Essay on the prod. of wealth, ch. i
mérite de devenir à son tour l'objet d'un examen sérieux.
II n'est rien sans doute qui se puisse adapter à nos besoins sans un certain concours de notre part, ne fût-ce que la peine de se baisser et de prendre ; cellelà, du moins, il faut bien que l'homme se la donne; et si le nom de richesse ne s'appliquait aux choses que dans le moment où leur destination s'accomplit, il serait vrai de dire, jusqu'à un certain point, que le travail humain a sa part dans toute richesse. Mais longtemps avant que l'homme se saisisse des choses pour les appliquer à son usage , longtemps même avant qu'elles soient actuellement consommables^ il en est une foule qui portent déjà le nom de richesses. C'est un fait dont le langage ordinaire non moins que l'idiome de la science déposent à chaque instant.
Cela posé, qui peut nier qu'il existe des richesses purement naturelles , des richesses qui croissent spontanément et s'offrent d'elles-mêmes? Combien ne serait-il pas aisé de dresser à mi-marge une longue liste de choses à peu près identiques, de choses utiles ou agréables à peu près au même degré, dont les unes sont le résultat des efforts de l'homme, et les autres de la pure libéralité de la nature?
N'y a-t-il pas des fruits qui ne sauraient mûrir sans
une culture assidue, et d'autres qui naissent sans que rien les sollicite ? N'y a-t-il pas des arbres qui ne croissent qu'à la condition d'être arrosés, émoAdés, étayés, et d'autres qui s'élèvent dans les airs par la seule force de la sève, par la seule énergie delà végétation?
N'y a-t-il pas des animaux apprivoisés, et d'autres qui multiplient dsttis l'état sauvage, et qui sont uniquement réservés à nous procurer le plaisir de la chasse?
Entant que richesse, y a-t-il quelque différence entre les uns et les autres?
Si nous n'appelons pas ainsi nos herbages, nos bois, les cours d'eau qui lesarrosent, legibier qui les peuple et tant d'autres choses pareilles, quel nom leur donnerons-nous? Quel à ces autres propriétés dont les membres d'une même société jouissent en commun, telles que rivière navigable, lais et relais de la mer, etc.? Quel à ces pêcheries situées sur quelque plage lointaine, et pour la possession desquelles les peuples ont souvent versé le plus pur de leur sang?
Allons plus loin encore.
S'il est vrai qu'il faille comprendre au nombre de nos richesses, non seulement les choses immédiatement appropriées à nos besoins, mais celles qui ne
le sont pas encore, mais même les données constitutives de ces choses et les moyens d'en obtenir de semblables; non seulement la farine, mais le blé, mais la semence, mais le champ qui la reçoit, mais les instruments aratoires, et ainsi de suite; en remontant de cette sorte, à l'égard de chaque objet, l'échelle de transformation successive, on arrive bientôt aux éléments du monde physique, aux forces répandues dans la nature et qui animent les existences individuelles, telles que la terre, l'eau, la lumière, la chaleur, etc.
Or ces forces, ces éléments sont-il» des richesses?
Lorsque la quantité qui en est offerte par la nature est visiblement limitée, en général, personne n'en doute.
Ainsi la terre, même inculte, est, d'un commun aveu, au nombre des richesses; il en est de même d'un cours d'eau.
Sont-ils offerts, au contraire^ en quantité qui semble illimitée, on est tenté de leur refuser ce titre, mais au fond ce n'est là qu'une méprise, nous l'avons prouvé plus haut, toute chose quelconque est bornée, quant à la quantité ; toute chose utile en soi varie selon les temps, selon les lieux, selon les latitudes, affecte différemment différentes personnes, doit par
conséquent entrer en ligne de compte dans le mouvement des affaires humaines. .
Un homme construit un moulin sur une hauteur; son voisin élève une muraille à quelques pieds de distance. Procès entre eux. Que réclame le propriétaire du moulin? Le vent qui lui a été intercepté.
Sur quelle idée se fondera-t-on pour nommer richesse le courant d'eau qui fait tourner un moulin à eau, et non le courant d'air qui fait tourner un moulin à vent?
Il serait aisé de multiplier les exemples.
