O.NT LE DROIT DE FORMER DES ÉTABLISSEMENTS PARTICK
LiEits d'Éducation et d'instruction, ainsi que i>:es
SOCIÉTÉS libres POUR CONCOURIR AU PROGRÈS EfcIS sciences, DES LETTRES ET DES ARTS. »
On voit qu'il y a dans tout cela trois conceptioxs difï'érentes. La première absolutiste : l'Etat dorxue l'instruction ; lui seul la donne ; le droit des pareiats à élever leurs enfants n'existe pas. — La secoEi.de
DE LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 133
libérale : TEtat ne donne pas l'instruction. Les parents ont le droit d'élever leurs enfants. Ils les élèvent ou les font élever par qui ils veulent. — La troisième mixte : TEtat donne Tinstruction. D'autres que lui la donnent aussi. Les parents ont la liberté de choisir.
C'est exactement comme en choses religieuses : i» clergé d'Etat et nul autre ; 2° point de clergé d'Etat ; clergés libres autant qu'il pourra s'en former ; 3° clergé d'Etat et aussi clergés libres.
De l'enseignement d'Etat seul, sont partisans Robespierre, Saint-Just, Lepeletier de Saint-Far geau, Napoléon I". De l'enseignement libre sont partisans Mirabeau, Talleyrand, etc. De l'enseignement d'Etat avec concurrence libre de l'enseignement libre sont partisans Condorcet, Danton et la grande majorité des Révolutionnaires ; et la Constitution de Tan IIL
Remarquez qu'entre la seconde conception et la troisième il y a infiniment moins de différence qu'entre la première et les deux autres. La seconde et la troisième reconnaissent le droite laissent aux pères de famille la liberté de faire élever les enfants à leur gré, puisque la troisième leur permet de choisir entre renseignement d'Etat et l'enseignement libre. Il n'y a que la première qui soit despotique.
La différence entre la seconde et la troisième, c'est que la seconde, supprimant TEtat comme pro-
fesseur, non seulement laisse les citoyens absol ment libres, mais ne les engage même pas, ne '. incite même pas, par une prime, soit d'économ soit de faveurs, soit d'approbation et de protecti gouvernementale, émettre leurs enfants dans 1 établissements d'Etat, puisqu'il n'y en a pas.
La troisième, encore libérale, du reste, pu qu'elle reconnaît le droit et le laisse debout, i d'un singulier procédé. Elle permet aux pères famille de confier leurs enfants à d'autres qi l'Etat; mais sur ceux qui agiront ainsi, e/fe n un impôt. En effet, comme citoyens, comme cont buables, les pères de famille paieront les prof seurs de l'Etat, et de plus, comme pères de mille, confiant leurs enfants à M. X..., ils paierc M. X... Ils paieront deux fois. C'est comme si Paris à Bordeaux il y avait deux chemins de f l'un par Chartres, l'autre par Orléans, exploités { deux compagnies différentes, et que j'eusse le dr de me rendre à Bordeaux par Orléans, mais à condition de payer ma place à la Compagi d'Orléans et aussi à la Compagnie de Charte Dans ce cas la Compagnie de Chartres ne ferait p autre chose que lever sur moi un impôt, sa aucune espèce de droit ni de raison. Plus qu' impôt ; car un impôt n'est pas autre chose qu*u rémunération donnée à l'Etat pour un servi qu'il rend ; et dans le cas susdit la Compagnie • Chartres ne m'en rendrait aucun . Ce qu'elle lè^
raitsur moi ce ne serait donc pas un impôt, mais un tribut,comme un vainqueur impose à un vaincu l'obligation d'en payer un. C'est exactement ce que fait l'Etat en faisant payer ses professeurs par des gens qui en ont d'autres. Elle les taxe d'une contribution de guerre. C'est un peu barbare.
C'est cependant le régime le plus libéral qu'admettent en France les gouvernements du xixe et du XX® siècle jusqu'aujourd'hui. Après tout, comme je l'ai dit, il reconnaît le droit. Il reconnaît le droit tout en le blâmant, il reconnaît le droit tout en le combattant; il le reconnaît tout en le faisant ^heter ;il reconnaît le droit : mais il lui fait payer * endroit » ; il reconnait la liberté : mais il lui fait payer l'amende.
C'est beaucoup trop libéral pour la plupart des
* l'épublicains de gouvernement », c'est-à-dire des
^^Publicains de despotisme. Ils veulent arriver à
^^û que TEtat seul dispense l'instruction. Leurs
''disons sont les suivantes.
H ne faut pas deux Frances, il ne faut pas deux
^^ys ; il faut « maintenir l'unité morale du pays ».
^ Etat seul, en donnant aux enfants les idées de
y le Ministre de l'instruction publique à l'exclu-
*Oii de toutes autres, maintiendra l'unité morale
**»! pays.
C^est le raisonnement de Louis XIV lors de la
*^^vocation de l'Edit de Nantes ; et l'histoire est
^ t>ien un perpétuel recommencement, avec chan-
136 LE LIDÉRALISME
gemcnl d'étiquettes, qu'au moment où j'écris c il y a des dragonnades républicaines dans la B tagne.
C'est le raisonnement du gouvernement 24 mai 1873. Il prétendait qu'à la vérité l'ordre r ti3riel n'était point troublé, mais que « l'ori moral » était dans un état pitoyable et qu'il app tenait au gouvernement de le rétablir. C'est i idée étrange qu'un gouvernement moderne se C( sidère comme personne morale, comme g( vernement de moralité, comme gouvernemd'âmes et d'esprits, comme souverain pont:
comme pape . Cette idée ecclésiastique, que Cor eût appelée un résidu théologique et qui p faitement en est un, peut se ramener à cette af mation bizarre : ce Je suis nommé par des catl liques, des protestants, des juifs, des libres p< seurs, des idéalistes, des matérialistes, des athc et des sceptiques. Ils me nomment pour mainte; l'ordre à l'intérieur et la sécurité à l'extérieur. il faut bien qu'ils ne me nomment que pour ce puisqu'ils ne sont d'accord que sur cela,et puisqi s'il s'agissait d'autre chose, ils ne constituerai* pas un seul gouvernement, mais ils en constiti raient vingt. Je suis donc nommé par des catl liques, des protestants, des juifs, des libres p€ seurs, des idéalistes, des matérialistes, des atht et des sceptiques, qui ne me nomment que pc maintenir l'ordre à l'intérieur et la sécurité à l'i
térîeur. En conséquence je consacre la meilleure partie de ma force à imposer à la nation les idées pliîlosophiques de M. le Ministre de Tinstruction publique. i>
Si ce n'était pas un sophisme très volontaire, ce serait une aberration.
