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Disc, de M* Thiers, Préface, p. viii, texte, p

LA LinKItTÉ COMMËRCIALt. 165

d'État soni trop souvent les serviteurs des circonstances — mais les théoriciens, les hommes de science , oubliant ce qu'ils n'avaient cessé de proclamer durant la lutte, à savoir que l'agriculture britannique étant grevée de près de 13 millions sterling de taxes spéciales, elle avait droit, sous ce rapport, et dans cette mesure, à un certain degré de protection ; ne les avons-nous pas vus, dis-je, livrer ragriculture britannique à la concurrence étrangère, sans droit fixe ou mobile, sans exception, ni condition, ceux-ci prenant pour prétexte qu'à tout bien considérer la land-tax, par exemple, n'était pas trop onéreuse; ceux-là que le bas prix des grains permettrait de supprimer les poor laws; d'autres, ce qui peut se soutenir à la rigueur, que la dîme n'affecte pas sensiblement le prix des grains; les plus sincères enfin, déclarant nettement que l'intérêt public devait passer avant celui des propriétaires foncîers et de leurs fermiers, et qu'après avoir si longtemps opprimé le peuple, encore étaient-ils heureux de s'en trouver quittes à si bon marché.

Il en sera toujours ainsi .

L'esprit départi est sincère, mais aveugle dans son entraînement. Il' dépasse et dépassera toujours le but. L'intérêt privé est clairvoyant, mais rusé dans

son manège ; il se souvient de ce qui lui convient; il oublie, il ignore, il oubliera, il ignorera toujours ce qui ne lui convient pas. Mais les gouvernements dont la mission est d'imposer Timpartialité à l'esprit de parti et l'équité aux intérêts privés, tes gouvernements, dont le devoir est de faire prévaloir en toate chose l'intérêt général et le bon sens pratique, les gouvernements, qui remplissent ce devoir beaucoup plus réellement que, d'ordinaire, on ne le suppose, pourquoi continueraient-ils à suivre timidement l'esprit de parti, passant avec lui, tour à tour, d'un bord à l'autre en essayant de le modérer? Pourquoi continueraient-ils à parler le langage des intérêts privés et à caresser leur convoitise en essayant de la contenir? Pourquoi n'auraient-ils pas, une fois pour toutes, un plan fixe, . une politique certaine, des principes arrêtés, un langage ferme et personnel? Pourquoi n'entreprendraient-ils pas de diriger l'opinion au lieu de l'attendre, et de commander au lieu d'obéir?

Supposons un gouvernement qui, profilant de l'état de paix au dehors, et de prospérité, intériiBure dont jouit la nation qu'il dirige, ce qui, de» nos jours, n'est heureusement pas rare, annoncerait ouvertement le dessein de réformer son tarif de douanes

conformément aux principes consacrés parla science, d'assurer indéfiniment aux industries dont le maintien importe à la sécurité, à la défense de TÉtat, une protection suffisante, aux industries grevées de quelque impôt spécial, une protection égale au montant de cet impôt, aux industries qui promettent de soutenir un jour la concurrence avec l'étranger, une protection progressivement décroissante jusqu'à une époque déterminée, aux industries destinées à périr le temps nécessaire pour que le déplacement des capitaux et des populations laborieuses s'opère avec aussi peu que possible de perte et de souffrances; supposons un gouvernement qui se montrerait résolu à soumettre, en matière de douanes, le principe de la réciprocité aux chances raisonnables de succès, et qui, fidèle à sa parole, se mettrait sérieusement à l'œuvre, avec discernement et mesure, sans doute, mais avec vigueur et persévérance, qui oserait, en théorie, l'attaquer sur ce terrain?

Quel serait le protectionniste assez entêté pour demander plus en propres termes et de propos délibéré?

Quel serait l'utopiste assez emporté pour ne se pas montrer satisfait? .'

