PRODUCTION DIRECTE. PRODUCTION INDIRECTE
Produire directement une chose, c'est participer, en connaissance de cause et de dessein prémédité, à telle ou telle série d'actes dont résulte cette chose, c'est y coopérer en vue de cette chose même.
Produire indirectement une chose, c'est concourir à un ou plusieurs actes, faute desquels cette chose ne se ferait pas, soit qu'on ait en vue, d'ailleurs, ou cette chose même, ou d'autres plus ou moins semblables, plus ou moins différentes.
Toute production indirecte présuppose une ou plusieurs productions directes, antérieures ou subséquentes, ou, tout au moins, une consommation subséquente.
Toute production directe implique changement,
transformation totale ou partielle de l'objet produit. La production indirecte n'implique rien de pareil.
Toute production directe vise à un résultat fixe, déterminé, spécial. La production indirecte peut n'avoir qu'un but vague et général.
Cette théorie étant à la fois et très importante et singulièrement compliquée, il est nécessaire de l'exposer avec méthode, a6n de la rendre, s'il se peut, nette, intelligible et facile à saisir.
1* Tout produit achevé, tout produit parvenu à cet état où la consommation commence, a subi d'ordinaire {)lusieurs transformations successives. Avant d'être ce qu'il est, il a été une première chose, puis une seconde, puis une troisième, plus ou moins.
Dans chacun de ces divers états, il a pris un nom différent.
Il a été l'œuvre d'une première production, puis d'une seconde, puis d'une troisième. Chaque production s'est composée d'une série d'actes distincts.
La seconde production n'aurait pas eu lieu sans la première ; en revanche, la première n'aurait pas eu lieu sans la seconde, et ainsi de suite.
Un homme trace un sillon avec la charrue, un
autre homme y jette quelques poignées de semence; quand le moment de la moisson arrive, ils recueillent, battent, nettoient le blé provenu de la semence ; ils le mettent en sac. Ils ont travaillé dans un but spécial; il y a eu transformation de la semence en épis, des épis en blé; ils ont produit directement un ou plusieurs sacs de blé.
Un troisième homme sujrvient, il prend l'un de ces sacs, il le place sous la meule d'un moulin. Un quatrième reçoit le blé broyé et transformé en farine. Tous deux ont produit directement un sac de farine.
Les deux premiers ont-ils produit directement ce sac de farine ? — Non ; car ils n'ont point concouru à l'opération par laquelle le blé est devenu farine. Sont-ils étrangers cependant à la production du sac de farine? Tout aussi peu; s'ils n'avaient pas fait naître le blé, les deux derniers n'auraient pas fait ce qu'ils ont fait.
Nous dirons donc que les deux- premiers ont produit indirectement le sac de farine.
En revanche, peut-on dire que les deux derniers ont produit directement le sac de blé? Non, cela est évident. Peut-on dire qu'ils soient étrangers aux actes par lesquels quelques grains de semence sont de-
venus un sac de blé? — Non encore ; si le blé n'avait pas dû devenir farine, il n'aurait pas été produit.
Nous dirons que ces deux hommes ont produit directement le sac de farine, et indirectement le sac de blé;
Dans l'un comme dans l'autre cas, il y a eu d'abord production directe, transformation d'une chose dans une autre chose; mais, dans le premier cas, la production directe du blé avait pour cause prochaine la production directe de la farine ; dans le second, la production directe de la farine avait pour cause antérieure la production directe du blé.
Le même raisonnement vaut, si l'on se figure deux nouveaux individus dont l'un pétrit la farine et l'autre la met au four et la retire sous forme de pain. On dira que les deux premières catégories d'individus ont produit directement l'un le blé, l'autre la farine, et indirectement le pain, tandis que la dernière catégorie a produit directement le pain et indirectement le blé et la farine.
Que si l'on demandait lequel de ces individus a concouru le plus efficacement à Tune ou à l'autre production, ce serait évidemment une question oiseuse. Tous les actes que nous venons d'énumérer sont égalen^ent nécessaires, également indispensables
à l'une et à l'autre. Supprimez par la pensée celui que vous voudrez, tous les autres cessent en même temps. Que penserait-on d'un homme qui demanderait lequel du pied droit ou du pied gauche sert le mieux à courir?
2"* Avant que le blé soit placé sous la meule, il faut qu'il ait été transporté du grenier du cultivateur au moulin; — avant que le pain soit consommé, il faut qu'il ait été transporté de la boutique du boulanger sur la table des consommateurs.
Comment qualifier l'acte de celui qui transporte une chose d'un lieu à un autre, sans lui faire subir aucune altération quelconque?
Dirons-nous qu'il produit directement cette chose? — Non, car nous sommes convenus que produire directement, c'est concourir à une série d'actes dont il résulte, immédiatement ou à peu près, une trans* formation plus ou moins complète.