Un mot d'un très spirituel écrivain met joliment ©n lumière cette exorbitante prétention. M. Paul Hervieu, répondant à un référendum sur la question du monopole de l'enseignement, écrivait, ironique- ^^ent ou sérieusement, je n'en sais rien du tout, ^^ais précisément et en mettant bien le doigt sur 1© point essentiel et en posant nettement la question, ce qui est la seule chose qui importe à qui raisonne : « Je pense que l'Etat, qui détermine ^otre filiation, qui impose le service militaire, qui ^xeles obligations du mariage, qui ne tient notre ^^Oit pour valable que selon ses règles, qui nous assujettit à toutes les lois civiles, fiscales, com- '^^Tciales, etc., je pense que cet Etat ne violerait P^s davantage la liberté individuelle en nous ^^seignant à vivre d'accord avec lui et d'accord ^^tre nous. »
Cest bien cela ; et que cette consultation soit ^Onnée par parodie des raisonnements des absolutistes, pour s'en moquer, ou sérieusement, pour les appuyer, c'est exactement la façon d'argumenter ^^s absolutistes. Ils nous disent : « Pour les néces- ^^tés de la police, de la défense, de la justice, de la
permanence matérielle de la société, vous subissez mille gènes. Un peu plus ou un peu moins, qu'estce que cela vous fait ? Subissez-en mille autres qui n'intéresseront en rien ni la police, ni la défense, ni la j us tice , ni la permanence matérielle de la société.
— - Mais alors, pourquoi ?
— Pour me faire plaisir. Pour vivre d'accord avec moi. Pour être démocrates quand vous êtes aristocrates, matérialistes quand vous êtes spiritualistes, protestants quand vous êtes catholiques, athées quand vous êtes déistes. Cela vous paraît excessif? Vous vous soumettez bien au service militaire I »
Les absolutistes ont d'autres raisons. Il en est qui, en réclamant pour le gouvernement le monopole de renseignement, prétendent défendre, assurer et sauver la liberté elle-même. Ils raisonnent ainsi : « Nous possédons la liberté, nous seuls, et les méthodes d'affranchissement de Tâme humaine. Tous les autres, nés ou à naître, ne peuvent qu'asservir les esprits et les maintenir dans Tesclavage. Donc ce sont les droits de la liberté que nous réclamons et revendiquons. Nous ne nous emparons des esprits et nous n'empêchons les autres de s'en emparer que pour les affranchir. Donc la liberté est chez nous, en nous. La liberté c'est nous. Et par conséquent, quand nous établissons notre despotisme spirituel, c'est la liberté même que nous établissons. »
Voilà Texplication de cette parole de M. Anatole France: « Nous réclamons la liberté véritable, celle iui n'admet pas de liberté contre elle, »
C'est ainsi encore que M. Ferdinand Buisson,
dans une interview, qu'il a confirmée depuis en la
développant, disait : « Vous me parlez de liberté I
Ce que je veux, c'est ceci : la liberté pour Thomme
libre. Point de liberté pour l'homme qui n'en veut
pas, prêtre ou religieux, qui a juré de ne croire
et de penser qu'en obéissance^à un autre que lui. »
Cela, c'est un papisme d'un autre genre que
^e précédent ; mais c'est encore un papisme
<^ractérisé. C'est l'infaillibilisme. C'est le fait
^e proclamer qu'on a en soi la vérité, tou.te la
^^rité, la seule vérité, et que personne autre ne
^eul ravoir.
•*• « Non pas, vont me répondre les absolutistes.
ous faites une confusion grave et peut-être volon-
^î^e.Une s'agit pas de vérité, mais de liberté. Nous
- prétendons pas avoir en nous la vérité, comme '^t les catholiques, comme font les inquisiteurs ; ^Us prétendons avoir en nous la liberté, l'esprit
- liberté, l'esprit d'aflranchissement et les métho- ^s d'affranchissement des esprits et des âmes. ^Us n'imposons pas un dogme, nous conduisons -s esprits à l'état de parfaite liberté de choix où ^s pourront se faire à eux -mûmes le dogme qu'ils '^udront. — Et dès lors nous disons : nous seuls ^^ons le droit, au nom de la liberté môme, de
refuser la liberté d'enseigner à tous ceux qui ense: gnent dans un autre esprit, à tous ceux qui repou, sent la liberté de penser, à tous ceux qui poi dogme essentiel ont précisément cette idée qu'il r faut pas penser librement. Et donc la liberté vér table ne reconnaît pas de liberté contre elle. »
Je répondrai que c'est une simple transpositio qui n'est en vérité que dans les mots. Le desp< tisme que les catholiques prétendaient exerce au nom de la vérité, vous prétendez Texerw au nom de la liberté ; et au fond c'est exactemei la môme chose. Il faut savoir un peu ce qu'il y au fond de ce mot de liberté que vous employé Vous enseignerez bien quelque chose , n'est-( pas ? Vous ne vous bornerez point, n'est-ce pa à dire : « Cherchez 1 cherchez en pleine liber d'esprit I » auquel cas je reconnaîtrais que vofa raisonnement au moins se tiendrait debout. Voi enseignerez quelque chose. Or de trois chose Tune, et je n'en vois pas, en bien cherchant, ut quatrième.
V Ou, sans imposer jamais aucune doctrine, voi donnerez des méthodes de recherches de la vérit Mais ces méthodes mêmes, elles seront pénétréi d'un certain esprit qui ne sera pas une doctrin soit, mais qui sera un enseignement, qui sei un maniement et un dressage de l'esprit. Mai c'est déjà une réalité, cela; c'est déjà quelq' chose de très réel, de très important, d'esseï
DE LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 141
tiel, et c'est de cela que vous prétendez avoir le monopole ; et vous prétendez que personne autre n'ait le droit de manier et de dresser les intelligences avec d'autres méthodes pénétrées d'un autre esprit! Vous voyez bien qu'il y a déjà là une mainmise sur les intelligences avec interdiction à ■ tous autres que vous d'y mettre la main. Vous voyez bien que^ sous prétexte de liberté, vous faites exactement ce que faisaient les catholiques quand ils prétendaient imposer leur vérité.
— Nous n'imposons pas notre vérité.
— Oh! en tous cas, vous vous imposez, et c'est beaucoup et, vous le savez bien, c'est le tout.
2* Ou bien, sans imposer jamais aucune doctrine, vous enseignerez la liberté de penser et, bien na turellement, vous défendrez, vous préconiserez, ^ous exalterez la liberté de penser.
— Certes !
