FORMATION DES PRODUITS
Ou nous nous abusons tout à fait, ou le chapitre qui précède dispenserait presque de celui-ci. Il se peut néanmoins que quelques éclaircissements contribuent à mieux faire ressortir notrepensée principale.
Les choses utiles sont richesses.
Si toutes les choses utiles naissaient spontanément, s'il était interdit à l'homme de concourir à leur multiplication, d'intervenir, en rien, dans l'œuvre de la nature, une moitié, tout au moins, des sciences humaines y périrait. L'étude des lois selon lesquelles tout est et tout se fait demeurerait le sujet d'une noble curiosité, mais les sciences d'application dont le but est de faire tourner, de plus en plus, ces lois à notre avantage n'existeraient pas et ne seraient pas même concevables. ,
Heureusement ou malheureusement il n'en est rien, l'homme est appelé à concourir à la formation des diverses choses. Il y concourt en effet, et son intérêt le porte à n'agir que dans un but d'utilité. Les choses qui procèdent ainsi plus ou moins de son fait sont des produits.
Pour produire, il n'a que deux moyens.
Diviser ce qui est im, — réunir ce qui est multiple.
Mais si l'immense phénomène de la production dérive de deux principes simples, tant s'en faut qu'il soit simple lui-même. Il se présente, au contraire, sous des formes prodigieusement variées. Il s'ébranche en une foule de rameaux infiniment divers.
La société humaine est un immense atelier.
La nature y fournit les matières premières.
Lorsqu'on veut étudier les opérations qui s'accomplissent dans l'intérieur de cet atelier qui embrasse le monde, on peut fixer ses regards sur les opérations mêmes, c'est-à-dire sur le mécanisme des procédés à l'aide desquels s'effectuent les divers rapprochements, les diverses divisions, ou sur les relations des individus qui concourent à ces opérations.
-Dans le premier cas, l'objet d'étude c'est telle ou telle science d'application, l'agriculture, la métallurgie, les arts libéraux, les arts mécaniques.
Dans le second cas, Tôbjet d'étude est cette branche de l'économie politique que nous nommons la formation des produits.
Chaque science d'application enseigne les lois spéciales qui président à la formation d'un certain genre de produits exclusivement à tout autre genre.
L'économie politique enseigne les lois générales qui président à la formation de tous les genres de produits, qui les affectent tous au même degré, qui les affectent, en un mot, non pas en tant que chose de telle ou telle espèce, mais en tant qu' œuvre de l'industrie humaine, en tant que produits.
Ces lois dérivent uniquement de la situation respective des hommes, l'état de société étant donné. Elles prennent naissance soit dans la propriété naturelle, soit dans la propriété civile.
Chaque homme, en effet, tient de la nature une certaine dose de forces physiques, de certaines facultés intellectuelles; en cela ils sont égaux. Mais ces forces physiques, ces facultés intellectuelles, varient en intensité, en énergie, en délicatesse, de telle sorte que ce qui est possible à un homme ne l'est pas à un autre homme. L'éducation, l'expérience, la direction constante vers un même but augmentent singulièrement cette diversité, exaltent certaines facultés.
DÉFINITION DE L'ÉCONOMIE POLIIIqUE. 407
dépriment certaines autres, et achèvent d'effacer toute trace de l'égalité primitive.
D'un autre côté, par suite des institutions sociales, ies éléments bruts de la production, qui résident pour la plupart dans le sein de la terre, sont adjugés avec le sol à un petit nombre d'individus à l'exclusion de tous les autres, et, de plus, répartis entre ces individus privilégiés en proportions très inégales, soit quant à l'espèce, soit quant à la quantité.
Ce n'est pas tout.
Les éléments déjà préparés de la production, les machines, les outils, etc., sont de même en possession d'un nombre d'individus plus ou moins borné, <;t répartis entre ces individus en proportions diverses.
Par conséquent le plus chétif produit met à contribution pour son achèvement une foule de talents divers, des dextérités de toute nature, des matières premières et des outils de toutes sortes.
Cela posé, quel est l'office de l'économie politique, lorsqu'elle traite de la formation des produits ?
L'économiste, en premier lieu, constate le fait naturel de la diversité des aptitudes humaines.
Secondement, il constate le fait social de l'inégale distribution des choses matérielles entre les hommes.
Si le second fait dérive dju premier, comment il s'est introduit, d'où le droit de propriété dérive, jusqu'à quel point il est légitime, ce sont des recherches étrangères à l'économie politique. La propriété est la donnée première de la science. Il lui est interdit de la mettre en question, sous peine de se mettre en question elle-même.
Mais partant de ces deux faits comme de deux points admis et non contestés, le devoir de l'économiste est d'en suivre la conséquence et d'en mesurer la portée.
A cet effet, il divise la société en classes.
Il puise son principe de classification dans l'analogie des choses possédées.
Il voit d'un côté les détenteurs du sol, d'un autre côté les possesseurs des machines et instruments, — plus loin les possesseurs de la plupart des produits non achevés ou simplement non consommés ; — ici, ceux qui cultivent exclusivement les facultés de l'intelligence, là, ceux qui n'exercent que leurs facultés corporelles.
Il examine de combien de sous-divisions ces divisions sont susceptibles, jusqu'à quel point elles sont rigoureuses, comment tel individu peut appartenir à plusieurs classes différentes.
Il détermine avec soin les rapports réciproques de ces diverses classes, il assigne à chacune d'elles le rôle qui lui appartient dans le phénomène général de la production.
Là se découvrent les lois de ce phénomène, les lois du concours de l'homme social à l'œuvre delà nature, les lois générales qui influent sur la formation de tous les produits, à la différence des lois particulières qui décident de la formation de tel ou tel produit spécial et distinct.
Nous disons de tous les genres, de tous les genres de produits, et non pas de tous les genres de richesses.
La raison en est simple.
Il est des richesses purement naturelles qui naissent et se développent sans le concours d'aucun travail humain. Les lois qui président à la formation de cette sorte de richesses ne sont pas du ressort de l'économie politique. C'est à la physique, à la chimie, à l'histoire naturelle à en rendre compte.
Nous disons de tous les genres de produits sans exception, bien qu'il y ait des produits qui ne sont pas des richesses, les idées, par exemple, les théories, les systèmes, etc.
itO LE LIBRE ÉCHANGE ET L'IMPOT.
La formation de ces produits n'est pas étrangère à réconomie politique.
La raison en est simple encore.
Ces produits intellectuels, s'ils ne sont pas but pour l'économiste, ils sont moyens.
Leur formation devance et prépare* celle des produits-richesses. Bien qu'ils n'aient qu'une existence métaphysique, ils occupent un degré dans l'œuvre de la production générale. Dans la répartition de la société en classes, celle des producteurs intellectuels est au premier rang. Cela suffit pour qu'il soit nécessaire d'en tenir compte. Cela suffit pour qu'il leur soit assigné une place, non sans doute parmi les choses utiles, car ce ne sont pas des choses, mais parmi les procédés qui servent à acquérir ces choses, parmi les actes qui concourent à la production.
SECTION VIII