‹ Le libre échange et l'impôtChapitre 74 sur 118 · VALEUR EN ECHANGE · texte numérisé non relu

VALEUR EN ECHANGE

La valeur en usage est le fondement de la valeur en échange. Un objet peut être utile ou agréable et n'être pas échangeable. Mais nul objet ne peut être échangeable, s'il n'est d'abord utile ou agréable. Ce . qui n'est bon à rien, personne ne le recherche, personne surtaut ne veut l'obtenir au prix d'un sacrifice. Ainsi donc, qui dit valeur en échange dit en même temps valeur en usage, mais non réciproquement.

Pour qu'un objet doué de valeur en usage devienne échangeable, deux conditions sont indispensablement nécessaires.

Volonté dans le possesseur de cet objet de s'en dessaisir moyennant un équivalent, — volonté dans un autre individu de se l'approprier en fournissant cet équivalent.

De ces deux conditions, la première se nomme offre, la seconde demande; mais ce sont des expressions corrélatives et réciproques.

Pierre possède un sac de blé; il est disposé à l'échanger contre un mouton. Il y a, de la part de Pierre, offre d'un sac de blé et demande d'un mouton.

Paul possède un mouton ; il est disposé à l'échanger contre un sac de blé ; il y a, de Ja part de Paul, offre d'un mouton et demande d'un sac de blé.

Chacun de ces deux objets vaut l'autre.

Offre et demande sont des dénominations qu'on peut transposer à volonté, et qui s'appliquent également bien aux deux termes de l'échange.

Il suit de là que l'idée de valeur en échange est essentiellement une idée complexe qui présuppose coexistence entre divers objets, et coïncidence entre diverses volontés. Aussi, que l'un de ces divers éléments vienne à manquer, toute valeur en échange disparaît.

Un objet que celui qui le possède réserve pour son propre usage, dont il ne veut pas se défaire, que personne ne prétend obtenir de lui, l'habit qu'il porte, par exemple, n'a point de valeur en échange.

Il n'y a là ni offre ni demande.

Un objet que celui qui le possède désirerait échanger contre un autre, mais dont personne ne propose l'équivalent, n'a point de valeur en échange. A l'égard d'un tel objet, il y a offre, mais il n'y a pas demande. C'est un cas qui n'est pas rare dans le commerce.

Un objet enfin qui serait peut-être recherché avec empressement s'il était possible de l'acquérir, mais dont celui qui le possède ne veut se défaire à aucun prix, un tableau unique en son genre, un monument d'affection privée ou de gloire nationale, n'a point de valeur en échange; qu'il puisse y avoir demande d'une part, cela se conçoit, mais de J'autre il n'y a pas offre.

Ces propositions sont, à ce qu'il semble, évidentes par elles-mêmes ; il serait donc superflu de s'aitrêter à les démonti*er, et puéril de continuer à les reproduire sous des formes différentes ; mais en les admettant pleinement et dans toute leur rigueur , il en découle diverses conséquences dignes d'attention.

Et d'abord :

Toute chose douée de valeur en usage peut acquérir de la valeur en échange.

C'est un point méconnu, mais incontestable.

Il est sans doute des choses très utiles dont nous

profitons bien rarement, soit qu'on les regarde, avec raison, comme inestimables, soit parce que la nature ou la société les distribuent le plus souvent aux hommes gratuitement et à peu près sans mesure.

Telles sont y entre beaucoup d'autres, la liberté personnelle ou civile ; telle est la puissance publique, ou, pour puiser ses exemples dans un ordre d'idées encore plus frappant, la lumière du soleil, l'air atmosphérique et les autres agents naturels.

Qu'on y regarde de près, toutefois, on s'assurera que même ces choses-là ne sont point exceptées de la règle commune ; on s'assurera qu'il n'en est aucune qu'on doive considérer comme inaliénable absolument et par essence ; aucune qui ne puisse, dans l'occasion, se détacher en quelque sorte, sous forme de propriété privée, et, à ce titre, passer de l'un à Fautif, devenir la matière de quelque stipulation.

Que la liberté personnelle, sans équivalent aux yeux du philosophe et du chrétien, soit encore trop souvent l'objet d'un abominable trafic, cela est sûr; — qu'à de meilleures conditions, à des conditions avouées par l'humanité et par la raison, l'ouvrier, dans nos climats, aliène temporairement ses forces, ses facultés, c'est-à-dire lui-même, chacun le voit.

