaient ombrage au développement normal de ses voisines. Ils n’allaient pas toutefois jusqu'à demander la rupture immédiate des liens d’allégeance entre la métropole et ses colonies, et réservaient l’apologie de ces théories à une minime fraction avancée du parti

qui, avec MM. Labouchère et Lloyd Georges, méritait seule véritablement l’épithète de little englander, que leurs adversaires décernaient indistinctement à tous les libéraux hostiles à leur politique jingoiïste.

Nouvelle Irlande, l’Afrique du Sud donnait le coup de grâce à l’union libérale si fortement atteinte et élargissait la fêlure, que les leaders avaient jusque-là pris soin de masquer aux yeux du public. Au lendemain même de la déclaration de la guerre du Transvaal, Rosebery en vantait la justice, pendant que Campbell-Bannermann, Morley et Harcourt dénonçaient comme indignes d’une nation civilisée les procédés qu’employait l'Angleterre pour réduire à merci les héroïques soldats des républiques boërs. La rentrée de Lord Rosebery sur la scène politique avec son discours de Chesterfield mettait le comble au désordre libéral: il y répudiait délibérément toute attache avec l’armée qu'il avait autrefois conduite au combat, le libéralisme impérial, dont il revendiquait la paternité, était le seul capable d’assurer le succès de l’avenir (1). Sommé par Sir Bannermann de définir nettement son attitude enversses anciens collègues, il confirmait, dans une lettre au Times ses précédentes déclarations, et annonçait

son intention de fonder, en marge des deux grandes

1. Discours de Chesterfield, 16 décembre 1901, publié sous le titre « National policy » avec une préface de Lord Rosebery (Londres, Humphreÿs, 1902).

divisions du monde politique anglais, un tiers groupement dégagé de la responsabilité du Home hule qu'il jetait par-dessus bord, impérialiste dans ses relations extérieures et réformiste dans la législation sociale. Il accorderait donc alternativement son appui à ses anciens adversaires où à ceux dont il venait de se séparer. Suivi dans sa retraite par ses amis, M. Asquith, Sir H. Fowler, Sir Edward Grey et M. Haldane, il instituait, dans le but de propager ses idées, la Ziberal League dont il s’octroyait la présidence. La scission paraissait donc définitive. La crise belliqueuse terminée, les ardeurs jingoïstes éteintes, le calme revint dans les esprits et avec lui une notion plus exacte des besoins et de l'utilité de l'Empire. Des deux côtés la réaction amena des concessions réciproques et la masse du parti libéral eut, dans les articles de presse et les discours, l’occasion de formuler la conception nouvelle qu'elle se faisait de l’empire britannique. Egalement éloignés de l’expansion démesurée d’une politique d’annexion mondiale, sans souci des colères, que cette avidité fait naître et de la formidable inimitié qu'elle soulève contre l'Angleterre, et de la prudence excessive des Little Englanders, dont quelques rares représentants de l'Ecole de Manchester chantent encore seuls les louanges, les libéraux contemporains ne demandent pas l’union des colonies établie uniquement sur les liens de la communauté des intérêts commerciaux, et l'érection autour de l’'Empire d’une nouvelle muraille de Chine, sous la

forme de barrières douanières. Ils savent que les self governing dépendances sont peu disposées à abandonner au profit de la métropole les tarifs dont elles tirent de si considérables ressources. Ils ne rèvent pas de faire de l'empire une vaste société industrielle pour l'exploitation des produits de l’univers entier, une compagnie d'assurance mutuelle contre les jalousies, les intrigues, les attaques des puissances étrangères. C'est à leurs yeux quelque chose de plus grand et de plus noble. Au désir d’assurer en toutes ses parties les avantages des progrès purement matériels, il doit joindre les aspirations vers l'atteinte d’une civilisation et d’une humanité meilleures. Son unité naïîtra, non pas de l'adhésion de races assujetties, mais de la coopération consciente et volontaire de membres puissants et libres. Il ne reposera plus sur la prédominance artificielle ou superficielle d’une race ou d’une classe, mais sur la loÿale affection de communautés autonomes, fondée sur la base de l'égalité des droits et

des devoirs (1).

1. H. Samuel, op. cit., 4e partie, ch. 1 à IV. — M. Asquith. Discours d'Edimbourg (10 janvier 1900). — A.-C. Forster Boulton, op. cit. — Review of Reviews, 15 mai 1900. The true imperialism.— F.-W. Hirit. G. Murray, J.-L. Hammond. Liberalism and the Empire.

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