"- C'est-à-dire quoi ? C'est-à-dire que vous attaquerez ceux qui sont d'un autre avis. Je ne sais pas d'autre moyen de prouver que j'ai raison, sinon î^e de prouver que celui qui dit le contraire de ce 9^6 je dis a tort. Vous attaquerez donc continuellement le catholicisme, et généralement tous ceux 9^1 ne croient pas que la raison suffise à tout et î^i ont recours à la foi, parmi lesquels il y a des P^'oteslants, des juifs et des philosophes. De sorte ^u'aunomde la liberté, et n'enseignant du reste, J^ le reconnais, que la liberté, vous attaquerez
quotidiennement des gens à qui vous aurez défendu, au nom de la liberté, de dire un mot et d'enseigner quoi que ce soit I Vous voyez bien que vous faites exactement la même chose que ce que faisaient les catlioliques en enseignant leur vérité et en interdisant aux autres de démontrer qu'ils pouvaient en avoir une.
3° Ou bien encore, et ce sera le cas le plus fréquent, la libre pensée en vos mains sera ce qu'elle est. Elle sera une doctrine. Elle sera un système d'idées donnant une explication de l'homme et du monde. Elle sera. Cartésianisme, Kantisme, Comtisme ou Spencerisme, un dogme tout conmie un autre, fondé sur la libre recherche, mais aboutissant à une affirmation, à peine adoucie par le : p D^ reste, à votre tour, cherchez vous-même. » EUesera un enseignement proprement dit ; elle sera un dogme librement priDposé, mais un dogme ; elle sera une religion libre, comme la religion prolestante, par exemple, mais elle sera parfaitemei*^ une religion. Et cette religion vous l'enseignerei après avoir défendu à tout autre que vous d'en enseigner une autre. Et vous aurez cette hypocrisie ou celte démence d'enseigner une religion qui ^® dira libre, mais qui aura pris cette précaution d® faire interdire par l'Etat, de faire interdire par 1® tyran, qu'aucune autre religion soit enseigné© Je ne crois pas qu'on puisse être plus catholiî^^ du moyen âge que cela. Et encore les catholiqi^^^
DE LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 143
yen âge avaient la sincérité de ne pas parler îrté.
ne voit que, comme diraient les bonnes gens, ffetici la parole est au gros bon sens, parce est du bon sens le plus vulgaire qu*on se ,qui ne voit qu'un enseignement est toujours seignement, que, de quelque biais qu'il se te et de quelque nom spécieux qu'il se , il est toujours une influence directe d'un sur d'autres esprits et une pénétration d'un i nombre d'esprits par l'esprit qui les •ne ; que, par conséquent, quelque caracle vous prétendiez garder ou conserver à mseignement, si vous enseignez seuls vous ez seuls ; et que ce monopole de possession, ueusement, si sincèrement peut-être que ui mettiez l'étiquette de liberté, est une ie absolue.
à les idées et voilà les prétentions des absos en fait d'enseignement. Elles sont exacte- :elles de catholiques retournés, et, du reste, le rament français est tellement catholique que vois en France presque absolument que itholiques à l'endroit ou des catholiques à *s.
procédés même, et cela est bien naturel, aombre des procédés n'est pas illimité et il aut bien revenir à ceux qui furent autrefois e nos adversaires, quand nous avons exacte-
iii LE LIBÉRALISME
ment Tesprit qui fut autrefois celui de nos adversaires ; les procédés, môme, employés ou proposas par les absolutistes sont exactement ceux des catholiques d'autrefois. Les catholiques d'autrefois exigeaient de certains fonctionnaires unbilletde confession pour savoir s'ils étaient bons catholiques. « Ah I le bon billet qu'a La Châtre I » Les absolutistes d'aujourd'hui, quand ils ne vont pas jusqu'à vouloir tout simplement qu6 les seuls professeurs d*Etat enseignent, songent à ceci : « Nous interdirons l'enseignement à tout prêtre ou religieux. Cela va de soi. C'est : « la liberté seulement pour Vhomme libre. » Mais il se pourrait bien que cela ne fît que blanchir et que quelque laïque, S* proposant d'enseigner, fût absolument dans les mômes idées que le R. P. Tournemine ou le ch^r frùre Archangias... »
Evidemment, et cela montre qu'il est impossil>l.e de faire au despotisme sa part. Tant qu'on n'au-T^ra pas interdit l'enseignement à tout homme qui ^^6 sera pas au moins protestant... je me trompe, ^^ interdire l'enseignement ne suffirait point, car ils pourraient toujours le donner subrepticement — tant qu'on n'aura pas déporté ou exilé tous l*s Français qui ne seront pas au moins protestaa ts, on n'aura absolument rien fait pour « l'unité m^" raie » de la France... Le raisonnement des absolutistes continue :
« ... lise pourrait bien qu'un laïque se prop^-
DE LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 145
sant d'enseigner fût aussi jésuite que le jésuite le
plus jésuite du monde. Que faire contre lui? On
lui demandera un billet de confession. En dehors
cle ses examens de capacité pédagogique, on lui
fera subir un examen « d'aptitude pédagogique n.
On s'assurera par cet examen « si ses tendances sont
eu harmonie avec le caractère laïque, républicain
et démocratique de la société moderne » et s'il est
Apte à donner une éducation « rationnelle, critique
et sociale ». — Voilà le projet élaboré par la Société
^ondorcety fondée par des professeurs éminents de
'Université française.
« Etes-vous chrétien ?
— Oui, je le suis.
— Qu'est-ce qu'un chrétien ?... »
Cest l'examen pour la première communion.
<c Etes-vous laïque ?
— Oui, je le suis.
— Qu'est-ce qu'un laïque ?
— C'est un homme qui n'est pas religieux et qui ^'a pas les idées des religieux.
— Etes-vous républicain?
— Oui, je le suis.
— Qu'est-ce qu'un républicain ?
— C'est un homme qui a horreur des monarchistes, des bonapartistes, des républicains plébiscitaires et des républicains libéraux.
— Vous avez cette horreur ?
— Je l'ai.
— Etes-vous démocrate ?
— Je le suis.
— Qu'est-ce qu'un démocrate ?
— C'est un homme qui veut établir Tégalité absolue parmi les hommes.
— Vous voulez établir cette égalité ?
— Je veux rétablir.
— Qu'est-ce qu'une éducation rationnelle ?
— C'est une éducation qui ne se fonde que sur la raison et qui élimine la foi.
— Vous voulez donner cette éducation ?
— Je veux la donner.
— Qu'est-ce qu'une éducation critique ?
— C'est une éducation qui examine librement toutes les choses qu'elle enseigne.
— Vous voulez donner cette éducation ?
— Je veux la donner.
— Qu'est-ce qu'une éducation sociale ?
— Je... je ne sais trop... »
Ce candidat, malgré quelques lacunes, est déclaré admis avec indulgence du jury.
Voilà l'examen d'aptitude pédagogique d'après le projet de loi de la Société Condorcet. Jamais les catholiques n'ont exigé de billet de confession plus détaillé.
