‹ Le libre-échange et la dépopulation de la FranceChapitre 6 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Rendons cette justice aux grands pouvoirs parlementaires, que jamais la solution de ces questions ne fut préparée par des enquêtes aussi sérieuses, aussi loyales et aussi approfondies que celles qui ont eu lieu devant la commission du Sénat chargée de rechercher la cause de la crise industrielle et devant la commission du tarif instituée par la Chambre des députés. Ces enquêtes ont établi avec évidence que les souffrances de l'industrie française ne doivent être attribués ni à l'insuffisance de son outillage, ni à un développement exagéré de la production, mais que la cause en doit être cherchée surtout dans l'accroissement des importations de l'étranger, et dans l'action déprimante exercée sur les prix par la menace constante d'importations plus considérables encore de marchandises livrées au-dessous des prix de revient. Elles ont démontré que certaines industries françaises de premier ordre se trouvent placées à l'égard de leurs concurrentes dans des conditions d'infériorité qui, sans être très considérables, suffiraient néanmoins pour amener leur ruine totale, si elles n'étaient pas défendues par des droits compensateurs, surtout en temps de crise, contre la concurrence des produits similaires étrangers. Parmi ces conditions d'infériorité figurent au premier rang le prix plus élevé du combustible minéral, dù à la moindre richesse, à la difficulté d'exploitation et à la situation méditerranéenne de nos bassins houillers ; l'éloignement des gisements de minerai de fer; la grandeur des distances à parcourir ; l'insuffisance de la navigation intérieure ; l'élévation des tarifs do chemins de fer; enfin les charges énormes, écrasantes, que les impôts font peser soit directement, soit indirectement, sur la production, surtout depuis nos effroyables désastres.

La conclusion qui ressort de ces enquêtes pour tout esprit que ne domine pas une théorie préconçue, c'est que , si l'on ne veut pas sacrifier certaines branches de production essentielles et vitales, telles que la métallurgie et

la plupart des industries textiles, il convient non-seulement de maintenir les tarifs douaniers tels qu'ils avaient été établis par les derniers traités, mais encore de les relever sur beaucoup de points. L'ensemble des faits économiques, qui s'accomplissent dans le reste du monde, semble dicter impérieusement une telle solution. Depuis plusieurs années, la grande république américaine, si souvent citée parmi nous comme le modèle de toutes les libertés , a répudié le libre-échange et promulgué un tarif équivalant à la prohibition. La Russie, en exigeant le payement en or des droits de douane, a relevé de fait ses tarifs de 30 à 40 p. 100. L'Autriche, l'Italie, l'Espagne, la Suisse elle-même, entrent dans la même voie, et l'Allemagne, sous la direction de son tout-puissant chancelier, revient résolument au système protecteur. Les grandes colonies anglaises, dotées des libertés parlementaires, l'Australie, le Canada, frappent de droits à l'importation même les produits britanniques. Le Canada va jusqu'à désirer l'union douanière avec la grande république voisine, dont il adopterait le tarif prohibitif. Enfin, l'Angleterre elle-même s'est émue à l'aspect de l'accroissement constant des importations coïncidant avec la diminution des exportations, et, malgré la fameuse théorie libre-échangiste qui veut qu'une nation s'enrichisse d'autant plus qu'elle importe davantage, plusieurs organes de la presse britannique se demandent avec anxiété si le pays pourra longtemps continuer à solder des balances annuelles de 3 milliards et demi de francs, et s'il ne consomme pas son capital.

Cependant l'opinion publique en France est encore incertaine, hésitante. Elle reconnaît les souffrances de nos principales industries, elle s'en émeut et voudrait y trouver un remède; mais, quand on lui propose le seul efficace, le relèvement des droits à l'importation, elle craint de déroger aux grands principes de la science et de porter atteinte à une liberté essentielle.

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