ÉLÉMENTS DU COÛT DE LA PRODUCTION
Puisque le coût de la production règle définitivement la valeur en échange de presque tous les objets (ceux qu'on ne peut multiplier à volonté n'étant qu'une rare et, pour la science, qu'une stérile exception), il est bon d'indiquer rapidement efd'apprécier, sous leur vrai jour, les éléments dont le coût de la production se compose.
On peut ranger sous cinq chefs distincts les éléments nécessaires ou possibles du coût de la production :
1** La main-d'œuvre;
2** Le salaire de la main-d'œuvre;
3** Les avances de l'entrepreneur;
4f** Le bénéfice de l'entrepreneur;
5** La rente du propriétaire foncier.
1*» La main-d'œuvre, en d'autres termes, l'emploi de la force musculaire de l'homme, dirigé par son intelligence, est, dans tous les cas, l'élément fondamental, d'ordinaire l'élément principal, quelquefois l'élément unique du coût de la production.
Un pionnier américain abat un arbre dans une forêt vierge et non encore appropriée; il lui en coûte deux jours de travail.
Ces deux journées de travail, voilà positivement, exclusivement, le coût d'un tel produit.
Un chasseur poursuit dans cette même* forêt un animal quelconque, et l'atteint à la fin du deuxième jour : même coût de production.
Les deux produits se valent réciproquement et peuvent être échangés l'un contre l'autre.
Le pionnier se gardera bien de donner deux arbres pour la pièce de gibier, car deux arbres lui coûteraient quatre jours de travail, dont deux lui suffiraient pour atteindre lui-même l'animal; le chasseur se gardera bien de donner deux pièces de gibier pour un arbre, car deux pièces de gibier lui coûteraient quatre jours de travail, dont deux lui suffiraient pour abattre l'arbre lui-même.
Mais s'il amve que, par un concours de circonstances quelconques, le pionnier parvienne à couper
l'arbre, ou le chasseur à atteindre Tanimal en un jour, dans le premier cas la pièce de gibier vaudra deux arbres, et dans le second l'arbre vaudra deux pièces de gibier.
Ce qui est vrai en ce cas est vrai toujours et dans tous les cas.
Quelles que soient la quantité et la qualité de la main-d'œuvre employée à la confection d'un produit quelconque, quel que soit le nombre de jours ou d'heures d'un travail quelconque qu'on ait employé pour rendre ce produit tel qu'il est, s'il arrive qu'à l'avenir, par un concours de circonstances quelconques, cette quantité de main-d'œuvre, ce nombre de jours ou d'heures augmente ou diminue, le coût de la production augmentant ou diminuant dans son élément principal, la valeur en échange de ce produit augmentera ou diminuera proportionnellement.
Il va sans dire que, quand nous parlons d'une quantité quelconque 4e main-d'œuvre, d'un jour, d'une heure de travail quelconque, c'est d'une quantité MôyennCy c'est d'un jour moyen de travail que nous parlons. Il est des hommes plus robustes ou plus intelligents que la moyenne; les premiers font plus, les seconds moins de besogne à temps égal. L'un compense l'autre.
La science ne raisonne ni sur des êtres concrets, ni sur des nombres déterminés. Elle raisonne sur des moyennes et sur des tendances.
Elle ne doit pas néanmoins méconnaître certaines exceptions à la règle générale.
Il est des intelligences d'élite ; il est des constitutions d'une vigueur extraordinaire; il est des hommes qui peuvent faire, à temps égal, le double ou le triple de ce que peuvent faire la moyenne des autres hommes.
La valeur de l'objet produit par le travail exceptionnel ne se règle point sur ce qu'il a coûté réellement, mais sur la Valeur des objets de même nature produits par le travail ordinaire, et la différence tourne au profit du travailleur exceptionnel que cette qualité même met à l'abri de toute concurrence.
Que, entre le pionnier et le chasseur dont nous venons de parler, il intervienne un autre pionnier qui abatte un arbre en une demi-journée, cet arbre vaudra la pièce de gibier du chasseur, comme s'il avait coûté deux jours de travail, car, à moins de deux jours de travail, le chasseur ne pouvait pas l'abattre lui-même.