Je vais plus loin. Le billet de confession est net, précis, palpable, matériel. On s'est confessé. Constat. C'est tout. On est en règle. L'examen de tendances, comme le procès de tendances, permet de
DE LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 147
condamner qui Ton veut. Il sera établi pour permettre, quand on sera en face d'un homme parfaitement bachelier, licencié, et irréprochable comme moralité, sitôt qu'on flairera le clérical, de le pousser vivement au cours de Texamen et de le refuser; soit pour réponses contraires à Tesprit républicain, ou pour réponses trop précises et trop évidemment apprises par cœur, sans que le cœur y soit; ou pour réponses nonchalantes indiquant le seul désir de se débarrasser de cette corvée; oupourréponses trop ardentes où Tironie se trahira ; car, dans les quatre cas, notre homme ne sera évidemment pas apte à donner Téducation rationnelle, critique, laïque, démocratique et sociale.
Tout cela revient à dire ce que les absolutistes disent sous toutes les formes, alors même quMls prétendent dire autre chose : « Nous ne voulons pour enseigner que des gens qui pensent comme nous et qui ne fassent que répéter mot pour mot les formules que M. le Ministre de l'instruction publique leur aura communiquées. Comme nous ne voulons qu'une religion d'Etat, c'est-à-dire un clergé domestiqué entre les mains du gouvernement, de même nous ne voulons qu'un enseignement d'Etat, et tout autre, quel qu'il puisse être, est proscrit. » Il est clair que deux siècles après Louis XIV on avait droit, — j'entends les naïfs qui croient que les hommes changent, — de s'attendre à autre chose, et que cette conception de la
société moderne est furieusement réactio Elle étonne les esprits droits et ceux qui candeur de croire au progrès. C'est aii M. Gabriel Monod écrivait au mois de juillet <c Ceux qui, comme moi, sont partisans d berté absolue d'association et enmême tem séparation de l'Eglise de l'Etat... sont effi navrés de voît les anticléricaux d'aujourd'hi fesleràTégardde l'Eglise catholique des sen et des doctrines identiques à ceux que lei liques manifestaient naguère à l'égai protestants et des hérétiques de tout ordre aujourd'hui dans certains journaux qu'il n possible de laisser l'Eglise catholique coni élever la jeunesse française dans Terrei même lu « qu'il n'était pas possible d'adn liberté de l'erreur ». Comme si la liberté de n'était pas l'essence même de la liberté !
que ceux qui écrivent ces phrases protestec le Syllabus, tout en le copiant [littéra Sommes-nous condamnés à être perpétue ballottés entre deux intolérances, et le cri c la liberté » ne sera-t-il jamais que le cri d< sitions persécutées, au lieu d'être la de^ majorités triomphantes ? »
— Il n'en faut aucunement douter, ch sieur, et je ne vois pas un gouverneme a Vive la liberté ! » ce qui ne peut avoir que le sens de : a: Vive l'opposition I » — i
comme je crois que je le démontrerai plus loin, quMl ne soit très intelligent ; mais c'est une hypothèse où il ne faut point séjourner ; avez-vous remarqué que les hommes les plus intelligents, une fois qu'ils ont réussi, ne sont plus très intelligents ?
Ce grand principe : maintenir Tunité morale du pays, qui est, du reste, la devise de très grands Etats, comme TEmpire russe et l'Empire ottoman, ne s'applique pas, d'ailleurs, seulement à l'Enseignement public. Il s'applique et il doit s'appliquer, et il ne se peut pas qu'il ne s'applique point à la religion, comme nous l'avons vu déjà, et un gouvernement ne peut pas tolérer plus que Louis XIV qu'il y ait sur la surface du territoire trois religions, plus une antireligion, plus une indifférence en matière de religion, ce qui fait cinq partis spirituels ; et alors ot en est l'unité morale ?
Il s'applique, ce principe, et il doit s'appliquer, et il ne se peut pas qu'il ne s'applique point à la liberté delà presse. Je dis qu'il ne se peut pas qu'il ne s'y applique point ; car voyez les contradictions et les difficultés matérielles. Ce collégien que vous élevez dans vos idées, ce collégien à qui vous donnez une éducation laïque, républicaine, démocratique, rationnelle, critique et sociale, ce collégien sort, va chez son père et y trouve des journaux qui ne sont rien de tout cela. Voilà cette jeune ôme empoisonnée, ce jeune esprit perverti, ce jeune lévite contaminé.
— Nous ne le laisserons pas sortir !
— Je crois que vous ferez bien. Il ne faut jamais laisser sortir du séminaire. Mais à dix-huit ans, du jour où il aura passé son baccalauréat laïque, républicain, démocratique, rationnel, critique et social, le voilà, du jour au lendemain, jeté dans un pays oti la presse est libr^ et où des journaux, des brochures et des livres attaqueront librement et vertement tout ce que vous lui aurez appris à vénérer et à chérir. Ne craignez- vous pas qu'il ne vous échappe ?
— Oh 1 nous lui aurons laissé une telle empreinte 1
— Oui, les Jésuites se flattent toujours de laisser sur leurs élèves une empreinte ineflfaçable. Seulement ils se trompent souvent. Et quand il n'y aurait que le danger terrible de cette transition brusque entre la pure lumière que vous versez et la région mêlée de lumières et d'ombres où à dix-huit ans votre catéchumène va être jeté ! Vous savez assez que le premier soin du jeune émancipé est de lire précisément tous les livres qu'on lui a défendus au collège. Vous avez charge d'âmes ; vous êtes gardiens de l'unité morale du pays. Si cette unité morale vous l'entretenez soigneusement au collège et d'autre part vous la laissez rompre, ruiner et détruire par la liberté de la pensée, de la parole et de la presse, vous n'aurez rien fait du tout, ou vraiment peu de chose, et vous aurez trahi votre mandat.
Je ne peux pas non plus sans frémîr songer apparents. Cet enfant que vous élèverez selon les principes de l'éducation laïque, républicaine, démocratique, rationnelle, critique et sociale, il aura des parents catholiques. Lui défendrez-vous de les voir, au moins au parloir ? Vous introduisez ^'ennemi dans la place et un ennemi qui a toute ^autorité du père, de la mère, de Toncle, du frère a^né, et toute Tautorité aussi, ne l'oubliez pas, de Vhomme qui contredit le professeur. Voilà Tu- ^^^é morale horriblement menacée et battue en ^^ine. J'y vois une brèche, comme dit Maeter- "'ick, par où passerait un troupeau de moutons. Il n'y aurait qu'un moyen pour sauver « Tunité ^Oïale », et je vous le livre complaisamment ; ce ®^ï*ait d'abord d'interdire toute liberté de pensée, de P^i*ole et d'écrire à tout homme qui ne serait pas au ^oins protestant, cela va de soi : « la liberté pour ^^omme libre ; » — ce serait ensuite dMnterdire à ^Vat homme qui ne serait pas au moins protestant ^'^voir des enfants. De cette manière on procéderait par extinction. Ceux qui sont catholiques ou ^X^iritualistes, ou monarchistes, ou bonapartistes, ^Xi républicains plébiscitaires, ou républicains libéraux, survivraient, sans doute ; comme dit le père ^""Olivier Twist, on ne peut pourtant pas les tuer ; ^ais d'une part ils n'auraient aucun moyen au ^onde de propager dans le pays leurs détestables doctrines, d'autre part ils ne pourraient pas les pro-
ir)2 LE LIBÉRALISME
pager par entretiens de famille, de pèreen fîls. Au bout d'une génération Tunité morale du pobys serait faite. Autrement, il faut que vous le sacli.i^z bien et que vous envisagiez cette conséquence ^t aussi le remède que je vous propose avec ixa^* fermeté virile, autrement elle sera toujours à sr^' faire.