En tenant un pareil langage, le gouvernement doût

il s'agit garderait la position élevée, l'attitude grave et paternelle d'ungouvernement véritable; il se déclarerait ouvertement le protecteur de tous les intérêts existants, de Tintérêtdes consommateurs ccMnme de rintérêt des producteurs; il promettraità ceux-ci, justice, égards, ménagement en tout ce que leurs prétentions peuvent avoir de légitipae ou simplement d'avouable, les maintenant, pour le surplus, sous le droit commun, c'est-à-dire sous le régime de la liberté, qu'aucun gouvernement qui se respecte et qui connaît ses devoirs ne doit enfreindre ni restreindre sans un motif réel et suffisant.

En tenant un pareil langage, le gouvernement dont il s'agit ne professerait point expressément le libre^ échange; un gouvernement grave et prudent ne doit jamais s'engager dans les liens d'un système, mais il pratiquerait le libre échange en tout ce que ce système a d'incontestable et d'incontesté, tout en le soumettant rigoureusement aux exceptions qu'il comporte, de son propre aveu.

En tenant un pareil langage, le gouvernement dont il s'agit élèverait un drapeau derrière lequel viendraient se ranger tous les hommes justes et sensés, tous les hommes éclairés et modérés. Sans porter atteinte à la sécurité du présent, d'une part, il réha-

biliterait la théorie aux yeux des timides; d'une autre part, il indiquerait à l'esprit d'entreprise sur quelle nature et sur quelle mesure d'appui il doit compter dans l'avenir.

Tout dépendrait néanmoins du degré d'activité et d'énergie, d'intelligence et de décision avec lequel on procéderait à la classification des diverses industries appelées à recevoir définitivement ou temporairement un certain degré de protection. Tout dépendrait du discernement qui présiderait à cette classification, des données qui lui serviraient de base, des principes qui lui seraient assignés comme point de départ ou de repère.

C'est sur ce sujet que j'ai maintenant dessein d'insister; mais avant d'en venir là, il ne sera peut-être pas sans utilité de présenter deux ou trois considérations générales, qui dominent toute la question et qui me paraissent avoir été jusqu'ici, ou tout à fait méconnues, ou négligées mal à propos.

1" L'économie politique pure, rationnelle, théorique, est une science ; elle enseigne aux esprits cultivés les lois qui président naturellement à la formation et à la répartition des richesses. L'économie politique appliquée est un art; elle enseigne aux gouvernements les règles de conduite qui favorisent la multi-

plication des richesses, ou préviennent leur destruction, assurent Tabondance et le bon emploi du revenu public. Envisagée sous ce dernier point de vue, Téconomie politique n'est qu'une branche de l'art de gouverner, de ce grand art qu'on nomme, par excellence, la politique, et n'en est qu'une branché secondaire. S'il est bon de s'enrichir, en effet, ce n'est là, ni pour les individus ni pour les peuples, l'unique but de leur existence ; si la richesse est chose excellente, l'indépendance, l'honneur, la puissance, la ferme résolution de garder dans le monde son rang et son bon renom, de croître sans cesse, en civilisation, en lumières, et de remplir ainsi les vues de la Providence, sont choses meilleures encore. Lors donc qu'il s'agit d'engager les nations dans des voies nouvelles en vue de leur bien-être, lorsqu'il s'agit de les y convier toutes indistinctement, petites ou grandes, toutes, quel que soit leur état actuel, prochain, possible, ce n'est pas à l'économie politique, art ou science, c'est à la politique qtf appartient la haute main et le dernier mot. C'est à la politique qu'il appartient de s'assurer si toutes les nations ont un égal intérêt aux changements qui se préparent ; s'il n'en est pas telle ou telle qui payerait à ce marché les avantages qu'on lui promet plus qu'ils ne valent, qui perdrait en sécu-

rite, en position sociale, en prépondérance, en liberté d'action plus qu'elle ne gagnerait en aisance, en opulence.

Supposons, pour bien faire comprendre ma pensée, supposons, dis-je, ce qui n'est pas probable, j'en conviens, ni prochain certainement, mais ce qui se peut, à la rigueur, que le principe de la libre concurrencé, d'État à État, vînt à prévaloir, en même temps ou à peu près, chez toutes les nations civili-^ sées, supposons que l'Europe, disons mieux, que la chrétienté, persistant à demeurer divisée, comme aujourd'hui, en nations politiquement indépendantes, en vînt néanmoins, à former, sous le double rapport de l'industrie et du commerce, cette vaste et libre république que rêvaient les premiers économistes, et que jeurs successeurs appellent de tous leurs vœux , qu'arriverait-il?

