‹ Le Licencié Vidriera; nouvelleChapitre 5 sur 9 · IV. — EL HCENCIADO VIDRIERA · texte numérisé non relu

IV. — EL HCENCIADO VIDRIERA

Ainsi que l'indiquent les tableaux précédents, le Licencié Vidriera a déjà été traduit ou adapté six fois en français :

i° 1618, François de Rosset (traduction);

2° 1678, Charles Cotolendi (adaptation);

30 1744, Saint-Martin de Chassonville (traduction);

40 1777, Jean-Baptiste Le Febvre de Villebrune (traduction);

5° 1858, Louis Viardot (adaptation).

6° 1862, Charles Romey (traduction).

La traduction de François de Rosset ne brille pas par la correction du style ; il n'a pas su , comme la plupart des traducteurs du xvne siècle, du reste, concilier l'exactitude et l'élégance; il y aurait même, au point de vue de la fidélité, bien des choses à lui reprocher.

Cotolendi s'est borné à une simple adaptation, ainsi qu'il prend soin de l'annoncer dans sa préface :

Dans la Nouvelle du docteur Vidriera, il y a beaucoup de

réponses qu'il fait , que je n'ay pas mises ; elles sont si fades en nôtre Langue , que quand je les ay leuës aux personnes que j'ay consultées, on ne les a pu souffrir. Je les ay donc ôtées, et en ay mis d'autres , peut-estre ne valent-elles pas mieux ; mais je n'ay fait cela que par le sentiment de gens extrêmement éclairez.

Les gens extrêmement éclaire^ ont malheureusement manqué de goût ce jour-là et la lecture des calembredaines vulgaires et ressassées qui remplissent l'adaptation de Cotolendi font regretter les finesses de Cervantes.

Saint-Martin de Chassonville et Le Febvre de Villebrune ont, sans doute, fait de leur mieux; ils sont loin d'avoir tout compris.

Viardot, on a le regret de le constater, après avoir, en 1838, reculé devant la difficulté, voulut, en 1858, la tourner, mais ne réussit qu'à produire un mauvais pastiche.

On lit à la page 2 (avant-dernière ligne) de la Préface du Traducteur de l'édition de 1838 :

Cependant, une nouvelle du recueil original, le Licencie

Vidriera , manquera à la copie française , et je crois devoir exposer le motif de cette suppression forcée.

Voici le sujet du Licencié Vidriera : Deux étudiants, allant à Salamanque, trouvent un jeune paysan endormi sous un saule. Ils l'éveillent, causent avec lui, sont charmés de son esprit naturel et l'emmènent à l'Université. Là, comme il arrivait fréquemment, le petit Tomas, devenu leur valet, fait des études à la suite de ses maîtres, fréquente les cours, passe les examens et reçoit le grade de licencié. Il entreprend ensuite un long voyage hors de son pays, parcourt successivement l'Italie, la Flandre, la France et revient à Salamanque, après avoir ajouté aux connais-

— 3i — sances prises dans les livres celles que donnent la vue et l'expérience du monde. A peine de retour, une grande dame de cette ville s'éprend d'amour pour lui; mais, tout entier aux sciences et aux lettres, le licencié résiste à ses avances. Alors, pour vaincre sa froideur, la dame lui fait prendre un philtre amoureux, c'està-dire un breuvage empoisonné qui lui ôte, sinon la vie, au moins la raison. Après six mois de souffrances, le pauvre licencié quitte son lit, maigre comme un squelette et radicalement fou.

Jusque-là, l'histoire est fort simple et la traduction facile. Mais ce n'est qu'un avant-propos , une sorte d'exposition et le drame change tout à coup d'aspect. La folie du licencié est de se croire un corps de verre. Il ne veut pas qu'on le touche ni qu'on l'approche et , quand il voyage , c'est dans un panier, sur le dos d'un âne , soigneusement enveloppé de paille comme une bouteille de vin précieux. Cependant, il a la manie de courir les rues en cet équipage. Il est bientôt connu, poursuivi, harcelé. Mais comme il a conservé, sur tout autre sujet, sa science et son esprit , il tient toujours une apostrophe prête pour les gens qu'il rencontre ou une répartie pour ceux qui l'interrogent, et bientôt la foule se porte sur ses pas , moins pour rire de son accoutrement que de ses saillies malicieuses. Au bout de deux ans, un religieux hyéronimite le guérit de sa monomanie et le fait redevenir homme de chair et d'os. Mais vainement reprend-il le costume de son office. La foule, qui ne croit pas à sa guérison, poursuit toujours, dès qu'il se montre, le licencié Vidriera, lequel , impatienté , quitte la toge , prend l'épée et va s'enrôler dans l'armée de Flandre.