11 y a aussi une autre solution. C'est d'abandoi^* ner cette idée ecclésiastique, réactionnaire etri^^" cule de l'unité morale du pays et de l'ordre mox"^ dans le pays et du gouvernement des esprits par* 1^ Ministre de l'instruction publique considéré comxxx^ étant le grand prêtre Joad. Qu'est-ce que vous ête^ ^ Encore une fois et toujours, vous êtes un organe ^i^ police et de défense. Quand vous sortez de ces ^t^*" tributions, c'est-à-dire de vos fonctions naturelle ^ suffisantes et nécessaires, non seulement vous ex^cnpiétez, ce qui n'est pas honnête, mais encore vo^»-^*-^ devenez bête. Je crois qu'on vient de s'en aper^3^" voir. Vous devenez maladroit, gauche, bizarrem^ '^^^ accapareur, indiscret, inquisiteur, impuissant ^^ comiquement furieux de votre impuissance. Vo fc^*^^ métier est de maintenir l'ordre matériel et de no "«-^^ défendre, c'est-à-dire d'être à notre tête qua^:»==*-^ nous avons à nous défendre contre l'étranger— -^ n'est pas de fonder des religions. Vous n'y ent^ '^^' dez rien. Les religions ne vous regardent pas— -^ n'est pas d'enseigner. Vous n'y entendez ri^^^^* L'enseignement ne vous regarde pas. Les religic^:»^^*^
DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT 153
sont des associations de fois, à Teffet de répandre et de propager une doctrine religieuse. Les enseignements sont des associations de savoirs et de pensées àTeffet de répandre des lumières, des méthodes et des doctrines. Les bonnes religions, non pas ternes et languissantes, mais vivantes et fécondes, sont celles qui existent par des associations libres qui les soutiennent et qui vivent en elles comme celles-là vivent en celles-ci. Les bons enseignements, non pas timorés et paralysés, non pas « neutres, c'est-à-dire nuls », pour me servir du mot de Jules Simon, qui est presque vrai, mais vivants et féconds et pénétrants, sont ceux qui existent et qui s*exercent par des associations qui les ont créés, qui les soutiennent et dont ils sont l'expression.
Eugène Pelletan a très bien dit cela : « Qu'on rende à la France le droit d'association, et l'on verra centupler sa vie intellectuelle. L'association fera sortir du sol des universités libres ; une généreuse émulation remplacera partout la mise en règle des intelligences ; et ce n'est pas assez encore : il faut appliquer à renseignement le droit d'association. Donc, que chacun puisse fonder une école, un collège, une université, opposer méthode à méthode, perfectionnement à perfectionnement sous sa responsabilité personnelle et sous la garantie de l'opinion et des pères de famille. » — Il a dit encore : « Pour ramener complètement la paix
dans les âmes, la liberté doit reconnaître h tous les citoyens non seulement le droit de régler souverainement leur foi intérieure ; mais encore et surtout de mettre leur croyance en commun, de fonder une famille spirituelle avec quiconque partagera ou viendra plus tard partager la même conviction; de faire appel, aujourd'hui, demain, du haut de leur idée, à l'humanité tout entière, de donner ouvertement par la parole leur vérité en communion au dernier passant ; car la plus sainte ambition de l'homme, sa plus grande gloire sous le soleil, c*est d'agir sur Thomme pour Tédifier, pour Faméliorer, le régénérer, Télever en piété et en connaissance. » — Il a dit encore, répondant d'avance à ceux qui n'admettent pas la liberté de Terreur : « Il ne saurait y avoir de liberté du vrai o£i il n'y a pas la liberté du faux ; car c^est précisément cette alternative qui constitue Vessence de la liberté. La vérité n'existe qu'à la condition de l'erreur, comme la vertu qu'à la condition du vice, et la Providence a créé l'homme libre précisément pour faire son choix entre l'un et l'autre et pour avoir le mérite de sa préférence. »
Il disait encore, répondant d'avance à ceux qui assurent que du moment qu'une loi est votée elle est sacrée et qu'on ne peut parler de tyrannie quand on parle de la loi : a La loi a-t-elle tout dit quand elle a dit: je suis la loi? Personnifie-t-elle par cela môme la justice ? N'a-t-elle pas encore
DE LA LIBERTÉ D'eNSEIGNEMENT 155
quelque autre condition à remplir pour justifier sa prétention et pour commander Fobéissance?
Mais, chaque fois que Tinjustice a voulu prendre un nom respectable, elle a pris la forme de la loi pour frapper a victime. Mais c'est la loi à la main que le vainqueur a toujours proscrit le vaincu, et si Ton prenait tel code de circonstance , rédigé sous prétexte de salut public, on en ferait jaillir le sang comme d'une éponge. »
Il disait encore : « Si le despotisme de race a disparu delà scène, il pourrait bien toutefois avoir laissé après lui un bâtard qui ne demande pas mieux que de recueillir sa succession. Ce bâtard c'est le salut public. Le salut public a naturellement pour mission de sauver le peuple, de le sauver de toute façon, de le sauver tantôt au nom de la liberté, tantôt au nom de l'ordre, peu importe, pourvu qu'il le sauve et qu'il paye convenablement le mérite du sauveur. »
Ainsi parlait Eugène Pelletan dans son beau livre les Droits de Ihomme.
Son très digne fils, brillant héritier, soutien et défenseur des traditions paternelles, a tenu le même langage avec autant de fermeté et même d'intransigeance : « La liberté consiste à pouvoir ouvrir des écoles et non pas à les faire rétribuer par le budget. » {Justice^ 27 février 1880.) — Il disait encore : « Si le gouvernement, pour combattre les envahisseurs catholiques, emploie les moyens
aiiloritaires, au lieu d'employer les moyens de la^liberté, nous serons les premiers à l'attaquer sur c^ point. » [Justice^ juillet 1880.) — Il disait encore ^ « Pour notre part, nous combattrions de toutes nos forces une loi qui détruirait, au sujet des ordres religieux, le principe de la Révolution française. »:> {Justice , 28 janvier 1880.) — Il disait encore r <( Faire sonner tous les tambours et toutes le^ trompettes comme pour une immense croisade con^ tre la théocratie, et aboutir à quoi ? à une nouvelle édition des ordonnances de Charles X, c'est un^ lourde chute. » {Justice, 8 mars 1880.) — Il disai * encore: « Nous croyons que pour combattre sériea- — sèment TEglise, il faut d'autres moyens que ceu3«. de Tautorité. » (Justice, 9 août 1880.)
