‹ Le Licencié Vidriera; nouvelleChapitre 7 sur 9 · Vin rouge doux d'Aragon · texte numérisé non relu

Vin rouge doux d'Aragon

4. Ciudad Real. C'est non loin de cette ville qu'est situé Valdepenas, dont les vins sont si célèbres.

arriva à Florence, après avoir vu Lucques, ville petite mais très bien bâtie et dans laquelle les Espagnols sont mieux vus et mieux reçus qu'en aucune autre partie de l'Italie. Florence le satisfit complètement, autant par son agréable situation que par sa propreté, ses somptueux édifices, sa fraîche rivière et ses rues paisibles; il y passa quatre jours et partit aussitôt pour Rome, reine des villes et maîtresse du monde.

Il visita ses temples, adora ses reliques et admira sa grandeur; et, de même qu'aux ongles on reconnaît la grandeur et la force du lion, de môme il reconnut celles de Rome par ses marbres ruinés, ses statues, les unes brisées, les autres entières, par ses arcs de triomphe rompus et ses thermes renversés, par ses magnifiques portiques et ses grands amphithéâtres, par son fleuve fameux et saint, aux rives toujours baignées l, et sanctifiées par les reliques innombrables des corps des martyrs qui y eurent leur tombeau, par ses ponts, qui semblent se regarder les uns les autres, et par ses rues qui par leur nom seul sont fameuses au dessus de toutes les autres villes du monde : la voie Appienne, la Flaminienne, la Julienne et d'autres aussi célèbres. Il n'admira pas moins la division des montagnes qu'elle renferme dans ses murailles : le Célius, le Quirinal, le Vatican et les quatre autres dont les noms témoignent de la grandeur de la majesté romaines.

Il remarqua aussi l'autorité du collège des cardinaux, la majesté du Souverain Pontife, le concours et la variété des gens et des nations. Il admira tout, remarqua tout et apprécia tout à sa juste valeur. Après avoir fait la station des sept églises, s'être confessé à un pénitencier et avoir baisé le pied de Sa Sainteté, chargé d'agnus et de chapelets , il résolut d'aller à Naples. Comme on était à la saison des fièvres, chose mauvaise et dangereuse pour tous ceux qui entrent à Rome ou qui en sortent par terre, il prit la mer; à l'étonnement qu'il avait eu de voir Rome s'ajouta celui que lui causa la vue de Naples, la ville, à son avis et à celui de tous ceux qui l'ont vue, la plus belle d'Europe et même du monde entier.

De là, il se rendit en Sicile, vit Palerme, puis Messine. De

i. Antithèse ironique : Cervantes pensait sans doute aux fleuves espagnols.

Palerme, il admira la situation et la beauté ; de Messine, le port, et de toute l'île, l'abondance, qui la fait nommer avec raison le grenier de l'Italie. Il revint à Naples et à Rome et de là se rendit à Notre-Dame-de-Lorette, dans le saint temple de laquelle il ne vit ni murs, ni murailles, tant ils étaient couverts de béquilles, suaires, chaînes, entraves, menottes, chevelures, figures de cire, tableaux et portraits, qui indiquaient clairement les innombrables grâces que beaucoup de personnes avaient reçues de la main de Dieu par l'intercession de sa divine mère, car il a voulu honorer cette sainte image et l'autoriser d'une multitude de miracles, en récompense de la dévotion qu'ont pour elle ceux qui ont orné les murs de sa maison de semblables ex-votos. Il vit la chambre même et la place où se dénoua la plus haute et la plus importante ambassade qu'aient vue, sans la comprendre, tous les cieux, tous les anges et tous les habitants des demeures éternelles.

De là, il s'embarqua à Ancône et se rendit à Venise, ville qui, si Colomb n'était pas venu au monde, n'aurait pas eu sa pareille; il n'en est pas ainsi, grâce au ciel et au grand Fernand Cortés qui conquit la grande Mexico pour que la grande Venise eût, en quelque sorte, une rivale. Ces deux villes fameuses se ressemblent par leurs rues qui sont des canaux : celle d'Europe, admiration de l'ancien monde; celle d'Amérique, étonnement du monde nouveau. Il lui sembla que la richesse de Venise était infinie, son gouvernement prudent, sa situation inexpugnable, son abondance grande, ses environs gais, qu'en un mot , elle était, dans son ensemble et dans ses parties, digne de sa renommée qui est répandue dans toutes les parties du monde ; il eut lieu de penser que ce qui donnait plus de poids à cette vérité, c'était son fameux arsenal qui est le lieu où se fabriquent les galères et d'autres vaisseaux innombrables. Les plaisirs et les passetemps que notre curieux voyageur trouva à Venise furent à peu près ceux de Calypso, car ils lui faisaient presque oublier son premier dessein. Mais, y ayant séjourné un mois, il revint, par Ferrare, Parme et Plaisance, à Milan, officine de Vulcain, objet de haine du royaume de France, ville enfin dont on dit qu'elle peut parler et agir. Ce qui la rend magnifique, c'est sa grandeur, son dôme et la merveilleuse abondance de toutes les choses nécessaires à la vie humaine.

