CHAPITRE I
Les Causes de l’Évolution du Libéralisme anglais
SOMMAIRE
Effets de l’enseignement libéral. — Opinions politiques des premiers économistes. — Hume et Smith. — Les manufacturiers et le pouvoir politique. — La réforme bourgeoise de 1832. —- Les revendications ouvrières et la loi électorale de 1867. — La réforme de 1884 et l'appel des ouvriers agricoles. — Conception libérale actuelle de la démocratie. — Les réformes politiques futures. — Conclusion.
De quelque côté que nous tournions les yeux, que nous allions en chercher l'expression dans les livres des doctrinaires, ou dans les projets des politiciens dans les manifestes électoraux ou dans le Statute
book, le libéralisme revêt toujours la même forme. A l'hostilité de l'intervention gouvernementale a succédé une confiance ardente dans ses bienfaits, à l’ancienne opposition aux lois de fabrique s’est substitué le code le plus complet de la réglementation manufacturière. Sous la tutelle protectrice de l'Etat, le tenancier irlandais jouit en paix de sa terre el en partage la propriété avec le landlord ; le fermier anglais garanti dans son droit, ne craint plus les évictions injustes ou les hausses arbitraires ; délivré des entraves qui l’opprimaient le commerce voit chaque année grossir les chiffres des statistiques du Board of Trade ; soustraites à l’oppression et à l’exploitation intensive d’une métropole intéressée, les self governing colonies prennent un essor inouï et contribuent ainsi à la prospérité de l'empire. Partout se manifestent les heureux résultats de l'évolution libérale, dont nous nous efforcions plus haut de retracer la marche. Après en avoir ainsi établi la nature, après avoir marqué les étapes du changement que le libéralisme britannique subit au cours du xix° siècle, peut-être convient-il'à présent d’en rechercher les causes et de le rattacher aux événements politiques et constitutionnels qui modifièrent si profondément la physionomie de l'Angleterre moderne. Comment en détacher, en effet, sans risquer d’être incomplet où paradoxal, le mouvement économique qui les dicta souvent et dont il ressentit aussi les conséquences. La morgue aristocratique des wbigs du début du siècle a fait place à la confiance
dans le peuple et dans ses capacités, l'indifférentisme politique des premiers économistes a été remplacé par l’amour de la démocratie et l'éloge constant de ses avantages. Rien n’est plus intéressant, à cet égard, que de suivre dans ses variations successives la nature des conceptions politiques des leaders libéraux et d'y retrouver la trace qu'y imprimèrent les besoins économiques et les réformes électorales. Anticipant sur plusieurs points les doctrines économiques d'Adam Smith, Hume lui fournit surtout le cadre de ses vues politiques. Hostile à tousles préjugés et à tous les dogmes, celui du contrat originel, qu'à la suite de Locke les whigs du xvr siècle avaient placé à la base de leur plan constitutionnel, lui semblait essentiellement critiquable. Il n'allait pas jusqu’à prêcher, comme les tories, le principe de l’obéissance passive aux ordres du souverain, mais il manifestait son indépendance par lPapologie des Stuarts, et n’approuvait le droit de résistance et d’insurrection que dans les cas désespérés. En dépit de son éclectisme, il penchait, en somme pour un conservatisme et un despotisme éclairé, qui lui paraissait préférable aux risques de l’avènement d’un gouvernement populaire. « Je déclarerai franche- « ment, écrivait-il, que, préférant, presque en tous « cas, la liberté à l’esclavageje désirerais pourtant « plutôt voir un monarque absolu qu’une républi-
-« quedans cetteîle. » (1). Absorbé par sa recherche de