Mnsi ont parlé tous les républicains de princt — pes, tant qu'ils n'ont pas été au pouvoir, quittes ^^^ être, quand ils se sont trouvés au gouvernemenS:^ -» éclairés des lumières nouvelles que le pouvoL ^*^ donne toujours à ceux qui le détiennent et qu -^^ par conséquent on m'excusera de ne point coivk- — " naître.
Les])artisans de l'enseignement d'Etat répondent»- * avec douleur et oiïroi : « Mais livrer Penseign^^ — ment du pays h l'initiative privée et collective, c'e^^ * le livrer au clergé catholique ; c'est le livrer ai^ '^^ Jésuites et aux Oratoriens I » Je réponds : Et ai^-^^^ protestants et aux francs-maçons et aux juifs. Ces ^ le livrer à tout le monde, à tous ceux qui voudront
DE LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 157
enseigner et qui tiendront à enseigner, c'est-à-dire qui auront^ des convictions profondes et une ardeur d'apostolat, et il est probable que c'est cela qu'il faut pour enseigner avec puissance et avec fruit.
— Mais encore faut-il s'organiser, donc s'associer: renseignement sera toujours aux mains ^ ^'associations catholiques, protestantes , juives, ■r Maçonniques, etc. — Evidemment l'enseignement ^^ra toujours aux mains d'associations enseignantes? Eh bien, associez-vous I Vous n'êtes ni catho- ^^9ues, ni protestants, ni juifs, ni maçons. Soit. ^'Qî non plus. Vous m'êtes plutôt agréables. Eh ^^11, associez-vous, pour donner un enseignement î^i ne soit que de l'enseignement. Vous me pren- ^^^z pour professeur. Je retiens part.
'*■— - Mais cet enseignement qui n'est que de Ten- ^^^Snement, c'est précisément l'Etat qui le donne, ï^^i peut le donner, qui peut seul le donner, et c'est ^^vi:r cela que nous avons voulu et que nous vou- ^*^S un enseignement d'Etat, neutre au milieu de ^^S les enseignements confessionnels, ou plutôt ^^^nant au-dessus de tous les enseignements de ^^x-tis.
' — Il y a du vrai dans ce que vous dites, et je
^i reconnu dans mon article sur Guizot qui plai-
^^ît cette thèse avec éloquence ; il y a du vrai dans
^.^ que vous dites ; seulement ce n'est pas vrai.
^^^st assez vrai en théorie, encore qu'il y eût
beaucoup à dire ; mais en pratique vous sav^z bien que ce n'est pas vrai du tout ; que c'est vr^-» pendant quelque temps, peut-être, que cela ces^* d'être vrai sitôt que le gouvernement se dégrade ^^ se corrompt, et un gouvernement a tôt fait de ^^ dégrader et de se corrompre. Un gouvernemea ^ n'est pas neutre entre les partis, puisqu'il estu^ parti ; il ne plane pas au-dessus des partis, puis-^ qu'il est un parti, et par conséquent, forcément ^ dès qu'il se sent menacé, et un gouvernements^ sent toujours menacé, il veut que son corps enseignant lui soit une armée, enseigne surtout le dévouement au gouvernement et les idées du gouvernement et les passions du gouvernement. 11 veut, non seulement que son corps enseignant soit d'un parti, mais qu'il soit l'état-major même du parti du gouvernement, et il dit avec la douce candeur qui lui est habituelle : « S'il ne me sert pas, à quoi sert- il ?» Ce qui se passe au moment où j'écris en est une preuve suffisante.
Si le gouvernement ne veut d'enseignement que donné par ses professeurs, ce n'est pas sans doute pour mettre dans son corps enseignant la liberté d'enseignement qu'il proscrit ailleurs ; c'est pour, débarrassé d'une concurrence gênante ou d'une contradiction désagréable, faire prêcher par ses professeurs, qui seront forcés de rester chez lui, l'amour du gouvernement despotique et le mépris des droits de l'homme. L'enseignement sera donc tou-
jours pénétré de Tesprit de parti, qu'il soit donné par des associations ou qu'il sôit donné par l'Etat. Si vous voulez un enseignement exempt d'esprit de parti, associez-vous entre gens exempts d'esprit de parti, et créez un enseignement qui vous ressemble.
— Mais nous n'avons pas Tinstinct d'association ^t nous ne savons pas nous associer.
— Ah I nous voilà au point. Les pays qui ont ^ enseignement d'Etat sont des pays oh une masse ^^è s considérable, formant, même, la majorité, mais ^^ns volonté, sans initiative, sans énergie, sans ^^^e nette, languissante et amorphe, désire vague- ^^^nt un enseignement non confessionnel, impar- ^^^1 et modéré, ne sait pas s'organiser et s'associer E^Our le faire et charge le gouvernement de le créer ^ïx s'engageant à le payer pour cela. Seulement il ^X^rive que le gouvernement, aussitôt qu'il a créé ^^t enseignement, ou presque aussitôt, en fait un '^'^strumentum regni, parce que les gouvernements ^nt une tendance bien naturelle à faire un instru- ^nentum regni de tout ce qu'ils ont dans la main ; et la masse languissante et amorphe a précisément, au lieu de l'enseignement impartial qu'elle désirait, \in enseignement de parti, très net, très accusé, parfois violent, comme celui, en France, des instituteurs, et tout juste le cofatraire de ce qu'elle désirait. Il est rare que l'on n*ait point justement le contraire de ce qu'on désire quand on fait faire
IGO LE LIBÉRALIS3IE
ses affaires par les autres au lieu de les faire soimôme.
C'est ainsi, en France, qu'une partie considérable de la bourgeoisie, au milieu du xviiic siècle, se détacha du catholicisme, du protestantisme, du jansénisme, devint vaguement spiritualiste et déiste, et se proclama philosophe. Il n*y avait rien de plus légitime et il n'y avait pour elle qu'une chose à faire immédiatement : s'associer, s'organiser pour créer un enseignement « philosophique », un enseignement qui ne fût ni catholique, ni protestant, ni janséniste, ni juif. C'est la première chose à quoi un Anglo-Saxon eût songé. Elle, non. Ses guides, Voltaire, Diderot, Rousseau, d'accord sur ce point, ne lui recommandèrent qu'une chosel)ersuadcr au gouvernement d'arracher l'enseignement aux catholiques et de le donner lui-mém© » persuader au gouvernement d'être a philosophe ^ » persuader au gouvernement d'avoir une philo^^' phie d'Etat et de créer un enseignement d'Etat pa^ la répandre. Car on sait que Voltaire, Diderot ^ Rousseau sont les apôtres de la liberté.