Pour le savoir, il ne faut que se rendre compte de ce qui arrive lorsqu'un g^rand pays, tel, par exemple, qu'était la France avant 4 789, un grand pays traversé par plusieurs lignes de douane intérieures, soumis, quant à son industrie, à des règlements compliqués, abaisse tout à coup toutes les barrières, abolit toutes les restrictions, établit dans son sein la liberté du travail, de l'industrie et du commerce.

in LK LIBRE ÉCHANGE ET L'IMPOT .

Selon les principes les moins contestés de Téconomie politique, la conséquence naturelle, inévitable, disons mieux, la conséquence désirable de ce grand changement, c'est' une nouvelle distribution du capital et du travail national, c'est un grand déplacement des forces industrielles et de la population laborieuse.

Le capital et le travail répartis artificiellement entre des circonscriptions arbitraires, artificiellement parqués dans des localités déterminées, artificiellement appliqués à l'exploitation de terrains relativement improductifs, artificiellement engagés dans des entreprises relativement infructueuses, désertent ces circonscriptions, ces localités, se retirent en tout ou en partie de ces exploitations, abandonnent plus ou moins ces entreprises et viennent affluer là où les richesses naturelles sont abondantes, où les frais de culture et de fabrication sont peu coûteux, où les transports sont faciles , là, en un mot, où la même quantité de travail et de capital rend dix, quinze, vingt pour cent de plus qu'ailleurs, où les bénéfices, en s'accumulant rapidement, forment de nouveaux capitaux, provoquent à l'existence, entretiennent mieux et à meilleur compte une population nouvelle.

Voilà le bien.

Voilà le but qu'on se propose et qu'on doit se proposer.

Mais point de bien, ici-bas, sans une certaine dose de mal. Le mal, c'est d'abord la destruction du capital fixe engagé dans les exploitations, dans les industries délaissées ; le mal surtout, c'est le dépérissement des localités désertées, la réduction dans la valeur des propriétés rurales et urbaines, la baisse des revenus et des loyers. C'est un mal compensé et fort au delà par le bien, quant à l'ensemble du pays; mais c'est un mal sans compensation pour la localité qui l'éprouve, du moins pendant un temps indéfini, jusqu'à celte époque toujours éloignée, et plus ou moins incertaine, où la surabondance du capital et du travail force l'un et l'autre à refluer, faute de mieux, vers leur premier gîte.

En un mot, le résultat définitif, c'est d'accroître dans l'enceinte d'un même pays la prospérité des contrées, des territoires favorisés par la nature, au détriment des contrées, des territoires qui ne jouissent pas des mêmes avantages.

Ces propositions sont évidentes.

Ces notions sont élémentaires.

Soit maintenant, aux lieu et place du pays dont il

s'agit, TEurope entière y toute la chrétienté ; soient, aux lieu et place des provinces entre lesquelles ce pays est partagé, les différents Etats, les différentes nations indépendantes de Fancien et du nouveau inonde, le résultat sera le même, bien que sur une plus grande échelle; le résultat sera le même quant à la tendance générale du mouvement économique, et sauf les raisons d'exceptions que nous apjjrécierons -tout à l'heure.

Si nous supposons que ces États conviennent de supprimer les lignes de douane qui les séparent, d'établir entre eux la liberté du commerce, ou la théorie a deux poids et deux mesures, ou le résultat définitif doit être une nouvelle distribution du capital et du travail européen et autre, un grand déplacement des forces industrielles et de la population laborieuse, dans l'ancien et le nouveau monde.