2** Supposons, maintenant, que le pionnier ne soit qu'un simple bûcheron ; qu'au lieu de travailler pour
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son propre compte il travaille pour le compte d'un entrepreneur, d'un marchand de bois, qui lui fournisse sa nourriture et son entretien pendant deux jours, et à qui l'arbre, une fois abattu, appartient.
Supposons que le chasseur ne soit qu'un simple garde-chasse , qu'au lieu de travailler pour son propre compte il travaille pour le compte d'un propriétaire qui lui fournisse sa nourriture et son entrjetien pendant deux jours, et auquel l'animal, une fois abattu, appartient.
Ces deux jours d'entretien et de nourriture fournis, avancés dans l'un et l'autre cas, constituent ce qu'on nomme le salaire du travailleur.
Le salaire figure-t-il; en thèse générale, dans le coût de la production ?
Nullement.
L'arbre a coûté deux jours de travail. Il vaut deux jours de travail, quel qu'en soit le possesseur.
La pièce de gibier a coûté deux jours de travail. Deux jours de travail elle vaut, quel qu'en soit le possesseur.
Le salaire en denrées ou en objets d'entretien que le marchand de bois, dans notre hypothèse, aurait alloué au bûcheron, et le propriétaire au gardechasse, étant déjà lui-même un produit, un produit
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qui vaut deux journées de Iravail, puisquHl les obtient du bûcheron et du garde-chasse, et qui les a coûté tout au moinSy puisqu'il les vaut^ le salaire, disons-nous, ne figure point à titre d'élément dans le coût de ïa production de l'arbre ou de la pièce de gibier.
Chaque produit distinct a, pour son propre compte, son propre coût de production. L'un a, d'avance, été échangé contre l'autre .
Que si, maintenant, par un concours de circonstances quelconque, le bûcheron obtenait du marchand de bois un salaire plus élevé, c'est-à-dire une plus grande quaniité de denrées et d'objets d'entretien, le garde-chasse obtiendrait également un accroissement de salaire, sans quoi il quitterait son fusil pour prendre une hache et se faire bûcheron, jusqu'au moment où la concurrence aurait rétabli le niveau entre les deux professions.
L'arbre abattu resterait ou deviendrait bientôt l'équivalent de la pièce de gibier, et chacun des deux continuerait de valoir ce qu'il a coûté, à savoir deux jours de travail, plus ou moins bien récompensé, mais également récompensé de part et d'autre.
N'oublions pas, néanmoins, ce qui vient d'être dit tout à l'heure, à savoir qu'il existe des intelligences
d'élite, des constitutions d'une vigueur extraordinaire dont l'emploi à temps égal dépasse plus ou moins la moyenne. L'ouvrier qui dispose de ces facultés exceptionnelles obtient naturellement de son patron un salaire plus élevé que la moyenne ; le bûcheron d'élite qui coupe un arbre en un jour obtient naturellelennent un salaire double de celui qu'obtient le bûcheron ordinaire qui coupe un arbre en deux jours. Les deux arbres sont l'équivalent l'un de l'autre, mais le coût de la production du second se compose de deux jours de travail, et le coût de la production du premier se compose d'un jour de travail et d'un excédent de salaire, lequel excédent équivaut lui-même à la journée de travail d'un bûcheron ordinaire.
C'est en. ce cas seulement, et dans cette limite, que le salaire figure à titre d'élément dans le coût de la production d'un objet quelconque.
3° Suffît-il néanmoins, pour que le bûcheron abatte l'arbre, pour que le garde-chasse atteigne la pièce de gibier, que le marchand de bois alloue au bûcheron et le propriétaire au garde-chasse, deux jours de nourriture et d'entretien ?
Non.
Il faut que le marchand de bois remette au bûcheron une hache, ou tout autre instrument tranchant;
il faut que le propriétaire remette au garde-chasse un fusil ou loute autre arme de jet.
Une hache est un produit, une hache se détériore à l'usure. 11 en est de môme d'un fusil.