Qu'arriva-t-il ? Jésuites, Oratoriens et autr^** furent dépossédés de l'enseignement. Napolé^^^ établit un enseignement d'Etat et laFrance eut u^^^ liberté de moins. Elle en fut enchantée, naturelle'* ment. Seulement un siècle après, quand d'une pa-^^ on supprime l'enseignement libre qui s'est tat*^ mal que bien reconstitué et quand on supprina^
DE LA LIBERTÉ D*ENSETGNEMENT IGi
ifinitivement la liberté d'enseignement, et quand autre part la bourgeoisie se trouve en face ane Université radicale et socialiste et qui sera plus en plus radicale et socialiste, sincèrement ibord, et ensuite pour plaire au gouvernement nt elle dépend, la bourgeoisie fait quelque griice et est moins satisfaite que du temps de poléon !«% de Louis-Philippe et de Napoléon III. le croyait que l'enseignement d'Etat serait touirs à son image, à sa dévotion et à son profit, urquoi serait-il à tout cela? Il est à qui le goupne, le protège, l'avance, le destitue, le paye et dans sa main. Pour avoir un enseignement à tre image, à votre dévotion et à votre profit, fallait le faire vous-même.
^a solution donc, ici comme en affaires de relin, pour les peuples qui ont de l'initiative, qui s'abandonnent pas et qui craignent les déboires ' l'abandonnement amène après lui, est dans la rté. L'Etat n'a rien à voir dans les choses d'enrnement, non plus que dans les choses de relia. Il a seulement à savoir si un collège pratique règles de l'hygiène, n'est pas un lieu de séquesion et n'est pas un refuge d'immoralité. A ces rds il y peut entrer, comme dans une maison ticulière, comme chez moi, comme chez vous, isé cela, son droit s'arrête. Il n'a rien à voir is les choses d'enseignement, parce qu'elles regardent ni la police ni la défense. Il n'a rien
à voir dans les choses d'enseignement, parce quL ^il n'est ni un professeur, ni un philosophe, ni un père de famille.
Il n'a rien à voir dans les choses de renseignement, parce que, quand il s'en mêle, il est le plus souvent très maladroit et assez souvent ridicule. Comme il est nommé pour faire de la politique et qu'il n'est qu'un homme politique, il ne voit dans ; renseignement que de la politique et n'y fait que delà politique, et toutes ses pensées en cette affaire ! se ramènent à ce point : « Mon corps enseignant me fera-t-il aimer et me préparera-t-il des électeurs ? » Il est impossible à un gouvernement de voir dans ses fonctionnaires autre chose que des agents électoraux; il ne peut donc voir dans S^s professeurs que des agents électoraux, et Dieu ssbi** quels professeurs peuvent être des professeurs cj^^ sont, qui veulent être ou qu'on veut qui soient d^^ agents électoraux I Soit obéissants, soit rebell^^* ils sont également anxieux, angoissés, nerveux^ ^* point du tout à leur affaire.
Et voyez le grand maître du corps enseigna- '■^ que peut donner un tel régime. Il est quelquef«c:>*^ un excellent homme ; il est quelquefois môme, p^^-^ rencontre, un homme supérieur. Mais le plus so^^" vent un petit politicien de petite sous-préfecti^^^ prend en mains les destinées de Tenseignem^^* d'un grand pays. Il est absolument incapable d.o voir autre chose dans les questions d'enseigne-
DE LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 163
ment, de pédagogie, de haute science et de haute curiosité, que des questions politiques ; il gorgera les programmes d'instruction civique, d*histoire delà Révolution et de morale laïque et indépendante ; il multipliera les chaires de sociologie ; jamais son corps enseignant ne s'occupera assez de politique, pourvu que ce soit de la politique favofableau gouvernement. Il fera apprendre par cœur ^^Déclaration des Droits de Vhommey qu'il a peu étudiée, mais dont il a beaucoup entendu parler, et s'a- Percevra après coup que c'est le plus terrible pam- PUet contre le gouvernement dont il est et contre Ig régime qu'il représente qui ait jamais été écrit siir la planète et qu'autant vaudrait faire apprenne par cœur aux jeunes élèves les articles des Journaux de l'opposition.
U sera infiniment gêné dans le maniement de ^^s fonctionnaires. Les uns, peu favorables au gouvernement, feront strictement leur métier, le '^ï'Ont très bien du reste, le feront d'autant mieux ^^'ils se sentiront suspects, lis lui seront en ^^l'reur; mais comment les frapper? D'abord ce ^^ serait pas juste; mais ceci est peu important; ^^Sxiite les familles seraient mécontentes, ce qui, ^ il reste un lombeau d'enseignement libre dans le ^^ys, est assez ^rave, ce qui, même s'il ne reste ^*^tis le pays, en dehors de l'enseignement d'Etat, ^^e l'enseignement domestique, est grave encore ; ^^ qui, môme si l'enseignement domestique lui-
mômo est interdit, a encore Tinconvénient de désol)liger des gens qui sont électeurs. Il est difficile de frapper un excellent professeur qui n'est pas dans les idées du gouvernement, encore que, s'il n*est pas dans les idées du gouvernement, à quoi sert-il ?
D'autres professeurs seront dans les idées du gouvernement ; mais ils y seront un peu trop. Us devanceront, ce qui est encore n'avoir pas « Fesprit de suite ». Sous un gouvernement anticléricali mais spiritualiste, ils seront athées ; sous un gouvernement radical, ils seront socialistes ; sous u.» gouvernement qui sera socialiste sans savoir c© que cela veut dire, ils seront collectivistes paT^® qu'ils sauront, eux, ce que parler veut dire ; sous mJ-*^ gouvernement socialiste, ils serontanarchistes;so'«^^ un gouvernement antimilitariste, ils seront pour ^^ suppression de la patrie. Ceux-là sont les pl"»-^^ gênants. On les aime, on les craint, et, tout en L ^^ complimentant parce qu'on les aime, on les frap Jt^^ parce qu'on les craint. Et s'insurgent immédiat>^" ment tous ceux, ou qui revendiquent la libeir^ *■ absolue du professeur quoique fonctionnaire, ^:^^^^ qui accusent le gouvernement de tirer sur s- -^^^ troupes et de faire le jeu de ses plus détestabL ^ ^ ennemis.
Au milieu de tout cela le petit politicien de petî- *^ sous-préfecture est en posture mauvaise et f^i^ figure triste. Il ne peut ni traiter absolument *^^
professeurs comme ses commissaires de police, ni s'habituer à cette idée qu'il doit les traiter autrement, et que ses professeurs ne sont pas des comniissaires de police spirituelle.