Ou réside donc, en définitive, la distinction entre ce qui est richesse et. ce qui ne l'est point? Nous l'avons dit, uniquement et exchisivement dans le rapport des choses avec l'homme, dans l'emploi que l'homme en fait ou en peut faire; on ne saurait la puiser ailleurs.
Qu'une chose nous soit fournie gratuitement par la nature, ou qu'elle soit le prix de nos eJBTorts, qu'elle soit ou non susceptible d'échange, qu'elle soit matérielle ou intellectuelle, peu importe, si elle est utile ou agréable, elle peut être nommée richesse; dans le cas contraire, ce nom ne lui convient pas.
Une dernière restriction enfin a été proposée par H. Sismondi. Selon cet écrivain-, une chose fait partie
de la richesse lorsqu'elle est matérielky lorsqu'elle est le fruit du labeur humain^ lorsqu'elle est durable et susceptible d'accumulation.
En exigeant cette troisième conditioii pour compléter la notion de richesse, M. Sismondi s'est proposé d'exclure tout résultat des efforts humains qui n'aurait qu'une existence instantanée et fugitive, comme, par exemple, la leçon orale d'un professeur, l'ordonnance verbale d'un médecin, l'air exécuté par un musicien.
Si la leçon était fixée sur le papier, si l'air était noté, le papier ainsi modifié serait richesse selon cet auteur, mais l'air ambiant modifié par la voix du professeur ou par les vibrations de l'instrument ne l'est pas.
Une telle distinction est-elle juste et philosophique?
Toute chose matérielle durable ou passagère n'estelle pas destinée, en définitive, à être consommée, c'est-à-dire, à parvenir à cet instant précis où sa destruction s'accomplit ; cet instant-là, n'est-ce pas le but de toute richesse? n'est-ce pas à la condition expresse de l'atteindre qu'elle est richesse, car, hors de là, point d'utilité, point d'agrément.
Le vin que je porte à mes lèvres va disparaître
aussi rapidement, plus rapidement peut-être, que le son qui frappe mon oreille?
Si Tun est richesse, pourquoi l'autre ne le seraitil pas?
Parce que le vin avant d'arriver jusque-là a été d'abord raisin, puis pressé, cuvé, transvasé, mis en tonneau, versé dans un verre, tandis que l'air de musique s'est comme détaché de l'instrument, complet et achevé du premier coup.
Mais qu'importe le plus ou moins grand nombre d'états intermédiaires )par lesquels une chose passe avant d'arriver à sa destination véritable? qu'importe le nombre de métamorphoses qu'elle subit avant de revêtir la forme dernière? Dans chacun de ces états intermédiaires, elle n'était richesse, c'est-à-dire elle n'était utile ou agréable qu'en perspective ; c'est au moment où elle accomplit la fin qui lui est propre qu'elle est richesse en réalité.
Ainsi qu'une chose se réalise dans l'espace, sous toutes les conditions de la matière, ou qu'elle ne se laisse saisir que par Tinlelligence et la pensée ; qu'elle persiste dans le temps ou s'évanouisse à l'instant qui la voit naître, on voit bien que ce peut être là le fondement d'une différence essentielle entre cette chose-là et une autre, mais on ne voit pas qu'il soit
nécessaire d'en faire dépendre la qualité de richesse.
En économie politique, comme en toute autre science, il faut demeurer fidèle à la rigueur des déductions, tenir séparé ce qui est distinct, mais aussi tenir rigoureusement vrai ce qui est identique; poursuivre une idée quand elle est juste jusque dans ses nuances les plus délicates, et ne pas tracer à fiaux des lignes de démarcation dont il est difficile, au premier coup d'œil, de mesurer la portée.
Ce n'est pas seulement, en effet, parce que ces diverses restrictions sont inexactes et dénuées de motifs suffisants que nous nous sommes attaché à les réfuter, c'est parce qu'il n'en est aucune qui ne porte en elle-même le germe de quelque doctrine fausse ou pernicieuse.
Ainsi, par exemple, ceux qui regardent la qualité de richesse comme dérivée de la valeur en échange doivent admettre avec toute l'école mercantile que le commerce est le créateur de toute richesse, que c'est là l'industrie par excellence, celle-là à laquelle toutes les autres doivent être subordonnées, comme dans une machine les rouages inférieurs à la maîtresse roue.