11 faut que le marchand de bois renouvelle la hache, il faut que le propriétaire renouvelle le fusil, chaque fois que l'un ou l'autre deviennent "hors de service.
11 faut par conséquent que la valeur de la hache se retrouve pro parte quâ dans le produit de son emploi, c'est-à-dire dans la valeur de l'arbre coupé.
S'il est nécessaire de renouveler la hache au centième arbre coupé, il faut que le marchand de bois retrouve dans chaque arbre :
1° L'équivalent du salaire qu'il a payé au bûcheron, c'est-à-dire l'équivalent de deux jours de travail;
2^ La centième partie de la valeur de la hache.
Et de même, si le propriétaire est obligé de renouveler le fusil à chaque centième coup, il faut qu'il retrouve dans chaque pièce de gibier :
1** La valeur du salaire qu'il a payé au gardechasse ;
2° La centième partie de la valeur du fusil.
On donne, en économie politique, le nom de capital aux instruments de travail dont il est fait avance à l'ouvrier, indépendamment de son salaire. La valeur
de cette avance est pro parte quâ comme un second élément nécessaire dans le coût de production de chaque produit, et la valeur de chaque produit en est affectée en proportion de la valeur et de la durée des instruments dont il s'agit.
Si la hache vaut autant et dure autant que le fusil, ni plus ni moins, chaque produit équivalant à deux jours de travail et à une fraction égale d'un capital égal, Tarbreet la pièce de gibier vaudront autant l'un que l'autre, ni plus ni moins:
Mais si la valeur du fusil est double, à durée égale, de la valeur de la hache, la valeur de la pièce de gibier s'élèvera d'autant, c'est-à-dire proportionnellement à la fraction de capital qu'elle doit rembourser; tandis que si la durée du fusil est double, à valeur égale, de la durée de la hache, la valeur delà pièce de gibier diminuera d'autant, c'est-àdire proportionnellement à la fraction de capital qu^elle doit rembourser.
Cette fraction augmente en raison de la valeur de l'instrument et diminue en raison de sa durée.
Étant donnée une hache qui vaut 100 francs et un fusil qui en vaut 200, s'il faut renouveler la hache au centième arbre coupé et le fusil à la centième pièce abattue, la fraction à rembourser sera pour chaque
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arbre d'un franc, et pour chaque pièce de gibier de deux francs.
Étant donnés une hache et un fusil qui valent chacun 100 francs, s'il faut renouveler la hache au centième arbre coupé et le fusil à la deux centième pièce abattue, la fraction à rembourser ser^ pour chaque arbre 1 franc et pour chaque pièce de gibier Ofr.,50.
4° Mais pourquoi le marchand de bois avance-t-il à son bûcheron le salaire et les instruments du travail? Pourquoi le propriétaire, à son garde? Pourquoi tout entrepreneur, à son ouvrier?
Si, chaque produit achevé, chacun d'eux n'y retrouvait que l'équivalent de ses avances, il n'aurait aucune raison pour commencer ou continuer une série d'opérations stériles et sans avantage.
11 faut par conséquent que chacun d'eux retrouve, dans chaque produit, outre l'équivalent de ses avances, un bénéfice suffisant, lequel bénéfice entre comme troisième élément nécessaire dans le coût de production de chaque produit, et varie en raison composée de la valeur et de la' durée de chaque nature d'avances.
5** Supposons enfin que la forêt exploitée par le marchand de bois soit appropriée^ que le proprié-
taire, par un concours de circonstances que ce n'est ici ni le lieu ni le moment d'apprécier, soit en mesure d'exiger du marchand de bois une rente ou fermage pour l'usage de la forêt : il faudra que celuici retrouve, dans chaque arbre coupé, une fraction aliquote de cette rente ou fermage, en sus de ses avances, fraction qui variera en raison composée de l'élévation et de la durée du bail, augmentant avec l'une, diminuant avec l'autre.
C'est à ce titre et dans ce cas seulement que la rente entre, à titre d'élément, dans le coût de la production.
Nous reviendrons sur ces divers points en traitant du travail et du salaire, du capital et des profits, et enfin de la rente.