S'agit-il de la puissance publique ? En principe,

sans doute, elle est instituée au profit de tous; on dirait qu'elle plane au-dessus de toutes les transactions sociales, et pourtant, dans combien de pays les charges, les dignités, les magistratures n'ontelles pas été possédées à titre de propriété et transmises comme telle?

Ces droits dont l'ensemble constitue la liberté civile, qui semblent inhérents à chaque individu et inséparables de son être, l'histoire ne nous apprendelle pas que, dans la plupart des villes de l'Europe, les bourgeois les ont acquis en retour des trésors amassés par leur économie?

Même observation quant aux agents de la nature.

La lumière est un bien commun à tous. Soit qu'il s'agisse cependant de percer une fenêtre dans un mur mitoyen, de prendre un jour sur la propriété d'autrui, ce jour devient l'objet d'une négociation entre deux personnes, un objet que l'un demande et que l'autre accorde ou refuse, selon les propositions qui lui sont faites.

De deux maisons construites avec une égale solidité, une égale élégance, que l'une soit située sous un ciel pur et dans un climat tempéré, l'autre dans une position humide et malsaine, celle-là vaudra le

double de celle-ci. D'où provient la différence ? Quel est l'équivalent de l'excédent?

L'air, la température, rien autre chose.

S'il existait, en ce monde, une chose qui fût vraiment universelle, égale, uniforme; une chose que la Providence dispensât à tous les hommes, dans tous les temps, dans tous les lieux, qu'elle dispensât toujours et toujours la même, cette chose serait véritablement inaliénable et sans valeur en échange possible, nul n'ayant occasion delà demander ni delà céder jamais à son voisin.

Mais il n'est rien de pareil.

Les bienfaits dont la nature se montre le moins avare sont cependant limités. Lumière, air, température, chaleur, perspective, etc., tout est sujet à la loi commune, varie en quantité, en étendue, en intensité, en beauté, endurée, c'est le lot de chaque objet créé et existant; aussi n'en est-il aucun qui ne puisse ♦ entrer plus ou moins souvent dans le* mouvement des affaires humaines, et figurer dans les transactions, soit sous une forme, soit sous une autre, tantôt comme élément intégrant, comme donnée constitutive d'autres objets, tantôt isolément et à part. Tous sont, au besoin, susceptibles d'échange, car il suffit qu'un homme possède ce qui manque à un

autre homme, pour qu'il puisse y avoir offre et demande.

Ceci étant bien compris:, poursuivons.

De deux choses utiles ou agréables au même degré, disons mieux, de deux choses précisément identiques, Tune peut être douée de valeur en échange, et l'autre ne l'être pas.

Ce n'est pas tout.

Il n'est aucune chose douée de valeur en échange qui ne soit destinée à perdre cette qualité en tombant dans les mains de celui qui doit la garder en définitive.

Rendons ces deux assertions sensibles par un exemple.

Que l'on suppose une famille établie à l'extrémité de l'état de New-York, séparée du reste du monde, vivant des fruits du sol qu'elle cultive, élevant les bestiaux dont elle se nourrit, filant le lin et la laine qui forment ses vêtements. 11 ne se consomme, au sein de celle famille, aucune sorte d'échange. Le père de famille distribue le revenu commun entre ses enfants et ses serviteurs; nulle portion du revenu n'a de valeur en échange.

Supposez maintenant une seconde famille qui vienne s'établir à côté de la première.

Qu'arrivera-t-il?

Premièrement, chaque famille travaillant, en grande partie, pour son propre compte les objets qui seront le résultat de ce travail seront sans valeur en échange.

En second lieu, si le terrain occupé par la famille A est plus favorable à la culture des céréales que le I terrain occupé par la famille B, tandis que le terrain i occupé par la famille B sera plus favorable que celui | qu'occupe la famille A à l'éducation des bestiaux, dès lors, l'une cultivera plus de blé, l'autre élèvera plus de bestiaux qu'il ne lui en faut; les deux excédents deviendront, entre les deux familles, la matière de divers échanges; chaque excédent sera doué de valeur en échange.