Le capital et le travail, artificiellement répartis entre les États par le cours des événements ; artificiellement parqués dans l'enceinte de chaque État par les lignes de douane et le système prohibitif; artificiellement appliqués ainsi à des territoires relativement improductifs 5 artificiellement engagés dans des entreprises relativement infructueuses, émigreront, dans l'hypothèse dont il s'agit, des pays peu

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favorisés par la nature vers ceux qui le seront davantage; les premiers dépériront, se dépeupleront graduellement; les derniers croîtront plus ou moins rapidement en richesse, eu population, et s'il est vrai, comme le dit Adam Smith, qu'en politique richesse soit l'équivalent de puissance, l'équilibre entre les États en sera plus ou moins altéré ; tel pays qui compte pour beaucoup aujourd'hui verra diminuer son influence, son importance relative; tel autre deviendra le satellite d'un voisin dont il est maintenant indépendant.

L'humanité y gagnera.

L'ensemble des richesses produites dans le monde civilisé sera plus considérable ; les capitaux dépaysés oblieodront des bénéfices plus élevés; la condition des populations transplantées sera meilleure ; mais les avantages attachés à cette révolution économique sei'oat exclusivement recueillis par les pays fertiles et bien situés; les autres y perdront en richesse, en population, en puissance; les autres se couvriront de ruines et verront leurs campagnes tomber en friche ; par une nouvelle et rigoureuse application du précepte évangélique : Il sera donné à ceux qui onty et à ceux qui n^ ont pas on ôtera même ce qu'ils ont.

Tant s'en faut donc qu'on puisse dire qu'en prin-

cipe général la liberté de commerce, dans l'état présent de l'Europe, du monde civilisé, soit également utile, également désirable pour tous les peuples indistinctement, et qu'on puisse conseiller à tous les gouvernements de se lancer à l'envi dans cette voie, sans regarder aux conséquences.

2** Ce n'est pas ainsi, j'en conviens, que raisonnent les économistes; ils raisonnent exclusivement dans cette hypothèse, que le déplacement du capital et du travail produit par la suppression des droits protecteurs d'État à État doit s'opérer exclusivement dans l'intérieur de chaque État.

Dans chaque État, disent-ils, les industries qui ne pourront, après l'abplition du régime protecteur, soutenir la concurrence étrangère, tomberont; cela est vrai ; il y aura déperdition du capital fixe, et souffrance momentanée , mais le capital circulant et le travail que ces industries employaient sera transféré à d'autres industries également nationales; ils seront consacrés à produire des équivalents destinés à s'échanger contre les importations nouvelles que le nouvel état des choses introduira sur le marché national.

Il le faut bien, ajoutent-ils, sans cela ces importations n'auraient pas lieu. D'État à État, comme

d'homme à homme, on ne donne rien pour rien. Si la FraDce, par exemple, abolissait demain les droits protecleurs qu'elle impose à la houille anglaise, la houille anglaise pénétrerait sur le marché français ; mais elle n'y pénétrerait qu'à là condition d'y trouver des objets d'échange; or ces objets d'échange, qui les produirait, sinon les capitalistes et les travailleurs qui déserteraient l'exploitation de nos houillères les moins fécondes et les moins bien placées?

Tout accroissement d'importation implique un accroissement d'exportation, tout accroissement d'exportation un accroissement de produits exportables ; et tout accroissement de produits exportables, un nouvel emploi du capital et du travail déplacés.

Quelque spécieux que soit ce raisonnement, quelque accrédité qu'il soit dans la science, je n'hésite point à dire qu'il est fondé sur une méprise.

Si la France abolissait demain les droits protecteurs qu'elle impose à la houille anglaise, la houille anglaise n'attendrait pas pour pénétrer sur le marché français que le capital et le travail consacrés à l'exploitation de nos houillères les moins fécondes et les moins bien placées s'en fussent retirés, et qu'autrement employés ils eussent produit de nouveaux équivalents. L'invasion du marché français, pro parte

qxia, serait immédiate, et les équivalents seraient tout trouvés, puisqu'ils existeraient dans les caisses et dans les magasins des consommateurs de houille, qui s'approvisionneraient de houille anglaise au lieu de s'approvisionner de houille française. Les consommateurs français payeraient celle-ci dans la monnaie dont ils auraient payé celle-là ; le résultat définitif serait par conséquent que le travail et le capital déplacés auraient non seulement à trouver un nouvel emploi, mais à trouver de nouveaux débouchés pour leurs nouveaux produits, et si je voulais appliquer ici cette logique inflexible dont abusent si souvent les économistes, il ne tiendrait qu'à moi de dire que le capital et le travail déplacés émigreraient sur-lechamp en Angleterre où leur nouvel emploi serait tout trouvé, puisque les producteurs de houille anglaise auraient besoin d'étendre leur exploitation pour faire face à Textension du marché qu'ils auraient à desservir.