De là, il alla à Asti et il y arriva juste à temps , car, le lendemain, le régiment partait pour les Flandres. Il fut très bien reçu par son ami le capitaine ; en sa compagnie , et comme son camarade, il passa en Flandre et arriva à Anvers, ville aussi faite pour émerveiller que celles qu'il avait vues en Italie. Il visita Gand et Bruxelles et remarqua que tout le pays se disposait à prendre les armes pour entrer en campagne l'été suivant.

Ayant satisfait le désir qui l'avait porté à voir ce qu'il avait vu, il résolut de retourner en Espagne et à Salamanque pour y achever ses études ; il le fit ainsi qu'il le pensait, au très grand déplaisir de son camarade qui le pria, en prenant congé de lui, de l'informer de sa santé, de son arrivée et de ses affaires. Il le lui promit, comme il le lui était demandé, et, à travers la France, revint en Espagne sans avoir vu Paris, alors troublé par des guerres. Enfin, il arriva à Salamanque où il fut bien reçu •de ses amis et, grâce aux facilités qu'ils lui procurèrent, il poursuivit ses études jusqu'à ce qu'il obtint le grade de licencié en droit.

A cette époque arriva dans cette ville une dame pleine de faste et d'artifices. Aussitôt accoururent à l'amorce et à l'appeau tous les oiseaux du lieu : il n'y eut si petit écolier qui ne lui fît visite. On rapporta à Thomas que cette dame disait qu'elle avait vécu en Italie et en Flandre, et pour savoir s'il la connaissait, il alla chez elle. Dès qu'elle l'eût vu, elle en devint amoureuse, mais lui ne l'aurait pas remarquée, et, s'il n'avait été forcé et poussé par d'autres, il ne serait pas entré dans sa maison. En fin de compte, elle lui découvrit son amour et s'offrit à lui. Mais comme il faisait plus attention à ses livres qu'à d'autre passe-temps, il ne répondait en aucune façon au goût de la dame qui, se voyant dédaignée et, à ce qu'il lui semblait, abhorrée, crut qu'elle ne pourrait conquérir par des voies ordinaires le rocher de la volonté de Thomas. Elle résolut de chercher d'autres moyens qui lui semblèrent plus efficaces et suffisants pour arriver à l'accomplissement de ses désirs. Conseillée par une mauresque, elle

donna à Thomas un charme dans un coing confit de Tolède r, croyant lui donner une chose qui forcerait sa volonté à l'aimer, comme s'il y avait au monde des herbes, des enchantements ou des paroles pouvant forcer le libre arbitre2; aussi celles qui donnent ces boissons ou ces mets destinés à faire aimer, sontelles appelées empoisonneuses, car elles ne font autre chose que donner du poison à qui les prend, comme l'a démontré l'expérience en beaucoup d'occasions.

Thomas mangea le coing d'une manière si malheureuse qu'il commença aussitôt à frapper des pieds et des mains comme s'il avait été atteint d'épilepsie ; il demeura sans connaissance pendant plusieurs heures au bout desquelles il revint à lui dans un état voisin de l'hébétement : d'une langue troublée et bégayante, il dit qu'un coing qu'il avait mangé l'avait tué et déclara qui le lui avait donné. La justice, instruite du fait, alla rechercher la malfaitrice; mais elle, voyant le mauvais résultat de l'aventure, s'était déjà mise en sûreté et ne reparut jamais.

Thomas resta six mois au lit, pendant lesquels il sécha et n'eut plus, comme on dit, que la peau et les os; il laissait voir qu'il avait l'esprit troublé ; et , quoiqu'on lui donnât tous les remèdes possibles, on ne put guérir que la maladie de son corps et non celle de son intelligence. Il revint donc à la santé, mais demeura fou de la plus étrange folie qu'on eût jamais vue jusqu'alors. Le malheureux s'imagina qu'il était tout de verre et, dans cette pensée, dès que quelqu'un s'approchait de lui, il poussait des cris terribles, demandant et suppliant, par ses paroles et ses raisonnements, qu'on ne l'approchât point parce qu'on le briserait,

i. Les coings confits de Tolède étaient aussi renommés au xvne siècle que le sont aujourd'hui ceux de Puente Genil.

