‹ Le Licencié Vidriera; nouvelleChapitre 6 sur 9 · Allgemeine Deutsche Biographie, t. II. Leipzig · texte numérisé non relu

Allgemeine Deutsche Biographie, t. II. Leipzig

2. Il n'y a que peu d'années se trouvait dans un des hospices d'aliénés de Paris un homme se croyant de verre et qui, restant toujours couché, demandait à grands cris qu'on ne l'approchât pas.

S'il n'a pas de prototype, le licencié a du moins un frère aîné, et quel frère ! On reconnaîtra aisément l'hidalgo dont Cervantes écrivait : perdia el pobre caballero el juicio, et : rematado ya su juicio , vino â dar en el mas estrafw pensamiento que jamâs diô loco en el mundo. Au point de vue cérébral, Vidriera procède de Don Quichotte ; de même que le héros manchois, quedô loco de la mas estrana locura que entre las locuras hasta enfonces se habia visto. Dans l'un comme dans l'autre cas, c'est d'une folie singulièrement généreuse qu'il s'agit, la folie de la vérité. Le voile des mensonges humains ne couvre plus les yeux de Vidriera, et c'est tout ingénument, avec la plus entière bonne foi, qu'il répondra, sous une forme d'une inimitable malice, au populaire et aux badauds, pensant au fond de soi ce que Cervantes pensait lui-même, j'imagine, qu'il est de ces choses dont il faudrait pleurer si l'on ne prenait le parti plus sage d'en rire. Vidriera n'est qu'un masque derrière lequel s'abrite le génial écrivain.

De même que plusieurs autres œuvres de Cervantes *,

i. Don Quichotte a inspiré en Espagne une comédie de Francisco de Avila (Barcelone, 1617), deux de Guillen de Castro (1621), une de Calderon que nous ne possédons plus et celles de Gomez Labrador, Francisco Marti, Valladares, Melendez Valdés, Ventura de la Vega.

Un épisode de Don Quichotte, El Curioso impertinente, a servi à Destouches qui, dans Le Curieux impertinent, a emprunté le commencement de l'intrigue du récit espagnol, mais en a changé le dénouement.

La Jitanilla a servi de thème à Juan Perez de Montalban (la Jitanilla),

le plus sensé des fous a été pris pour thème de certaines comédies *.

En Espagne, le type du licencié Vidriera est devenu très populaire. Aujourd'hui encore, l'expression est d'un usage courant : une personne délicate, susceptible ou méticuleuse est assez communément surnommée un licenciado Vidriera.

à Antonio de Solis (La Jitanilla de Madrid) et sans doute à Molière pour l'épisode d'André de l'Etourdi ; enfin, on connaît les rapprochements qui ont été faits entre cette nouvelle et Notre-Dame de Paris de Victor Hugo»

Agustin Moreto a emprunté au dernier roman de Cervantes le sujet de sa comédie Persiles y Sigismunda.

i. Agustin Moreto. El licenciado Vidriera, comédie. Le héros n'est pas atteint de folie ; il ne fait que la simuler.

El licenciado Vidriera , comedia original en cuatro actos y en verso de D.-G. Romero Larranaga y D.-F. Gonzalez Elipe. Madrid, 1841, in-8°, 64 pages.

En France, Antoine Jacob dit Montfleury (1640-1685), qui emprunta une grande partie de ses sujets aux auteurs dramatiques espagnols dont ^connaissait admirablement la langue, fit, de El licenciado Vidriera, une comédie Le Docteur de verre. (Elle n'a été imprimée dans aucune des éditions du théâtre de Montfleury : 1705, 2 vol. in-12 ; 1739, 3 vol. in-12;. 1775, 4 vol. in-12.)

LE

LICENCIÉ VIDRIERA

Deux étudiants de noble famille, se promenant sur les bords du Tormes, y trouvèrent, dormant sous un arbre, un enfant d'environ onze ans, vêtu comme un paysan. Ils ordonnèrent à un domestique de réveiller, puis ils lui demandèrent d'où il était et ce qu'il faisait, dormant dans cette solitude ; à quoi l'enfant répondit que le nom de son pays, il l'avait oublié, et qu'il allait à la ville de Salamanque chercher un maître à servir, sous la seule condition qu'il lui permît d'étudier. Ils lui demandèrent s'il savait lire; il répondit que oui et qu'il savait aussi écrire.

— Ainsi, dit l'un des étudiants, ce n'est pas par manque de mémoire que tu as oublié le nom de ta patrie ?

— Quel qu'en soit le motif, répondit l'enfant, son nom, pas plus que celui de mes parents, personne ne le connaîtra jusqu'à ce que je puisse leur faire honneur, à eux et à elle.

— Mais de quelle façon penses-tu leur faire honneur? demanda l'étudiant.

— Par mes études, répondit l'enfant, en me rendant célèbre par elles ; parce que j'ai entendu dire que c'est des hommes que se font les évêques.