Mais, sans pousser ainsi jusqu'à ^extrême la rigueur du raisonnement et la symétrie des suppositions, en laissant toute latitude au jeu des événements, des intérêts, des conjectures, toujours est-il vrai que la réponse des économistes à cette question :

Que faire, en pareil cas, du capital et du travail

employés dans les houillères peu fécondes ou mal situées?

Que cette réponse, dis-je, n'en est pas une, qu'elle De satisfait, ni pratiquement, ni logiquement, aux exigences du problème, et qu'elle provoque, pour peu qu'on y regarde de près, une réplique sans réplique.

S". On tient également pour maxime, en économie politique, que dans Thypotlièse de l'abolition totale ou partielle des droits protecteurs, le capital et le travail déplacés par la concurrence étrangère reflueraient dans chaque pays vers les emplois à l'égard desquels chaque pays est privilégié, vers les exploitations, vers les entreprises à l'égard desquelles chaque pays possède des avantages exclusifs ou spéciaux, de telle sorte qu'étant donnée la liberté complète du commerce et de l'industrie, d'État à État, chaque pays consacrerait la totalité de son capital et de son travail à produire les choses qu'il fait seul, ou qu'il fait mieux «et à meilleur compte que tout autre, échangeant le surplus de sa production contre le surplus de la production de ses voisins au grand avantage des uns et des autres.

Que cela puisse arriver quelque jour, je ne dis pas non, mais que cela puisse arriver sans avoir été

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précédé par une révolution générale dans la distribution du travail et du capital, entre les pays tels qu'ils se comportent actuellement ; que cela puisse arriver par le simple déplacement du capital et du travail national dans l'intérieur de chaque pays, j'estime que c'est une pure utopie — une utopie fondée comme toutes les utopies sur l'oubli et les circonstances essentielles qui déterminent la réalité, etlimitent la possibilité des choses.

Et, d'abord, est-il exact de dire qu'il existe dans chaque pays des emplois privilégiés de travail et de' capital, en d'autres termes, des terrains qui produisent ce que d'autres ne sauraient produire en aucun cas, à aucun prix, qui jouissent, à cet égard, d'un véritable monopole?

Évidemment non; il n'y a qu'un petit nombre de pays qui possèdent de ces terrains d'exception, et dans ces pays-là les terrains d'exception étant très limités, et d'une exploitation très profitable, ils sont inévitablement cultivés, et très bien cultivés. Y a-t-il dans les bons crus du Bordelais, de la Champagne et de la Bourgogne, un pouce de terrain qui soit en friche, un pouce de terrain qui .réclame plus de travail et de capital qu'il n'en absorbe, un pouce de terrain dont le produit puisse augmenter

en quantité, autrement qu'en perdant en qualité? Ce n*est donc pas de ce côté que le travail et le capital déplacés par l'abolition des droits protecteurs peuvent trouver un refuge. Mais, sans posséder de ces terrains privilégiés dont les produits n'ont point de similaires, il est des pays qui peuvent braver, sous certains points, à l'égard de certains objets, la concurrence étrangère — toute concurrence étrangère, et qui peuvent offrir au capital oisif, au travail en chômage, un emploi indéfini, un emploi qui n'a de limites appréciables que l'étendue des débouchés. L'Angleterre, par exemple, possède des mines de fer très multipliées, très étendues, très abondantes, et au-dessous ou à proximité de ces mines, des couches de houille d'une profondeur inconnue; en outre, la configuration même de l'Angleterre, sa position insulaire, les voies de communication de toute nature dont elle est traversée en tous sens, assurent aux produits de son industrie métallurgique des facilités de transport incomparables. Nul doute donc que, dans l'hypothèse de l'abolition universelle du droit protecteur, le capital et le travail déplacés ne trouvassent de ce côté un emploi certain, immédiat et très étendu, puisqu'en pareil cas l'industrie métallurgique de l'Angleterre supplanterait, inévitable-