Enfin, chaque excédent, l'échange une fois terminé, n'ayant plus d'autre but qu'une consoinmation immédiate, perdra la valeur en échange qu'il avait momentanément acquise.

L'histoire de ces deux familles est celle de la société humaine.

Qu'on multiplie, par la pensée, le nombre des individus et celui des objets qui se trouvent placés, l'un vis-à-vis de l'autre, dans des rapports mutuels, qu'on imagine une multitude indéfinie d'échanges

qui se croisent en tous sens, en dernier résultat, Tétai des choses restera le même.

Que Ton dresse, à une époque quelconque, l'invenlaire d'une société, tous les objets dont cette société disposera pourront toujours être rangés sous trois catégories distinctes :

1" — Objets nés et demeurés entre les mains de celui qui les destine à son usage, et qui n'ont point de valeur en échange;

2° — Objets voués au troc, offerts et demandés, et qui sont pourvus de valeur en échange;

3' — Objets primitivement destinés à l'échange, mais parvenus, après l'avoir subi, entre les mains de celui qui doit les garder, et qui n'ont plus de valeur en échange.

Entre ces trois sortes d'objets, la différence essentielle, en ce qui nous occupe, est dans la destination et non dans la nature ou dans l'espèce.

De trois Habits du même drap faits sur le même modèle par le même tailleur, celui qu'il use lui-même n'a pas de valeur en échange ; celui qu'il va livrera' un autre en a; celui qu'un autre use n'en a plus.

On le voit donc, la valeur en échange n'est point inhérente aux choses mêmes; c'est une qualité mobile, fugitive, passagère, que chaque objet revêt et

dépose au gré des circonstances ; qu'un simple rapprochement confère, dont un caprice dépouille, et qui doit figurer, en définitive, plutôt àvtitre d'accident qu'à titre d'attribut, dans la désignation de chaque objet.

Cette théorie est neuve.

Les auteurs les plus accrédités divisent, en gêné-, rai, Jes choses utiles ou agréables en deux classes; ils rangent dans la première celles d'entre ces choses qui, disent-ils, ne sont jamais susceptibles d'échange, et dans la seconde celles qu'ils regardent comme naturellement et constamment douées de valeur en échange.

Mais cette division semble erronée autant qu'arbitraire.

Erronée, car, d'une part, toute chose utile ou agréable peut, dans l'occasion, devenir la matière d'un échange, et, d'une autre part, toute chose douée de valeur en échange doit cesser de l'êtp, au moins une fois, avant de périr.

Arbitraire, lear pour soutenir que l'une de ces choses que l'habitude fait regarder comme plus naturellement douée de valeur en échange, l'est constamment et quoi qu'il arrive, jusqu'au dernier instant de son existence, il faut -envisager la valeur en

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échange, non plus comme une qualité actuelle et effective, mais comme une qualité éventuelle et hypothétique.^

Pour déclarer doué de valeur en échange l'habit que je porte et dont je ne veux pas me défaire, que personne ne songe à obtenir de moi, il faut faire dépendre la valeur en échange non d'une offre et d'une demande réelles, car il est clair qu'il n'y en a point, en pareil cas, mais d'une offre et d'une .demande possibles ; il faut avoir égard à la valeur en échange qu'aurait cet habit, s'il me plaisait de m'en dessaisir, et s'il passait par la fantaisie d'un autre de se l'approprier.

Or, qui ne voit qu'une telle évaluation pose ea l'air?

Quand un propriétaire dresse l'état de sa fortune, il évalue d'ordinaire ses immeubles, son mobilier, ses créances actives à un taux moyen par comparaison avec la valeur en échange d'objets semblables, telle qu'elle a été constatée par des marchés effectifs; mais il sait fort bien que ce sont là de simples conjectures; il sait fort bien que ses propriétés ne valent réellement que ce qu'elles vaudraient le jour où il réussirait à s'en défaire, et qu'il est bien possible qu'en telle ou telle occasion elles n'eussent aucune valeur.

226 LE LIBKË ÉCHANGE ET LMMPOT.

En deux mots, la valeur en échange est un fait^ elle est ou elle n'est pas, elle est aujourd'hui, demain elle ne sera plus ; vouloir la fixer, la réaliser dans un objet quelconque est une entreprise vaine et une^ pure illusion.

SECTION VI

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