Cette réponse porta les deux étudiants à le prendre et à l'emmener avec eux; ils le firent étudier comme on fait généralement étudier des domestiques dans cette université. L'enfant dit qu'il s'appelait Thomas Rodaja l : ses maîtres déduisirent de son

i. Rodaja signifie petite roue pleine, rondelle.

nom et de ses vêtements qu'il devait être le fils de quelque pauvre laboureur. Peu de jours après ils l'habillèrent de noir, et, en quelques semaines, Thomas donna des preuves d'une si rare intelligence, en servant ses maîtres avec tant de fidélité, d'exactitude et de zèle, que, tout en ne négligeant en rien ses études, il semblait ne s'occuper que de les servir : et comme le bon service du serviteur porte la volonté du maître à le bien traiter, Thomas n'était déjà plus le domestique de ses maîtres, mais leur compagnon. Bref, pendant huit ans qu'il passa avec eux, il se rendit si célèbre dans l'université par son bon esprit et ses remarquables aptitudes, qu'il était estimé et aimé de toute espèce de gens. Sa principale étude fut celle du droit; mais il excellait surtout dans les humanités, et il avait une si heureuse mémoire que la chose était vraiment surprenante ; il la rehaussait tellement par sa grande intelligence, qu'il n'était pas moins célèbre par l'une que par l'autre.

Il arriva un temps où ses maîtres achevèrent leurs études et revinrent dans leur pays, qui était une des meilleures villes d'Andalousie ; ils emmenèrent Thomas avec eux, et celui-ci y séjourna quelques jours; mais, tourmenté du désir de retourner à ses études et à Salamanque (car la volonté d'y revenir ensorcelle tous ceux qui ont goûté les douceurs de la vie qu'on y mène) , il en demanda la permission à ses maîtres. Ceux-ci, courtois et libéraux, la lui accordèrent , le pourvoyant de telle sorte, qu'avec ce qu'ils lui donnèrent il pouvait subsister trois ans.

Il prit congé d'eux, témoignant sa reconnaissance par ses paroles, et sortit de Malaga (qui était la patrie de ses maîtres). En descendant la côte de la Zambra, chemin d' Antequera, il rencontra un gentilhomme à cheval, en élégant habit de voyage, suivi de deux domestiques également à cheval. Il l'aborda et apprit qu'il faisait la même route que lui; ils devinrent camarades, causèrent de diverses choses et bientôt Thomas donna des preuves de sa rare intelligence et le cavalier de son élégance et de son usage des cours. Il dit qu'il était capitaine d'infanterie au service de Sa Majesté et que son enseigne rassemblait sa compagnie près de Salamanque. Il lui vanta la vie du soldat, lui peignit sous de très belles couleurs la beauté de la ville de Naples, les délices de Palerme, l'abondance de Milan, les festins de Lombardie, les

— 4i — splendides repas des hôtelleries; il lui représenta le plaisir de dire : « Vite, patron; viens ici, maraud: apporte le maquereau, les poulets et le macaroni r. » Il porta aux nues la vie libre du soldat et la liberté de l'Italie ; mais il ne lui dit rien du froid qu'éprouvent les sentinelles, du péril des assauts, de l'épouvante des batailles, de la famine des sièges, de l'explosion des mines, ni d'autres choses de cette nature que quelques personnes prennent et tiennent pour des suppléments au poids de la vie de soldat, alors qu'elles en sont la charge principale. Bref, il lui dit tant de choses, et de si belle façon, que la sagesse de notre Thomas Rodaja commença à faiblir, et sa volonté à s'amouracher de cette vie qui côtoie la mort de si près.

Le capitaine, qui s'appelait don Diego de Valdivia2, enchanté de la bonne mine, de l'esprit et de la désinvolture de Thomas, lui demanda de l'accompagner en Italie, ne fût-ce que par curiosité de la voir; il lui offrait sa table et même, s'il était nécessaire, son drapeau, parce que son enseigne devait le quitter bientôt. Il n'en fallut pas beaucoup pour que Thomas acceptât l'invitation, se faisant en lui-même le raisonnement qu'il serait bon de voir l'Italie, les Flandres et d'autres terres et pays; car les longs voyages assagissent les hommes ; il n'y dépenserait tout au plus que trois ou quatre années qui, ajoutées au petit nombre qu'il avait, ne seraient pas suffisantes pour l'empêcher de terminer ses études. Comme si tout devait se passer selon ses désirs, il dit au capitaine qu'il l'accompagnerait volontiers en Italie, mais à la condition qu'il n'aurait pas à s'enrôler sous un drapeau. Le capitaine lui représenta que peu importait l'enrôlement; qu'enrôlé,

i. Le texte de cette phnise italienne est, dans l'édition originale, légèrement espagnolisé : « Aconcha patron, pasa aca manigoldo, venga la macarela, li polastri é li macarroni. »

2. Ce n'est pas un nom de fantaisie. Cervantes a effectivement connu un « licenciado Diego de Valdivia, alcalde de la Real Audiencia de Sevilla ». Ce n'est pas la seule fois qu'il a utilisé le nom d'un personnage avec lequel il s'est trouvé en rapports ; mais ici le nom seul n'est pas inventé. Voir les Nuevos Documentas para ilustrar la vida de Miguel de Cervantes Saavedra, publics à Séville en 1864, par l'émiiient cervantiste D. José Maria Ascnsio y Toledo (pp. 2 et 42).

il participerait aux secours et aux payes de la compagnie, et qu'il lui accorderait un congé toutes les fois qu'il le lui demanderait.