ment, une grande partie de Tindustrie métallurgique des autres contrées. Mais ce sont encore là de ces avantages exceptionnels qui n'appartiennent qu'à certains pays, et dans ces pays-là qu'à certaines régions privilégiées. La plupart des pays de l'Europe, et même,: dans les pays privilégiés, la plupart des provinces, des régions, des localités donnent à peu près les mêmes produits, non sans doute à frais égaux, non en quantité et en qualité précisément égales, mais avec des différences de frais, de quantité, de qualité qui se rapprochent plus ou moins, qui s'échelonnent en degrés, qui n'assureiit à aucun pays, à aucune région, à aucune localité, une supériorité absolue sur ses voisins, et n'ouvrent, dans aucun genre d'exploitations, d'entreprises, un champ sans limites à l'emploi d'un nouveau travail et d'un nouveau capital.

Cela étant, et l'effet direct, l'effet naturel de l'universelle abolition du droit protecteur étant de faire tomber dans chaque pays toutes les exploitations, toutes les entreprises qui ne pourraient soutenir la concurrence étrangère, c'est de nécessité, pour les pays relativement pauvres, que le coup serait le plus rude; c'est dans les pays où les éléments de prospérité sont rares et médiocres ■— où le territoire,

pris dans son ensemble, est comparativement ingrat — où les voies de communication sont difficiles à établir — où la division des industries en ime multitude de branches est presque impossible — que le nouveau régime opérerait le plus de ravages : il n'y aurait que les terrains de première ou tout au plus de seconde qualité, il n'y aurait que les industries d'élite, si l'on ose ainsi parler, que les entreprises favorisées patr d»3S positions de choix, qui résisteraient au choc, et comme ils n'y résisteraient qu'à grand'peine, ils ne pourraient guère offrir, par une extension d'activité, un nouvel emploi à la très grande quantité de capital et de travail qui se trouverait déplacée ; c'est là où le mal serait le plus grand qu'il y aurait le moins de remède.

Dans les pays, au contraire, où les éléments de prospérité sont abondants et multipliés, où le territoire, pris dans son ensemble, est comparativement fertile — où tous les points du territoire sont d'un facile accès, par terre et par eau — où l'industrie se divise naturellement en entreprises très diverses — dans les pays riches, en un mot, l'abolition des droits protecteurs n'aurait que des effets peu sensibles, il n'y aurait qu'un petit nombre d'exploitations, qu'un petit nombre d'industries qui succomberaient, qu'une

petite quantité de travail et de capital en chômage, et le surcroît d'activité que les autres exploitations, que les autres industries acquerraient par l'ouverture de nouveaux débouchés, non seulement leur permettrait d'employer cet excédent de capital et de travail national, mais les engagerait à demander au dehors une augmentation de bras et de capitaux.

Nous en venons donc toujours et forcément au même point.

De deux choses l'une :

Ou le capital déplacé, dans les pays pauvres, se dissiperait en pure perte, et la population -laborieuse s'éteindrait dans la misère; ou l'un et l'autre émigreraient vers les pays riches.

Gomment en pourrait-il être autrement?

Les droits protecteurs sont des digues, des écluses qui maintiennent le capital et le travail dans des canaux artificiels. Gomment penser qu'en abattant les digues, en renversant les écluses, l'eau ne reprendra pas son niveau?

Prétendre que l'abolition des droits protecteurs n'entraînerait, d'État à État , aucun changement dans la distribution du travail et du capital, et que le changement n'aurait lieu que dans les limites de chaque ^tof, c'est prétendre que, d'État à État, elle

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est ce qu'elle doil être, malgré les droils protecteurs, et que, dans Vintérieur de chaque Éta^ elle n'est pas ce qu'elle doit être, malgré la liberté.

Cela n'est pas soutenable.