Dirons-nous qu'il produit indirectement cette chose? — Sans nulle difficulté.
En quoi diffère l'acte par lequel le sac de blé passe du grenier au moulin, de l'acte par lequel la semence passe de la main du semeur dans le sillon? En ce point seulement, que celui-ci précède immédiatement la transformation de la semence en épi, tandis que
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celui-là est séparé par d'autres actes de la transformation du blé en farine. C'est une question de plus ou de moins. Du reste, dans l'un comme dans l'autre cas, il y a mouvement imprimé à la matière et rien autre chose.
En quoi diffère l'acte par lequel le pain est transporté de la boutique du boulanger sur la table du consommateur, de l'acte par lequel le blé est transporté au moulin? En ce point seulement, que le second est placé entre deux productions, celle du blé et celle de la farine, tandis que le premier est placé entre une production et une consommation.
Mais supprimez l'une et l'autre, plus de blé, plus de farine, plus de pain.
Transporter, c'est produire indirectement.
3** Tandis que le blé est déposé dans le grenier du cultivateur, supposons qu'il soit nécessaire de préposer un homme pour écarter les voleurs qui voudraient s'en emparer ou les animaux qui chercheraient à s'en nourrir.
Comment qualifier ce que fait cet homme?
Produit-il directement? — Non. Produit-il indirectement? — Sans doute, et précisément par la même raison que ci-dessus? Quand le laboureur ouvre son sillon, que fait-il? Il écarte les couches de terrain
qui empêcheraient la semence d^entrer en contact avec les molécules des matières dont l'épi doit sortir avec le temps. Où est la différence entre cet acte et celui par lequel l'homme en question écarte les animaux malfaisants?
Uniquement en ceci que Tun est suivi d'une transformation inmiédiate, et l'autre non.
Conserver, c'est produire indirectement. Supprimez l'acte qui conserve, les actes postérieurs deviennent impossiI)les, les actes précédents deviennent inutiles.
4f^ Supposons enfin un terrain qui se refuse obstinément à la culture du blé. Survient un savant qui médite sur les lois de la nature, en tant qu'elles s'appliquent à cette espèce de terrain. Il invente un procédé à l'aide duquel ce terrain rebelle pourra céder aux efforts du cultivateur, et le communique à celui-ci. De là, du blé, delà farine, du pain, etc.
Qu'a fait ce savant?
Il a rassemblé des faits dans sa pensée, il a combiné des idées, il a produit directement un système.
Il a produit indirectement du blé, de la farine, du pain, etc.
Si le procédé n'avait pas été découvert, aucun de ces produits n'aurait existé.
5* Nous venons de raisonner jusqu'ici dans un
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cercle assez rétréci ; agrandissons-le un peu maintenant.
Un ouvrier fait un outil. Il y a là production directe. Mais cet outil, à quoi va-t-il servir? Peut-être à cent choses différentes. Peut-être à mille choses successives. L'ouvrier n'a pas eu en vue l'une plutôt que Fâutre. Il concourt cependant indirectement à la production de toutes ces choses ; bien plus, il concourt indirectement ^à toutes celles qui naîtront de celles-là.
Un négociant transporte en Angleterre du thé de la Chine. Il y a là production indirecte. En même temps qu'il transporte mille livres de thé, plus ou moins, il transporte mille autres choses différentes. Le même acte de production indirecte s'étend donc à une foule de choses à la fois. Il s'étend, de plus, à toutes les choses qui naîtront à l'avenir du concours et de Tassistance de celles-là.
A la place de l'homme qui conserve le blé, supposons un garde champêtre qui protège contre tout dégât les propriétés d'une commune; voilà un même acte conservatoire qui s'étend à une foule de choses diverses, et, par contre coup, à toutes celles qui en proviendront; à la place du garde champêtre, supposons un soldat qui défend le pays contre les dévastations de l'ennemi, un magistrat dont la surveiU
lance maintient la fidélité des engagements entre les contractants, l'influence de ce genre de production indirecte se multiplie et se diversifie sans mesure.
Nous avons enfin parlé du savant qui invente un procédé nouveau à l'aide duquel les terres stériles deviennent propres à la culture.
Mais si ce savant n'avait en vue ni ce terrain, ni tout autre en particulier, et qu'il inventât seulement de nouvelles méthodes agricoles également ou à peu près également applicables à tous,. participerait-il moins à la production des choses qui naîtraient de la mise en pratique de ces méthodes?
Montons d'un degré.
Si ce savant était un chimiste au lieu d'être un agronome, et qu'en découvrant de nouvelles propriétés dans la nature, il eût préparé les voies à celui-ci, n'aurait-il pas produit indirectement les méthodes de ragronom:e et les choses que ces méthodes auraient appelées à l'existence?
Ces exemples suffisent pour justifier les propositions placées en tête du présent chapitre.
Résumons-les, maintenant.
SECTION VII