Quant au corps enseignant d'un enseignement d'Etat, il se peut qu'il soit très bon, le métier par lui-même étant honorable et attrayant. Seulement il serait meilleur s'il n'était pas corps enseignant <l'un enseignement d'Etat. Tout corps enseignant d'un enseignement d'Etat sera infesté de politiciens qui, tout naturellement, songeront à avancer, ^t qui ne compteront pour avancer que sur la politique, et qui flatteront le gouvernement précisément en cette manie qu'il aura toujours de consi- ^^rerses fonctionnaires, quels qu'ils soient, comme des serviteurs, non de TEtat, mais du pouvoir, et '^^o comme des hommes de confiance du'pays, mais ^^Hame des agents du ministère. C'est ce qu'on appelle familièrement gratter quelqu'un oïl cela le ^^Oiange. Dans un des pays où il y a enseigne- "^ont d'Etat, je rencontre, dans une rue de la capi- *'^e, un professeur assez agréable, assez instruit, Pariant assez bien, bref, de moyen mérite : « Je t^a.rs.
^- Avant la fin des vacances ? Oh allez-vous ?
— Chez moi, à cause de l'élection de R...
— C'est dans quinze jours. Vous serez toujours ^ temps pour voter.
— Oh I mais la campagne électorale I R. . . est
très contesté. Il a besoin d'un coup d*ép Il brandissait la sienne. Evidenoment il s' tait beaucoup plus des élections que de ses S'il avait été de l'opposition, les rapports recteur eussent porté : « Un peu négligent service. Ne s'occupe guère que de politi Mais il n'était pas de l'opposition. Il voulaii nir recteur. J'ai le plaisir d'apprendre au qu'il l'est devenu.
Inutile de dire que dans les pays de ce g( corps des instituteurs ne peut être qu'une d'agents électoraux. Tout les y pousse. Leur passion ; car ils sont naturellement au me rivaux du curé, par ce seul fait que, sans 1 Finstituteur serait l'homme le plus influer commune (aimeriez-vous mieux que l'insl fût subordonné au curé? — Nullement! J drais que curé et instituteur fussent indiJ l'un à l'autre) ; leur éducation, qui est irrel et qui dans des cerveaux qui ne sont pa extrême finesse produit naturellement des i des tendances antireligieuses ; la nécessité ( surtout, le moment arrivant toujours où U qui est leur vrai chef et le recteur de tout à leur demandent de donner un coup d'épaul( qui est très contesté. Dans les paysàenseigi d'Etat le corps enseignant a beaucoup trop sons de s'occuper beaucoup plus de politiq d'enseignement.
DE LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 167
\ — « Tant mieux I » dira un député. Les députés } ne raisonnent pas autrement, et quand ils sont candides ne parlent pas d'autre sorte.
Supposez que le corps enseignant soit la création i; etrœiivre d'uneou plusieurs associations de ciï toyens libres. Supposez que par exemple en France la bourgeoisie philosophe ait , vers la fin du ; xviii» siècle, créé un enseignement laïque tout aussi indépendant des Jésuites, des Oratoriens et des évêques que du gouvernement. Le gouvernement, <pii alors ne se mêlait pas du tout d'enseignement, et Ton sait que l'ancien régime était beaucoup plus autoritaire que les gouvernements modernes, n'aurait pas songé, à un moment donné, à créer de toutes pièces un enseignement laïque, et nous aurions en France un corps enseignant laïque, puissant, rival de renseignement ecclésiastique, ce qui est un bien; mais qui ne serait pas entre les ^ains du gouvernement, qui ne serait pas intoxiqué de politique, qui ne serait pas composé de quelques adversaires du gouvernement paralysés P^rla suspicion, de beaucoup d'ambitieux portés à s© faire les agents du gouvernement pour avancer ®^ d'une grande majorité enfin qui n'étant ni de ^^ux-ci ni de ceux-là, fait nonchalamment son mé- ^^^ parce qu'elle sait que ce n'est pas le bien faire ^^î mène d'ordinaire à quelque chose ; un corps ^^seignant, enfin, qui serait maintenu par ses fon- ^teurs et appuis dans les voies moyennes et parti-
culiôrement dans ce à quoi ses fondateurs et appuis tiendraient le plus, dans la pratique scrupuleuse de son métier et dans le culte désintéressé de la science, des lettres, delà philosophie, de l'histoire, des arts, de la vérité et de la beauté. Il aurait quelques inconvénients, ie le crois; mais non point ceux que je viens de dire, qui sont les plus graves qui se puissent.
— Mais nous n'avons pas l'esprit d'association ni Tart de s'associer.
— Les pays où n'existent pas l'esprit d'association ni Tart de s'associer sont les pays où naît tout naturellement et où se développe tout naturellement le despotisme, comme en son terrain.
Et voyez où vous en êtes. Comme il n'existe en France que l'enseignement d'Etat et l'enseignement ecclésiastique, quand la question de la liberté d'enseignement se pose, elle a Tair de se poser entre eux, et du reste en pratique elle se pose entre eux. Alors, si, par instinct, vous êtes du côté delà liberté, on vous dit: « Vous |êtes donc Jésuite? » et vous vous dites : « C'est pourtant vrai que je suis Jésuite. Je ne m'en doutais pas. » Et. vous êtes ébranlé dans vos convictions libérales par la considération de ceux à qui elles profitent. Et vous sentez que vous ne défendez « les Jésuites » que par respect et amour du principe; mais vous êtes très fâché que défendre le principe n'aille et ne puisse aller pour le moment qu'à soutenir lei.
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Jésuites. Et vous êtes dans un état d'esprit très douloureux et très misérable. Pourquoi ? Parce que vous n'avez pas su vous-même aimer la liberté jusqu'à la pratiquer, et n'avez pas fondé un enseignement libre fait à votre image et pénétré de votre esprit. Restez libéraux quand même, alors que le libéralisme ne profite qu'à des gens que vous n'aimez point ; d'abord parce que le libéralisme consiste précisément à respecter le droit chez ses adversaires ; ensuite parce que ces gens que vous n'ain^ez pas se trouvent pour le moment représenter le principe que vous aimez ; enfin, parce que si ' vous laissez prescrire le principe, prescrire le droit «imprescriptible », il ne renaîtra jamais et vous ne pourrez jamais l'invoquer ni le pratiquer à votre profit ou à votre gré.
En résiuné, trois conceptions : l'Etat seul enseignant ; l'enseignement libre sans aucun enseignement d'Etat ; un enseignement libre à côté d'un enseignement d'Etat. La meilleure est la dernière, et j'espère qu'elle sera, et je souhaite quelle soit celle de l'avenir. La seconde est acceptable : elle maintient et elle sauve le droit. La première est détestable, et elle est contraire en soi et par tous ses effets aux principes de 1789 et de 1793.
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