2. Comparer cette déclaration à celle contenue dans Don Quichotte (I, 22) : « Je sais bien qu'il n'y a pas dans le monde de sortilèges qui puissent détourner et contraindre la volonté, comme le pensent quelques simples ; nous avons notre libre arbitre ; ni herbes, ni enchantements ne peuvent le violenter. Ce que font quelques naïves femmelettes et quelques fripons pleins de fourberie, ce sont des breuvages et des poisons, avec lesquels ils rendent les hommes fous , laissant entendre qu'ils peuvent les faire aimer, alors qu'il est, comme je le dis, impossible de forcer la volonté. »

car il n'était réellement pas fait comme les autres hommes, étant entièrement de verre des pieds à la tête. Pour lui ôter cette étrange idée, beaucoup de personnes, sans avoir égard à ses cris et à ses prières, s'approchèrent de lui et le serrèrent dans leurs bras, en lui disant de considérer qu'il ne se brisait pas. Mais tout ce que Ton obtenait, c'était que le pauvre malheureux se jetât par terre en poussant mille cris ; une défaillance le prenait aussitôt et il ne revenait à lui qu'au bout de quatre heures, en renouvelant ses plaintes et ses prières de ne pas l'approcher de nouveau.

Il demandait qu'on lui parlât de loin et qu'on l'interrogeât sur ce que l'on désirait : il répondrait à tous avec plus d'intelligence que jadis, étant un homme de verre et non de chair, parce que le verre, qui est d'une matière subtile et délicate, agit sur l'âme avec plus de promptitude et d'efficacité que ne le fait la matière du corps, qui est pesante et terrestre. Quelques-uns voulurent voir s'il disait vrai et lui posèrent des questions nombreuses et difficiles auxquelles il répondit spontanément avec une très grande acuité d'esprit ; ce qui étonna les plus lettrés de l'université, ainsi que les professeurs de médecine et de philosophie, ce fut de voir, chez un sujet atteint d'une si étrange folie que celle de penser qu'il était de verre, une si grande intelligence répondant à toute question avec justesse et pénétration.

Thomas demanda qu'on lui donnât quelque étui où il pût mettre son corps, ce vase fragile, craignant qu'il ne se brisât s'il endossait un vêtement étroit ; aussi lui donna-t-on une robe grise et une chemise très large, qu'il revêtit avec beaucoup de précautions. Il se ceignit d'une corde dercoton, ne voulut de souliers d'aucune sorte et imagina, pour qu'on lui donnât à manger sans arriver jusqu'à lui, de mettre au bout d'un bâton un petit pot de chambre dans lequel on plaçait quelques fruits de la saison ; il ne voulait ni chair ni poisson, ne buvait qu'à une fontaine ou dans un ruisseau au moyen de ses mains. Quand il allait par les rues, il en prenait toujours le milieu, regardant les toits, dans la crainte que quelque tuile n'en tombât et ne le brisât. L'été, il dormait dans les champs à la belle étoile ; l'hiver dans quelque maison et s'enfonçait dans la paille jusqu'au cou, disant que c'était là le lit le plus convenable et le plus sûr que puissent avoir les hommes de verre. Quand il tonnait, il tremblait comme un

homme atteint de tremblement mercuriel, se précipitait dans la campagne et ne rentrait en ville qu'une fois la tempête passée. Ses amis le tinrent longtemps enfermé; mais, voyant que sa folie s'aggravait, ils résolurent de lui accorder ce qu'il leur demandait, qui était de le laisser aller en liberté. Il alla donc par la ville, causant de l'étonnement et de la pitié à tous ceux qui le connaissaient.

Les gamins l'entouraient aussitôt, mais il les tenait à distance avec son bâton et les priait de lui parler de loin pour qu'il ne se brisât pas, car étant homme de verre, il était très fragile, et très délicat. Les gamins, qui sont l'engeance la plus turbulente du monde, se mirent, malgré ses prières et ses cris, à lui lancer des chiffons et même des pierres, pour voir s'il était de verre comme il le disait; mais il criait et s'agitait tellement, que les passants, pris de pitié, grondaient et châtiaient les gamins pour les empêcher de le tourmenter.

