VALEUR EN USAGE
Tout objet, sitôt qu'il devient utile à quelque chose ou agréable à quelqu'un, est doué de valeur en usage.
Entre l'utile et l'agréable, la distinction est familière à tous les esprits et ne requiert aucun commentaire, mais il en est une autre moins remarquée et dont on doit aussi tenir compte.
Un objet de pur agrément n'est réputé tel qu'autant qu'il éveille en nous, immédiatement et par luimême, un sentiment de plaisir.
Une chose utile, au contraire, est réputée telle, soit qu'elle nous procure une satisfaction directe et positive, soit qu'elle concoure au même but indi*rectement et par voie détournée.
Le pain, aliment de l'homme, est une chose utile ; ' l'usage en est immédiat, le champ qui reçoit la sçr
mence et porte la moisson, la charrue qui sert à cultiver le champ, sont en même temps des choses utiles, bien que l'avantage que nous en pouvons retirer n'existe qu'en perspective.
Il y a même ceci de bizarre que, tout en disant d'une bagatelle, d'un jouet d'enfant, par exemple, que c'est une chose simplement agréable, nous nommons utile l'outil qui sert à faire cette bagatelle et la matière dont elle est formée.
Du reste, quant à la notion de valeur en usage, prise dans sa généralité, puisqu'elle exprime un simple rapport entre la nature de certains objets et l'organisation humaine, il est clair qu'elle ne dénote rien de tout à fait immuable.
Tant que ces objels demeurent ce qu'ils sont, et nous ce que nous sommes, le rapport persiste. L'un ou l'autre des deux termes vient-il à varier, il se peut alors que le rapport s'évanouisse.
Qu'il en soit ainsi quand c'est l'objet lui-même qui subit une altération quelconque; qu'en changeant de forme ou de nature, cet objet perde une de ses qualités, rien de si simple; mais quelquefois, en revanche, c'est l'homme qui change, tandis que l'objet demeure le même.
Nos goûts, en effet, sont mobiles , nos fantaisies "
passagères, nos besoins mêmes varient selon les climats et les saisons ; une parure qui passe de mode perd toute sa valeur en usage, sans qu'il soit possible de démêler aucune différence entre ce qu'elle était hier et ce qu'elle est aujourd'hui. Une fourrure précieuse en Laponie ne sert de rien en Afrique. Un habit d'été devient inutile en hiver.
Il y a plus.
De deux choses parfaitement identiques et placées l'une près de l'autre, de deux portions d'une même chose, si on l'aime mieux, il se peut que l'une soit douée de valeur en usage et que l'autre en soit dépourvue. Il suffit pour cela que la chose en question surabonde et dépasse nos besoins.
L'eau que je puise dans la rivière est utile en tant que je l'applique à mon usage; l'eau qui s'écoule sans que personne en tire parti ne l'est pas.
Dans une année d'extrême abondance, le raisin converti en vin, le grain serré dans le grenier est utile; le raisin qui se dessèche sur le cep, faute de bras pour les vendanges, le grain que le vent disperse, faute de moissonneurs pour le recueillir, est inutile et sans valeur.
Ces alternatives d'existence et de disparition auxquelles est soumise la valeur en usage se manifestent
d'une manière, s'il se peut, plus frappante encore^ lorsque, cessant d'envisager les choses dans leurs rapports avec la société tout eçitière, et en thèse générale, on les examine en particulier et dans leurs rapports avec tel ou tel des individus dont la société se compose.
Prenons un de ces individus au hasard :
Quel qu'il soit, il est dominé par des besoins plus ou moins pressants; il est accessible à des goûts plus ou moins divers.
Mais, par une loi de notre nature, chaque désir, né de l'un ou l'autre de ces besoins, de l'un ou l'autre de ces goûts, s'éteint, dès qu'il est satisfait, sauf à renaître périodiquement, après un certain laps de temps.
Par conséquent, tout objet dont l'emploi correspond à tel ou tel de ces désirs perd et recouvre, tour à tour, à l'égard des mêmes individus, le même genre de valeur en usage.
Un morceau de pain est immédiatement utile à l'homme affamé; il devient inutile, ou, du moins, il n'est plus utile que prochainement et en perspective, quant à l'homme dont la faim est apaisée. Il redevient d'une utilité immédiate, sitôt que de nouveau l'aiguillon de la faim se fait sentir.
Plaçons maintenant un second individu en face du premier.
D'abord, il est possible que celui-là soit enclin à des fantaisies dont l'autre soit exempt.
Il est donc possible qu'une chose ait de la valeur en usage pour l'un, et n'en ait pas pour l'autre.
D'au Ire part, en supposant ces deux individus parfaitement semblables, identiques de tous points, c'est, du moins, un grand hasard si les besoins auxquels ils sont sujets l'un et l'autre se développent précisément au même moment.
L'un peut être rassasié, l'autre à jeun.
Le morceau de pain inutile au premier sera utile au second.
11 s'ensuit qu'une même chose peut avoir et n'avoir pas, en même temps, de la valeur en usage ; en d'autres termes, qu'elle peut en avoir à l'égard d'un homme, et n'en point avoir à l'égard d'un autre; de là dérive cette propension à l'échange dont il vient d'être parlé.
SECTION IV