Ceux qui ne veulent attribuer le nom de richesse qu'aux ouvrages de l'homme sont tenus de le refuser
àla terre dans un état inculte, ainsi qu'aux autres agents de la nature ; car la terre privée de culture n'est pas plus l'ouvrage de l'homme que le vent ou l'eau de la mer ; ils sont conduits, en conséquence, ainsi que Ta fait M. Ganillh et depuis M. Carey et M. Bastiat, à considérer le propriétaire du sol comme dépourvu de toute richesse, du moins en tant que tel, et ne percevant une part du revenu de la société qu'à titre de rétribution pour la quantité de travail qui se trouve réalisée dans son champ.
Enfm ceux qui ne veulent reconnaître ni richesse immatérielle, ni richesse fugitive, sont forcés de refuser la. qualité de productif au travail qui donne naissance à ces choses, distinction déplorable et qui, si elle était poussée dans ses dernières conséquences, ruinerait de fond en comble toute la science.
Nous ne disons pas que chacun des écrivains qui se sont rangés à l'une ou l'autre de ces définitions restrictives ait professé les doctrines qui en découlent, nous disons seulement que ces doctrines y sont contenues, et cela suffit pour justifier l'importance que nous attachons à les combattre.
Ni l'une ni l'autre de toutes les définitions restrictives que nous venons d'examiner n'étant admissible, reste donc la définition pure et simple, telle que nous l'avons donnée au chapitre V ; reste la définition générale dans toute son étendue.
Mais celle-là n'est-elle pas sujette à des reproches non moins graves ? n'a-t-elle pas la plupart des inconvénients qu'on lui impute?
Il est permis d'en douter.
Aux termes de cette définition, nous dit-on, la religion, l'éducation, la musique, l'amitié, mille autres choses utiles ou agréables seraient des richesses, ce qui véritablement répugne à l'esprit comme au langage.
Il semble que la question n'est pas bien posée.
Lorsque nous disons que la richesse est la réunion des choses utiles ou agréables, nous entendons parler
de choses proprement dites, de choses douées d'une existence positive, individuelle, non de simples idées, quelque vraies qu'elles puissent être, quelque importance qu'on leur rpconnaisse; beaucoup moins de ces notions collectives qui ne sont, aies bien prendre, que des vues de notre esprit.
La grande querelle des réalistes et des nominaux ne divise plus les métaphysiciens ; il est admis désormais, ou, du moins, nous le tenons pour tel, que les universaux n'existent pas in rerum natura^ que ce sont des méthodes de classification, et rien de plus.
Or, si quelqu'un s'exprimait ainsi :
L'agriculture est une chose infiniment utile, donc elle est une richesse, le moindre écolier l'arrêterait et lui dirait à l'instant :
L'agriculture n'est pas une chose ; n'abusez pas de la métaphore. C'est un terme complexe sous lequel on convient de désigner un certain nombre d'observations faites à l'occasion des phénomènes de la nature, un certain nombre de préceptes déduits de ces observations. Ces observations elles-mêmes ne sont pas non plus des choses; ce sont des faits recueillis par notre mémoire; ces préceptes ne sont pas des choses y ce sont des rapports perçus par notre intelligence. Pris isolément et à part soi, rien de tout cela,
d'ailleurs, n'est ni utile, ni nuisible. Mais un esprit imbu de ces préceptes, éclairé par ces observations, est, pour celui qui le possède, une chose très utile; les livres où ces observations sont consignées sont des choses utiles ; des champs cultivés selon de bonnes méthodes agricoles, des instruments aratoires construits selon dés procédés ingénieux, sont des choses utiles, et ainsi de suite.
Par la même raison, il n'est pas exact de dire que la religion, la musique, l'amitié, etc., sont des choses utiles ou agréables.
La religion n'est pas une chose, c'est un système de vérités dogmatiques révélées par Dieu même, et de règles obligatoires puisées dans l'observation du cœur humain, et revêtues d'une sanction qui leur est propre. Ces vérités elles-mêmes ne sont pas, non plus, des choses ; ce sont des faits touchant l'essence divine et l'état de l'âme humaine ; ce sont des événements d'un ordre surnaturel ; ces règles, ce ne sont pas des choses, ce sont des injonctions d'un être infiniment sage. Entre cet être et nous, entre ces faits et notre esprit qui le conçoit, il n'y a rien, rien s'entend qui existe d'une existence propre, indépendante, substantielle.