4* Reste donc à compter, pour prévenir Témigralion du capital et du travail, dans l'hypothèse où nous raisonnons, sur la répugnance naturelle qu'éprouvent les capitalistes à placer leurs fonds en pays étranger, et sur la répugnance, plus grande encore, qu'éprouvent les classes laborieuses à se transplanter dans d'autres pays.

Cette répugnance est réelle, très réelle.

11 est très vrai que les capitalistes aiment à conserver, sinon la direction, au moins la surveillance de leui-s placements, et qu'ils se résignent, au besoin, pour conserver cet avantage, à des profits moindres que ceux qu'ils obtiendraient en envoyant leurs fonds à l'étranger.

11 est très vrai qu'en général les populations laborieuses tiennent au sol qui les a vues naître, et que, par une foule de raisons qui s'offrent d'elles-mêmes à l'esprit, l'homme, comme le dit Adam Smith, est de toutes les choses la plus difficile à déplacer, et que les ouvriers se contentent souvent d'un salaire moindre que celui qu'ils obtiendraient en changeant

de patrie. Il est très vrai qu'en économie politique on tient grand compte de cette répugnance ; qu'on la considère comme un élément qui modifie, plus ou moins, d'État à État, voire même dans l'intérieur de chaque État, pour peu qu'il soit étendu, la loi des échanges, le principe 6ur lequel repose la valeur respective des objets, savoir la tendance à l'égalité dans les frais de production.

Mais cette répugnance a ses limites.

Elle tend d'ailleurs à diminuer de nos jours, dans une proportion rapide et constante. Les capitaux tendant à devenir cosmopolites par cette excellente raison qu'ils trouvent, dans tous les pays civilisés, à peu près la même protection, un degré de sécurité à peu près égal, et que la rapidité des communications électriques, permettant à chaque capitalisie de connaître, à chaque instant, le mouvement des affaires, le taux des valeurs, la fluctuation des prix, il est aujourd'hui plus sûr et plus commode pour un capitaliste français de placer ses fonds à Vienne, à Berlin ou à Londres, qu'il ne l'était, il y a cinquante ans, pour un habitant du centre de la France de placer les siens à Bordeaux ou à Paris.

Les mêmes circonstances tendent à combattre, bien qu'avec moins d'activité et de succès, parce

qu'elles opèrent sur des masses et non sur des individus, parce qu'elles opèrent sur des ignorants et non sur des hommes éclairés, les mêmes circonstances, disons-nous, tendent à combattre l'aversion des classes laborieuses pour tout déplacement temporaire ou définitif. Plus d^ différences essentielles dans le genre de vie, les mœurs, les habitudes de tous les pays.

Partout un respect à peu près égal pour le travail, sa condition, sa liberté, la propriété de ses produits; à peu près les mêmes rapports entre les maîtres et les salariés; facilité toujours croissante à se transporter d'un pays dans un autre; progrès toujours croissant dans la modicité des frais de transport. La navigation à vapeur a fait merveille en ceci; l'établissement des chemins de fer fait bien plus encore. Aussi quelle différence entre le temps passé et le temps présent! Combien n'en a-t-il pas coûté, il y a quarante ans, d'efforts et de sacrifices, à Lord Selkirk et aux grands seigneurs écossais, poiir faire passer au Canada une partie, une faible partie de la population des highlands? Aujourd'hui, c'est volontairement et par centaines que les paysans de la Suisse et des bords du Rhin encombrent au Havre les paquebots transatlantiques, que les Basques se pressent

pour fonder une colonie sur les rives de la Plata; c'est jpar milliers que les Américains du Nord èmigrent en Californie, et les Anglais à la Nouvelle- Hollande; c'est par centaines de milliers que les paysans irlandais inondent les États-Unis ; et bien que ces grands mouvements aient pour cause des circonstances extraordinaires, ils n'en dénotent pas moins dans les classes laborieuses une disposition nouvelle, une disposition qui mérite de fixer sérieusement l'attention des hommes d'État.

