PREMIÈRE PARTIE
tence de leurs industries devient impossible , on les traite d'exploiteurs et de sangsues du peuple , on les accuse de prélever un impôt onéreux sur le public!
Une telle imputation ne serait fondée que si les industries prétendues protégées étaient constituées en monopole, comme les chemins de fer, comme les services transatlantiques , ou les régies des tabacs et des poudres ; mais qui ne sait que ces industries n'ont aucun privilège, qu'elles sont soumises au régime de la libre concurrence, et que cette concurrence est aussi ardente chez nous que partout ailleurs? Les maîtres de votre science économique n'ont-ils pas compendieusement démontré que, lorsque une industrie est libre dans l'intérieur d'un grand pays, ses bénéfices sont inévitablement ramenés par l'effet de la concurrence au taux moyen des profits dans ce pays , et les prix descendent au minimum que comportent les conditions naturelles et fiscales dans lesquelles cette industrie est exercée ? Il est donc impossible que les producteurs prélèvent un impôt sur le public sous la forme de bénéfices abusifs. Votre axiome : qu'on ne doit payer d'impôts qu'à l'État, ne signifie autre chose, sinon qu'il ne doit pas exister de monopoles. En l'appliquant injustement à des industries soumises à la concurrence, vous oubliez un autre axiome : c'est que tout produit doit sa part d'impôts à l'État, et quand vous réclamez la franchise absolue pour les produits étrangers, c'est vous qui êtes en réalité des fauteurs de privilège et d'injustice.
Cette théorie du libre-échange absolu, préconisée par l'école de Manchester et par les publicistes à sa suite, est, du reste, comme les traités de commerce, condamnée par les plus illustres économistes. Jean-Baptiste Say conseillait aux gouvernements de tenir à toutes les nations étrangères le langage suivant :
« Vous apporterez chez nous toutes les marchandises que « vous voudrez, en acquittant des droits d'entrée propor-
« tionnés à toutes nos autres contributions publiques. Le « blé (au moyen de la contribution foncière), les objets « de fabrique payent leur impôt ; les produits du commerce « étranger doivent payer le leur, aussi bien que ceux des « autres industries; mais cet impôt, résultat d'une mesure « générale , n'est point combiné pour procurer un privi- « lège aux produits intérieurs; il ne va qu'au point de ne « pas accorder aux produits du dehors un aflranchisse- « ment que les premiers n'ont point. Soumettez-vous à « cette loi commune à tous les produits qui se consom- « ment dans notre pays. » (Cours complet d'Économie politique, t. I, chap. xix, des Traités de commerce, p. 615. 2° édition grand in-8°.)
« L'intérêt d'une nation, dit plus loin le même auteur, « est de traiter toutes les autres également bien ; et non « pas l'une d'entre elles mieux que ses rivales. En d'autres « mots, son intérêt est de charger leurs marchandises « d'un droit équivalent aux impôts que payent les produits « indigènes , afin de rétablir entre tous les produits une « égalité de désavantages et, du reste, de laisser chaque « produit mesurer librement sa production aux besoins « des consommateurs, de quelque nation qu'ils soient et « quels que soient les motifs qui les font rechercher. L'in- « dustrie est amie de la paix. Il y a dans les faveurs ac- « cordées à une nation par un traité de commerce, quelque « chose d'hostile envers toutes les autres, que celles-ci « ressentent tôt ou tard ». (Ibid., p. 116.)
On le voit, la théorie du libre-échange absolu qu'une certaine école prétend ériger en orthodoxie économique, est, au contraire, une hérésie toute moderne. J.-B. Say, s'il vivait de nos jours, condamnerait le renouvellement des traités de commerce , comme il en aurait condamné la conclusion première. Il condamnerait l'abaissement des droits de douane au-dessous de la proportion d'impôts dont les produits indigènes sont chargés. Il approuve-