La musique n'est pas non plus une chose ; c'est
la connaissance des lois selon lesquelles certaines modulations de Tatmosphère viennent frapper notre oreille. Ces lois ne sont pas des choses, ce sont des faits recueillis et classés. Il y a des esprits qui connaissent ces lois, des organes dressés à les mettre à profit, des instruments qui concourent au même but. Il n'y a pas de musique en soi, et comme substance sui generis.
L'amitié n'est pas une chose; c'est une affection, une modification de Pâme.
Que l'on soumette au même examen chacune de ces prétendues choses auxquelles on nous reproche de donner mal à propos le nom de richesse, et on les verra se résoudre en dernière analyse :
1° En vérités, idées, sentiments, connaissances, lesquels, si haut qu'on les place, ne sont pas des choses, ne sont rien par eux-mêmes, et n'ont d'existence que dans les êtres réels dont notre esprit les détache par voie d'abstraction ;
2** En facultés de l'ûme humaine, riches de telles ou telles vérités, cultivées par telles ou telles connaissances, modifiées plus ou moins par tels ou tels sentiments;
' S"" En choses matérielles ou quasi-matérielles, telles qu'instruments, livres, enseignement oral ou
écrit, qui se réfèrent au développement de ces facultés.
Peut-on contester à ces dernières choses le nom de richesses?
Peut-on contester qu'il soit correct, régulier, nécessaire de considérer nos diverses facultés comme des choses dont nous disposons, et, en tant que leur emploi nous procure utilité ou agrémerit, comme faisant partie de nos richesses?
Il ne semble pas.
Mais quoi ! dira-t-on, peut-être comptez-vous au nombre de nos richesses le génie du poète, la faculté de s'élever vers l'auteur de toutes choses et de méditer sa grandeur infinie, celle d'aimer, d'être aimé?
Non encore, mais pourquoi? La raison en est simple : d'abord, parce qu'à parler exactement, ce ne sont point là des facultés, mais des modifications de certaines facultés; ensuite parce que les mots d'utilité, d'agrément, qui forment le complément de la défini- j
tion de la richesse, seraient très déplacés en pareille j
occasion; enfin parce qu'on ne peut, sans un impardonnable abus de langage, transférer ces expressions de la région inférieure de nos intérêts terrestres dans la sphère élevée de la morale.
Toutes les langues déposent de la distinction profonde qui subsiste entre le devoir et l'intérêt, entre rhonnête et l'utile, entre le bien qui nous élève à Dieu et l'agréable qui flatte nos goûts. Tous les cœurs bien nés, tous les esprits bien faits la revendiquent contre les arguties de l'épicuréisme.
Quoi qu'on fasse, nous verrons toujours dans la vertu aXitre chose que les agréments prochains ou éloignés qu'elle procure ; nous n'appellerons jamais agréables la piété filiale et la paix d'une bonne conscience.
Qu'y a-t-il donc d'étrange à dire que celles de nos facultés qui ont pour but l'utilité ou l'agrément, tant à notre égard qu'à l'égard des autres, font partie de nos richesses ?
Sans doute, de même qu'on ne saurait guère tirer une ligne de démarcation exacte entre telle faculté et telle autre, de même aussi il serait difficile de distinguer et d'indiquer, absolument parlant, celles qui sont vouées à l'utile exclusivement et de préférence.
Dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre matériel, les mêmes choses ont des buts différents. Les mêmes facultés qui nous dévoilent les merveilles de la création nous sont aussi de quelque service dans cette vie de passage. Vhonnête est utile ;\es cœurs
religieux sont la sauvegarde des sociétés ; la probité du négociant l'honore à ses propres yeux, et contribue à l'extension de son commerce. Millon nous transporte en chantant le paradis terrestre; en même temps ses vers font la fortune d'un libraire.
Mais que conclure de tout cela?
Que les mêmes choses peuvent être envisagées sous des faces diverses ; que, prises d'un côté, elles ressortissant à telle science; prises d'un autre côté, elles ressortissent à telle autre. Gela est vrai de toutes sans exception.
S'il fallait expulser du domaine de chaque science toutes les choses qui ne lui appartiennent pas exclusivement, le domaine de chaque science deviendrait un véritable désert.
SECTION VIII