— Ce serait, dit Thomas, aller contre ma conscience et contre celle du seigneur capitaine ; aussi aimé-je mieux partir libre qu'enrôlé.

— Une conscience si scrupuleuse, dit don Diego , est plutôt celle d'un religieux que d'un soldat ; mais quoi qu'il en soit , nous voilà camarades.

Ils arrivèrent cette nuit-là à Antequera, et, grâce à de longues étapes, rejoignirent, en peu de jours, la compagnie déjà formée et qui commençait à se diriger vers Carthagène, s'arrêtant, elle et quatre autres, dans les villages qu'elles traversaient. Thomas y remarqua l'autorité des commissaires, les exigences de quelques capitaines, la sollicitude des fourriers, l'industrie et l'art de calculer des payeurs, les plaintes du peuple, le rachat des billets de logement, l'insolence des conscrits, les querelles avec les hôteliers, l'habitude de demander des bagages plus qu'il n'était nécessaire et enfin l'obligation presque absolue de faire tout ce qu'il remarquait et qui lui paraissait mal. Thomas avait échangé les habits d'étudiant pour ceux de soldat x et il prit des airs de rodomont. De ses nombreux livres, il ne garda que des Heures de Notre- Dame, et un Garciîaso sans commentaires, qu'il portait dans ses deux poches. Ils arrivèrent à Carthagène, plus vite qu'il ne l'auraient voulu, car être logés à droite et à gauche est une vie large et variée, et chaque jour se présentent des choses nouvelles et plaisantes.

Là, ils s'embarquèrent sur quatre galères de Naples et Thomas Rodaja remarqua l'étrange vie de ces maisons maritimes, où le plus souvent les punaises vous maltraitent, les forçats vous volent, les marins vous rudoient, les souris vous rongent et le mouvement de la mer vous fatigue. Les grandes bourrasques et les tourmentes le remplirent de peur, surtout dans le golfe du Lion, où deux tempêtes les assaillirent : l'une les jeta sur la Corse, l'autre sur Toulon, en France. Enfin, après des nuits sans

i. Habiase vestido Tomas de papagayo. Les couleurs des vêtements de certains soldats de cette époque étaient, en effet, des couleurs de perroquet.

sommeil, mouillés, les yeux cernés, ils arrivèrent à la belle ville de Gênes.

Ils débarquèrent dans son port abrité *, et après avoir visité une église, le capitaine entra avec tous ses camarades dans une hôtellerie où ils mirent en oubli toutes les bourrasques passées dans leur joie présente. Là, ils connurent la douceur du Treviano, la vigueur du Montefiascone 2 , la force de YAsperino, la générosité des vins grecs de Candie et de Samos, la grandeur de celui des Cinq Vignes, la douceur et le naturel paisible de Dame Grenache* , la rusticité de la Centola, sans que parmi tous ces seigneurs osât paraître la bassesse du vin de Romagne. L'hôte, après leur avoir fourni cette série si longue de vins si différents, offrit de faire paraître sans user de tromperie, réellement et véritablement, le Madrigal, le Coca, YAlaejos, le vin de la ville plus impériale que royale +, séjour du dieu du rire ; il offrit YEsquivias, YAlanis, le Ca\alla, le Gnadalcanal et le Membrilla, sans oublier le Ribadabia et le Descargamaria. Enfin l'hôte nomma plus de vins et leur en donna plus que n'en put avoir dans ses caves Bacchus lui-même.

Le bon Thomas s'étonna aussi des blonds cheveux des Génoises, de l'aimable et gaillarde tournure des hommes et de l'admirable beauté de la ville dont les maisons semblent enchâssées dans des rochers comme des diamants dans de l'or. Le lenmain débarquèrent toutes les compagnies qui devaient aller en Piémont; mais Thomas ne voulut pas faire ce voyage. Il préféra s'en aller de là, parterre, à RomeetàNaples, projetant de revenir, par la grande Venise et par Lorette, à Milan et en Piémont, où don Diego de Valdivia lui dit qu'il le trouverait, si on ne l'avait pas encore envoyé dans les Flandres, ainsi que le bruit en courait.

Deux jours après, Thomas prit congé du capitaine et en cinq

i. En su recogido mandrache. La partie la plus sud-orientale du port de Gênes porte encore aujourd'hui le nom de Mandraccio. Elle est bordée, dans sa largeur, par la place Cavour.

2. Vin de muscat renommé. Montefiascone est à 17 kilomètres N.-N.-O. de Viterbe.

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