Il ne faut donc point se faire illusion. En thèse générale, la tendance de la liberté commerciale est d'accroître la puissance et la richesse des contrées favorisées par la nature, des pays avancés en civilisation, et d'affaiblir, au contraire, d'appauvrir plus ou moins les contrées maltraitées par la nature, les pays arriérés en civilisation. Or la conséquence rigoureuse de celte vérité, rigoureusement déduite elle-même des principes les plus avérés de la science, serait d'admettre pour chaque État, en matière de liberté commerciale, une politique particulière, une politique qui se réglerait sur le degré que chaque État occupe dans l'échelle de la civilisation et de la richesse, plus libérale pour celui-ci, pour celui-là plus restrictive; peut-être même une politique particulière, pour

chaque Étal, à Tégard de chaque autre État, selon leur degré respectif de richesse et de civilisation.

Et qu'on y prenne garde, ce ne serait pas là rentrer par un détour sous le régime protecteur, car il ne s'agirait nullement en cela de protection, prise au sens scientifique, ou, si l'on veut, technique de ce, mot; il ne s'agirait point d'économie politique, mais de pure politique.

Autant il est absurde, en effet, autant il est injuste d'imposer, dans un pays, les consommateurs, c'est-àdire la nation tout entière au profit exclusif de certains producteurs, autant il serait juste, au fond, autant il paraîtrait raisonnable, au premier aspect, d'imposer la nation tout entière au profit d'elleipême, de l'imposer pour le maintien de son indépendance, de sa puissance relative, du rang qu'elle occupe dans le monde. Est-ce donc pour autre chose qu'on lève des armées, qu'on construit, à grands frais, des places fortes, qu'on entretient des légations?

N'exagérons rien toutefois.

Parce qu'une telle conduite semblerait conseillée par la raison d'État, parce qu'à tout prendre elle ne serait pas désavouée par la science, il ne s'ensuit pas qu'elle fût toujours, ou même habituellement,

habile et sage. A vouloir obstinément se cramponner à ce qui croule, à prétendre lutter exclusivement, par des moyens artificiels, contre le progrès des idées générales et la pente des intérêts privés, non seulement on s'épuiserait, tôt ou tard, en vains efforts, mais on méconnaîtrait les vrais moyens de salut.

S'il est constant que, même en portant, dans certains cas, quelque atteinte à la préponàérance de certains États, la liberté commerciale profite à l'humanité, qu'elle accroisse la somme de la richesse et du bien-être dans le monde, la liberté commerciale fera son chemin, et tôt ou lard elle triomphera de tous les obstacles comme la goutte d'eau perce, à la longue, le rocher le plus dur.

S'il est certain qu'en exposant ces États à perdre une portion de leur capital et de leur population laborieuse la liberté commerciale assure aux capitaux, ainsi dépaysés, des profits plus élevés, aux ouvriers expatriés une condition meilleure, tôt ou tard les uns et les autres s'en aviseront et émigreront de leur propre mouvement; tôt ou tard il ne sera pas moins impossible de les retenir par des combinaisons de tarifs que par la menace et par la contrainte.

Pour lesÉtats dont il s'agit, le vrai moyen de salut n'est pas de lutter perpétuellement contre la liberté.

Googk

mais de lutter énergiquement contre la nature. Le vrai moyen de salut, c'est de redoubler d^efforts et de persévérance, d'activité et d'industrie, pour surmonter les difficultés de leur position, pour compenser l'ingratitude de leur sol et de leur climat. De tous les agents qui concourent à la production, le plus puissant, le plus efficace, c'est l'homme luimême; et c'est aussi celui sur lequel l'homme luimême a le plus de puissance.

« Les avantages naturels, dit M. Mil), sont trop évidents pour être passés sous silence; mais l'expérience a démontré que, de même que la fortune ou le rang pour un individu, ces avantages ne sont rien pour les nations, en comparaison de ce qu'il est en leur puissance d'obtenir par leurs capacités. Ni aujourd'hui, ni autrefois, les nations les mieux dotées en climat et en fertilité de sol n'ont été les plus puissantes et les plus riches*...

> Dans les contrées fertiles la vie humaine est soutenue à si peu de frais, que les pauvres éprouvent rarement la souffrance de l'inquiétude du lendemain, et dans ces climats, où l'existence est déjà un plaisir, le luxe qu'ils préfèrent n'est autre chose que le repos

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