Tel est le cadre de cette nouvelle que remplissent les apostrophes et les répliques du maniaque, c'est-à-dire mille satires courtes et vives sur toutes sortes de choses et toutes sortes de gens. C'est comme un feu roulant de jeux de mots, de la%(i9 de calembours, aussi bien en latin qu'en espagnol. Pour transporter dans notre langue un tel sujet avec tous ses détails, il n'y avait que deux partis à prendre : ou rester traducteur, et alors chaque phrase exigeait un vrai commentaire, des notes beaucoup plus longues que le texte, ce qui aurait rendu insupportable une lecture devenue d'ailleurs sans utilité ; ou se faire imitateur, traiter cette nouvelle comme Le Sage, par exemple, a traité le Diable

Boiteux de Luiz Vêlez de Guevara, dont il a pris seulement la charpente pour achever lui-même l'édifice et remplacer enfin les satires espagnoles par des satires françaises. De ces deux partis, aucun ne me convenait ; je voulais demeurer simple traducteur, mais traducteur lisible et non commentateur assommant. J'ai pris, comme dit Montaigne, un tiers chemin pour sortir d'embarras. Je n'ai ni traduit ni imité.

Vingt ans plus tard, Viardot changea d'avis; on lit, en en effet dans la préface de l'édition de 1858 :

Une autre Nouvelle qui manquait à la collection complète,

et qui devait y manquer, parce que, sous la forme que lui a donnée Cervantes, elle échappe à toute traduction, c'est le Licencié Vidriera. Ayant à m'excuser de ne pouvoir le joindre au recueil, lorsque je publiais toutes les autres, je disais, après en avoir sommairement indiqué le sujet : « Pour transporter dans notre langue un tel sujet avec tous ses détails , il n'y avait que deux partis à prendre : ou rester traducteur, et alors chaque phrase exigeait un vrai commentaire , des notes beaucoup plus longues que le texte, ce qui aurait rendu insupportable une lecture devenue d'ailleurs sans utilité ; ou se faire imitateur, traiter cette nouvelle comme Le Sage , par exemple, a traité le Diable Boiteux de Luis Vêlez de Guevara, dont il a pris seulement la charpente pour achever lui-même l'édifice, et remplacer enfin les satires espagnoles par des satires françaises. De ces deux partis, aucun ne me convenait ; je voulais demeurer simple traducteur, mais traducteur lisible, et non commentateur assommant. J'ai pris, comme dit Montaigne, un tiers chemin pour sortir d'embarras. Je n'ai ni traduit ni imité. »

Aujourd'hui, je vais prendre exemple sur Le Sage, et, m'emparant du cadre adopté par Cervantes, dont je donnerai une traduction libre et abrégée, je remplirai ce cadre par une matière nouvelle, non de mon invention toutefois, mais empruntée au même pays, à toutes ses provinces et en quelque sorte à tous ses habitants. En un mot, au lieu des intraduisibles laççi que prête Cervantes au fou raisonnable de sa nouvelle, j'emprunterai les proverbes de l'Espagne, et le Licencié Vidriera s'appellera le Petit-

fils de Sancho Pan^a. Dans cette espèce d'habit d'arlequin, il n'y aura de moi que la couture.

Il est regrettable que Viardot se soit borné à ce qu'il nomme une traduction libre et abrégée ; il est encore plus fâcheux qu'il ait cru devoir remplir ce cadre par une série de proverbes qui n'ont rien à voir avec le Licencié. Ce qu'il appelle le Petit-fils de Sancho Pan\a est d'une lecture peu agréable; cet habit d'arlequin n'est pas habilement cousu et mérite à peine le nom d'adaptation.

Reste Romey qui, dans une note de la page 38 du volume précédemment cité, dit :

Nous avons essayé de traduire le Licencié Vidriera ou le Licencie de Verre que M. Viardot, dans la préface de sa version française des Nouvelles de Cervantes, a déclaré intraduisible. C'est la première fois qu'on tente de faire passer dans notre langue, d'une manière complète, cette nouvelle qui a effrayé tous les traducteurs, et qui présente, en effet, des difficultés de traduction presque insurmontables.

La recherche bibliographique la plus élémentaire aurait évité à Charles Romey de déclarer pompeusement que c'était « la première fois qu'on tentait de faire passer dans notre langue, d'une manière complète, cette nouvelle qui a effrayé tous les traducteurs ». D'une part, il ignore les traductions des xviic et xvme siècles; d'autre part, il ne mentionne même pas le malheureux essai de Viardot qui avait paru quatre ans seulement avant le sien. Il eut tort de s'attaquer, de son propre aveu, à des difficultés de traduction presque insurmontables et ne publia qu'une bien médiocre version.

On s'est demandé si, de même que la plupart des autres Nouvelles, le Licencié Vidriera avait été pris sur le vif ou tout au moins si Cervantes n'avait pas observé chez un contemporain une folie analogue à celle de son héros. D'après divers commentateurs dont Navarrete s'est fait l'écho , il faudrait voir dans Thomas Rodaja une caricature du savant humaniste allemand Barth.

Barth, fatigué par ses nombreux travaux, aurait perdu la raison et, pendant dix ans, se serait imaginé être de verre, empêchant qu'on ne l'approchât. Ce serait ainsi, disent les commentateurs, que Cervantes aurait eu l'idée première de son licencié.