Mais, un jour qu'ils l'avaient beaucoup fatigué, il se tourna vers eux en disant : « Que me voulez- vous, gamins, obstinés comme des mouches, sales comme des punaises, hardis comme des puces ? Suis-je par hasard le mont Testaccio de Rome , pour que vous me lanciez tant de tessons et de tuiles r ? » Beaucoup de gens le suivaient toujours pour l'entendre gronder et répondre à tout le monde, et les gamins prirent le parti de l'écouter plutôt que de le tourmenter.

Passant une fois par la friperie de Salamanque, une fripière lui dit : « Sur mon âme , seigneur licencié, j'ai grand chagrin de votre malheur; mais que ferais-je, car je ne puis pleurer, n'est-ce pas?» Il se tourna vers elle et lui dit très tranquillement : « Filùe Hierusalem, plorate super vos et super filios vestros. » Le mari de la fripière comprit la malice de cette réponse et lui dit : « Frère

i. Le Monte Testaccio (Mous Testaceus) de Rome, qui ne date, dit-on, que du inc siècle, est un monceau de fragments de poteries {testa, tesson), de gravois et de débris de toutes sortes. Le Monte Citorio a été formé de la même manière.

Le Licencié Vidricra. 4-

licencié Vidriera1 (ainsi disait-il qu'il se nommait), vous tenez plus du rusé que du fou. » — « Je m'en moque, répondit-il, pourvu que je ne tienne rien du^sot. »

Passant un jour devant une maison publique, il vit que plusieurs des femmes de cette maison se tenaient sur la porte ; il dit que c'étaient les bagages de l'armée de Satan qui étaient logés dans la maison de l'enfer.

Quelqu'un- lui demanda quel conseil ou quelle consolation il donnerait à un de ses amis qui était fort triste parce que sa femme l'avait quitté pour un autre. Il répondit : « Dis-lui de rendre grâces à Dieu d'avoir permis qu'on enlevât son ennemi de sa maison. » — « Ainsi donc, il n'ira pas la chercher? » reprit l'autre. — « Certes non, répliqua Vidriera, parce que la retrouver serait retrouver un témoin perpétuel et véritable de son déshonneur. » — « Puisqu'il en est ainsi, dit l'interlocuteur, que ferais-je pour avoir la paix avec ma femme? » — Il lui répondit : « Donne-lui ce dont elle aura besoin; laisse-la commander à tous ceux de ta maison, mais ne souffre pas qu'elle te commande. » «

Un enfant lui dit : « Seigneur licencié Vidriera, je veux quitter mon père parce qu'il me fouette souvent. » — Il lui répondit : « Remarque, mon enfant, que les coups de fouet que les pères donnent à leur fils honorent, et que ceux du bourreau déshonorent. »

Etant à la porte d'une église, il y vit entrer un laboureur, de ceux qui se targuent d'être vieux chrétiens 2 ; derrière lui en

i. Vidriera signifie vitrage, verrière, verrine. Le titre de la nouvelle pourrait être traduit Le licencié de verre.

2. Cristianos viejos. On nommait ainsi ceux dont les ascendants étaient chrétiens, par opposition aux cristianos nuevos, juifs et maures convertis ou passant pour convertis.

venait un autre qui ne pratiquait pas depuis aussi longtemps que le premier. Le licencié se mit à crier à tue- tête au premier laboureur : « Attendez, Dimanche, que Samedi .soit passé. »

Il disait que les maîtres d'école étaient heureux, car ils avaient toujours affaire à des anges, très gentils s'ils n'étaient morveux.

Un autre lui demanda que lui semblait des maquerelles. Il répondit que les véritables n'étaient pas celles que l'on connaissait comme telles, mais bien les voisines qui donnent de mauvais conseils.

La nouvelle de sa folie, de ses réponses et de ses propos se répandit par toute la Castille ; elle parvint à la connaissance d'un prince ou grand seigneur qui était à la cour. Ce prince voulut le faire venir près de lui et chargea un chevalier de ses amis , qui était à Salamanque, de le lui envoyer. Ce chevalier, le rencontrant un jour, lui dit : « Que le seigneur licencié Vidriera sache qu'un grand personnage de la cour veut le voir et l'envoie chercher. » — A quoi il répondit : « Que Votre Grâce m'excuse auprès de ce seigneur, mais je ne suis pas fait pour le palais , car j'ai de la pudeur et ne sais pas flatter. »

Malgré cela, le chevalier l'envoya à la cour ; pour l'y mener, on usa de ce moyen : on le mit dans une sorte de panier double, semblable à ceux dans lesquels on porte le verre ; comme contrepoids, on se servit de pierres. Au milieu de la paille dans laquelle il se trouvait, on plaça quelques objets en verre, pour faire comprendre qu'on le transportait comme un vase de verre.

