Michel Chevalier, Exam, du syst. commerc, p
LA LtBERTË GOMMERGULK. 161
Enfin, pour ne rien omettre, qu'il soit permis d'ajouter que, si le principe du laissez passer admet aujourd'hui même en pure théorie des exceptions que les premiers économistes auraient peut-être coutestées, le principe du laissez faire en admet encore davantage. On reconnaît aujourd'hui, d'un commun aveu, qu'il est bien des cas où l'intervention du gouvernement ne doit pas se borner à garantir un champ libre à l'activité individuelle ; où beaucoup de choses très utiles deviendraient impossibles sans son concours, voire même sans son initiative.
Le dernier ouvrage de M. Mill, exposé complet du dernier état de la science, et dont assurément l'autorité n'est pas suspecte, contient, à ce sujet, les considérations les plus élevées et les plus sages *.
Il suit de là, qu'en se maintenant sur le terrain des principes, sur les hauteurs de la théorie, on ne voit pas bien en quoi désormais les doctrines professées par les protectionnistes diffèrent précisément des doctrines professées par leurs adversaires ; on ne voit pas bien ce que les premiers pourraient légitimement demander qui leur pût être légitimement refusé par les seconds.
i. Eléments of polit, econ. by John Stuart Milly t. II, book V, chap. xj.
Du moment où les protectionnistes renoncent à demander protection pour toute indostrie quelconque, par cela seul qu'elle existe ou qu'elle peut exister; du moment où ils consentent à prendre l'intérêt général, l'intérêt bien entendu des consommateurs, pour arbitre entre eux et les consommateurs ; du moment, en revanche, où leurs adversaires admeUent que toute industrie dont le maintien importe à la sécurité publique doit être protégée coûte que coûte, que toute industrie grevée d'impôts doit être protégée dans la proportion de l'impôt qu'elle supporte ; que toute industrie qui promet de soutenir, un jour, la libre concurrence doit être protégée, dans une juste mesure, durant sa minorité; qu'enfin les représailles contre l'étranger sont permises, en matière commerciale, lorsqu'elles ont chance de réussir et d'atteindre leur but; du moment, en un mot, que protection n'est refusée qu'aux industries qui n'en ont pas* besoin ou à celles qui ne pourraient subsister qu'au détriment des consommateurs tant actuellement qu'à l'avenir, sur quoi dispute-t-on? sur quoi peut-on disputer, en théorie s'entend, car il va sans dire qu'en ceci, comme en toutes choses, on disputera toujours sur l'application des principes généraux aux faits particuliers?
Hélas f on dispute parce que originaîreraent on a disputé, parce que, avant de se rapprocher sur le terrain de la raison et de Téquité, on est parti des deux extrémités opposées, parce que les adversaires nourrissent, les uns contre les autres, des préventions invétérées, des rancunes implacables, d'insurmontables méfiances; on dispute pour Thonneur du drapeau, on dispute surtout parce que le plus fort, dans chaque occasion, lé plus fort quel qu'il soit, est toujours tenté d'abuser de sa position, parce qu'il oublie ou méconnaît, dans la pratique, ce qu'il a concédé en théorie, parce qu'il se laisse aller à raisonner intrépidement, comme s'il n'avait rien accordé.
N'avons-nous pas entendu, dans la célèbre discussion que je rappelais tout à Theure, l'orateur qui charmait l'assemblée établir aux applaudissements frénétiques de toutes les parties de la salle, que toutes les industries, en France, avaient besoin d'être protégées, partant qu'aucune n'est eh état de supporter, par ses propres forces, la concurrence étrangère, qu'aucun producteur ne pouvait faire ses affaires sans prélever un impôt sur les consommateurs, et citer, en preuve, l'industrie vinicole, où la France n'a point d'égale : — c Nos vins de Bordeaux, s'écriaitil, peuvent, il est vrai, se passer de protection , mais
164 Le libre échange £T L*IHP0T.
gare aux vins de Provence ; ils pourraient, dans les mauvaises années, avoir à lutter contre les vins d'Espagne ou d'Italie; donc un droit protecteur pour tous nos vins, sans exception ^ »
N'était-ce pas là rétrograder bien en arrière de Colbert et de Forbonnais? N'était-ce pas là reconnaître à tout producteur le droit de taxer tout consommateur, non pour quelque motif de sécurité publique, de compensation, d'encouragement temporaire, ou de représaille ; mais ipso facto^ parce que le producteur produit, et que le consommateur esigent taillable à merci et miséricorde?
Est-il besoin de faire observer, en outre, que dans un pays où toutes les industries seraient également protégées, aucune ne le serait effectivement, puisque chaque industriel rendrait de la main droite ce qu'il recevrait de la main gauche, et rembourserait comme consommateur de matières- premières et de denrées, l'équivalent de ce qu'il percevrait à titre de producteur?
N'avons-nous pas vu, en revanche, lors du triomphe de VAnti-corn-league, non seulement les hommes de parti, en Angleterre, — l'esprit de parti abuse de tout — non seulement les hommes d'État — les hommes