Gaspard de Barth ou, pour employer le nom latinisé dont il signait ses œuvres, Barthius, naquit à Kùstrin dans le Brandebourg, le 21 juin 1587 et mourut à Halle, le 17 septembre 1658. Il fut d'une précocité prodigieuse : à douze ans il traduisait les Psaumes de David en vers latins. Après de brillantes études à Gotha, Wittenberg et Iéna, il voyagea pendant dix ans, visitant l'Angleterre, la Hollande, la France, l'Italie, l'Espagne et apprenant la langue de chacun de ces pays. De retour en Allemagne, il habita tantôt Leipzig, tantôt Halle.

Ce fut un homme d'une grande érudition. Il a laissé de nombreux ouvrages : le principal a pour titre Adversaria1 ; on cite de lui de savantes éditions annotées de Claudien

1. Adversariorum , commentariorum libri LX. Francof., 1624, in-fol. Ce n'est que le tiers des Adversaria de Barth dont il y avait 180 livres manuscrits.

(Francfort, in-4, 1650), d'Enée de Gaza (Leipzig, in-4, 1655), de Stace (Zwickau, 1664-1665, 4 vol.), etc. Mais ce qui en Barth nous intéresse plus particulièrement, c'est qu'il fut, sans contredit, le premier espagnolisant allemand du xvne siècle. Il avait un véritable culte pour le castillan et en donna des preuves. En 1623, il publiait une traduction latine de l'Are tin *, mais en la traduisant de la version espagnole de Fernan Xuarez2.

En 1624, il donnait une traduction latine annotée de La Célestine3 :

« C'est un livre divin, » écrivait-il dans son prologue, exprimant ainsi la même opinion que Cervantes. L'année suivante, 1625, c'est la Diana enamorada de Gil Polo qu'il traduit, toujours en latin 4.

Les commentateurs qui affirment que Cervantes connut

1. Pornodidascalus seu colloquium muliebre P. Aretini, ex italico in hispanicum sermonem vers, a F. Xuares, et de hisp. in lat. a Csp. Barthio ; addita est expugnatio urbis Romas ab exercitu Caroli V, etc.. Francof., 1623, in-8°.

Id,.. 1624, in-8°. — Id... Cygneœ, 1660, in-8°. (Cette dernière édition contient aussi le catalogue des œuvres de Barth.)

2. Coloquio de las damas eïïl quai se descubren las falsedades : tratos : engaiios ; y hechizerias : de que vsan las mugeres enamoradas : para enganar a los simples : y aun a los muy auisados nombres : que délias se enamoran , Agora nueuamente traduzido de lengua toscana en castellano : por el beneficiado Fernan Xuarez, 1548, in-8°.

Id... Médina del Campo, P. de Castro, 1549, in-8°. Id..., id..., id..., 1607, in-12.

3. Pornoboscodidascalus latinus : de lenonum , lenarum , conciliatricum , servitiorum dolis , venenciis , machinis plusquam diabolicis , de miseriis juvenum incautorum qui florem aetatis amoribus inconcessis addicunt ; de miserabili singulorum periculo et omnium interitu. Lingua hispanica ab incerto auctore instar ludi conscriptus Celestinrc titulo , etc. — Casp. Barthius... transscribebat. Francof., 1624, in-8°.

4. Casp. Barthi Erotodidascalus sive memoralium libri V. Ad hispanicum Gasperis Gilli Polli ; cum figuris ameis. Hanovia, 1625, in-8°.

Barth oublient de dire sur quoi ils font reposer leur assertion. Barth ne commença à voyager que vers 1608 ou 1609 et nous ne savons pas s'il visita l'Espagne avant 161 3, date de la publication des Nouvelles. Il faudrait également prouver la folie de Barth et la date de cette folie. Or, en 161 3, Barth avait 26 ans et aucun de ses biographes ne nous a transmis la plus légère indication d'une folie aussi singulière que celle qu'on lui prête. Si cette folie fut due aux fatigues de ses nombreux travaux, il faut logiquement admettre qu'elle ne se déclara qu'à un âge assez avancé et non en pleine jeunesse. La seule certitude que nous ayons, c'est que son humeur devint, vers le tard, assez étrange pour qu'on ait pu le croire atteint de quelque malaise d'esprit. « Gegen das Ende seines Lebens, nous dit un de ses biographes allemands1, bezeichnete er sich selbst als den verworfensten Sùnder und nichtvùrdigsten Uebelthater. » De là à se croire de verre il y a loin, et, jusqu'à preuve du contraire, nous devons laisser cette fable à ses propagateurs.

Au surplus, là se bornerait la ressemblance. La folie, dans la nouvelle espagnole, n'est qu'un prétexte et, disonsle, un prétexte qui pouvait sans inconvénients être remplacé par un autre tout aussi ingénieux. De plus, croit-on que l'idée d'un fou s'imaginant être de verre n'ait pas pu germer dans le cerveau de Cervantes sans qu'il ait été besoin d'un modèle? Barth n'aurait probablement pas été le premier et sûrement pas le dernier malade atteint d'une semblable folie 2.

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