Il arriva à Valladolid, où se trouvait la cour à cette époque; il y entra pendant la nuit et on le tira de son panier dans la maison du seigneur qui l'avait envoyé chercher. Celui-ci le reçut fort bien et lui dit : « Que le seigneur licencié Vidriera soit le bienvenu. Comment a-t-il supporté le voyage ? Comment va sa

santé ?» — A quoi il répondit : « Aucun chemin n'est mauvais pourvu qu'on l'achève, sauf celui qui mène à la potence; ma santé n'est ni bonne, ni mauvaise, parce que mon pouls est d'accord avec mon cerveau. »

Le lendemain, ayant vu sur des perches beaucoup de faucons et autres oiseaux de fauconnerie, il dit que cette sorte de chasse était digne des princes et des grands seigneurs, mais qu'ils prissent garde que le plaisir comparé au profit en était de deux mille pour un. La chasse au lièvre était très agréable, ajouta-t-il, surtout quand on chassait avec des lévriers appartenant à autrui.

Le chevalier s'amusa de sa folie et le laissa sortir par la ville, sous la protection et la garde d'un homme chargé d'empêcher les gamins de lui faire du mal ; de ceux-ci et de la cour entière, il fut connu en six jours. A chaque pas, dans chaque rue, à tous les coins, il répondait à toutes les questions qu'on lui posait.

Un étudiant lui demanda s'il était poète, parce qu'il lui semblait avoir des dispositions pour tout. Il répondit : « Jusqu'à présent je n'ai été ni si sot ni si heureux. » — «Je ne comprends pas sot et heureux ? » dit l'étudiant. — Et Vidriera répondit : « Je n'ai été ni assez sot pour être devenu un mauvais poète, ni assez heureux pour avoir mérité d'en être un bon. »

Un autre étudiant lui demanda en quelle estime il tenait les poètes. Il répondit qu'il prisait fort la poésie, mais nullement les poètes. — « Pourquoi rela? » lui demanda-t-on. Il répondit que sur le nombre infini de poètes qu'il y avait, les bons étaient si peu nombreux qu'à peine faisaient-ils nombre et que, par conséquent, comme il n'y avait pas de poètes, il ne les estimait pas ; mais qu'il admirait et révérait la poésie, parce qu'elle renfermait en soi toutes les sciences ; en effet, elle se sert de toutes, s'en pare, polit et tire à la lumière leurs oeuvres merveilleuses; grâce à elles, elle remplit le monde de profit, de délices et d'étonnement. Il ajouta encore : « Je sais combien l'on doit estimer un bon poète, car je me rappelle ces vers d'Ovide qui disent :

Cura ducurn fuerant olim regumque poeUe

Prœmiaque antiqui magna tulere chori, Sanctaque majestas, et erat venerabiïe nomen

Vatibus, et largœ sœpe dabantur opes x.

J'oublie encore moins la haute qualité des poètes ; Platon les appelle interprètes des dieux et Ovide en dit :

Est Deus in nobis, agitante calescimus Mo2.

Il dit aussi :

At sacri vates, et Divum cura vocamur.

Voilà ce que l'on dit des bons poètes ; car, que dire des mauvais, des barbouilleurs, sinon qu'ils sont l'idiotie et l'ignorance du monde? » — Et il reprit: « Regardez un de ces poètes improvisés, quand il veut lire un sonnet aux personnes qui l'entourent ; quels saluts il leur fait en disant : « Que Vos Grâces écoutent un petit sonnet que je fis hier soir, à certaine occasion; à mon avis, quoi qu'il ne vaille rien, il a un je ne sais quoi de joli. » Là-dessus, il tord ses lèvres, arque ses sourcils, fouille dans sa poche et, d'entre mille papiers graisseux et à moitié déchirés qui contiennent un autre millier de sonnets, il tire celui qu'il veut réciter et le dit enfin d'un ton melliflu et minaudier. Si, par hasard, ceux qui l'écoutent ne le louent point, par malice ou par ignorance , il leur dit : « Ou Vos Grâces n'ont pas compris le sonnet, ou je n'ai su le dire; aussi convient-il que je le récite de nouveau et que Vos Grâces y prêtent plus d'attention, car, en vérité, le sonnet le mérite. » Et il recommence à le réciter avec de nouveaux gestes et de nouvelles pauses K Qu'est-ce donc quand

i. Ovide, Art d'aimer III, 405 et suiv.

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