CHAPITRE PREMIER
L'homme sent, pense, aime, veut et se meut. Ces diverses fonctions atteignent en lui, dans la série des êtres vivants, un degré de puissance et d'étendue qui le distingue des autres espèces, et lui confère sa qualité d'homme. Sa vie implique la vie animale, mais elle la dépasse, soit en nature, soit en mesure (question que nous ne tranchons pas ici) ; elle se caractérise par des différences spéciales qui la font humaine.
Il n'est point de moyen terme entre la vie et la mort, mais on peut dire que la vie est une quantité, qu'elle est susceptible d'augmentation et de diminution, qu'un être vit plus ou moins, selon qu'il est plus ou moins richement doué, ou selon qu'il développe ou laisse s'atrophier les puissances qui constituent son activité. L'homme est évidemment l'être que nous connaissons où se manifeste le plus de vie, mais c'est l'être aussi où, dans les limites de l'espèce, la quantité de vie présente le plus de variations ; il n'y a dans aucune espèce deux individus qui puissent être aussi différents
l'un de l'autre que peuvent l'être deux hommes par le développement total de leurs aptitudes respectives, en un mot par la vie en chacun d'eux.
A supposer, chez l'homme, la vie la plus intense dont il soit capable, quelque élevé d'ailleurs que soit son rang dans l'univers, sa vie est assurément finie. Il n'a que certaines façons d'être et d'agir; il ne sent que par une communication restreinte et imparfaite avec son milieu, il ne pense que sur ce qu'il a "senti, n'aime de l'objet que ce qu'il en a pu connaître, et ne se meut que selon les étroites proportions de sa stature et la courte portée de ses organes. Les fonctions de sa vie, soit morale, soit physique, sont donc limitées dans leur nombre, leur énergie, leur matière et leur durée. De là sa multiple dépendance.
Tant qu'en agissant il ne touche pas au terme de son activité, il ne se sent pas dépendant, mais dès qu'il y touche il sent sa dépendance. Dans le premier cas, en effet, il n'aperçoit que son être, il voit seulement ce qui pose son existence ; tout à ses yeux l'affirme et rien encore ne le nie ; il peut se croire sans bornes et sans maître, et sa volonté à chaque instant satisfaite lui donnerait la pleine illusion du libre arbitre, quand même tous ses actes pourraient être lus d'avance dans son essence et prévus comme le cours d'un astre ; il n'aurait même pas, à vrai dire, le sentiment et la notion du libre arbitre, faute d'un obstacle qui
LE PROBLÈME DU BONHEUR. ' b
le lui révélât en faisant saillie sur l'uniformité de son bonheur. Mais dans le second cas, lorsqu'il touche au terme de son activité, à la limite de ses forces et de leur portée, il est averti de sa condition dépendante, soit par l'attaque ou la résistance douloureuse des objets extérieurs, soit par la fatigue, l'épuisement de sa propre énergie qui trouve en elle-même sa limite dans son plus grand effort possible. Alors l'homme se reconnaît à la fois subordonné et aux forces du monde et à la mesure des siennes.
Mais il n'éprouve pas seulement sa dépendance par le sentiment de ses limites et des barrières que lui oppose le monde, il l'éprouve encore et plus fréquemment par le sentiment de ses liens nécessaires avec le monde, c'est-à-dire par ses besoins physiques et moraux.
Le monde extérieur le tient en sujétion par d'impérieux attraits plus encore que par d'invincibles résistances. Ainsi, l'obstacle, la fatigue et le besoin conspirent à lui révéler que sa nature est finie. Il se sent donc partie d'un ensemble ; non point partie isolée, capable de subsister par ellemême et ne subissant qu'un simple voisinage, mais bien partie intégrante et solidaire d'un infini qui l'enveloppe immédiatement, le traverse, l'alimente et l'entraîne dans une circulation immense sous le joug des lois universelles.
De quelque façon, donc, que l'homme comprenne
son bonheur, il reconnaît, bon gré, mal gré, ouvertement ou tacitement, la dépendance où il est de son milieu terrestre. Il le fait donc toujours consister à savoir dépendre sans souffrir, à jouir de la dépendance par le profit tiré de l'objet utile, agréable ou beau, et même à jouir par le sentiment qu'il dépend, comme dans l'amour.
Ainsi avoir faim ou soif, c'est dépendre, mais assouvir sa faim et sa soif, c'est une jouissance due à cette sujétion même ; aimer, c'est dépendre parce qu'on ne vit plus que pour et par un autre, mais se dévouer et mesurer par le sacrifice combien l'on dépend de ce qu'on aime, c'est pour une élite la plus haute joie ; admirer, c'est encore dépendre, c'est se sentir dominé par quelque supériorité, mais en même temps c'est aspirer vers elle et sentir une attraction et un mouvement d'essor qui est la suprême joie, l'enthousiasme.
Qu'il jouisse ou pâtisse, l'homme dépend, mais il n'a conscience de sa dépendance que dans la douleur. Quand l'impression flatte la sensibiHté, que l'effort manifeste sans fatigue la puissance et que le besoin se satisfait, l'homme ne ressent que ce qu'il aime, peut ce qu'il veut, possède ce qu'il désire ; tout en lui et hors de lui concourt à assurer son existence et à favoriser son développement harmonieux ; il n'aperçoit qu'une chose, l'accomplissement de sa destinée telle qu'elle est écrite dans ses instincts, dans ses goûts, dans ses aspirations, en un mot
dans la constitution même de son être : il est heureux. Se remplir et se répandre, s'assouvir et s'épanouir, vivre enfin le plus possible, tel est pour lui le bonheur. Dès qu'il n'est plus contraint, fût-il conduit sans être consulté, il se croit indépendant ; il lui suffit de pouvoir ce qu'il veut, quel que soit l'auteur de sa volonté : lui, son semblable ou la Nature. Quand au contraire l'impression est une atteinte pénible à l'activité, que la fatigue vient attester l'impuissance, et le besoin persistant la misère, l'homme éprouve les efïets de son réel esclavage; il cherche à le vaincre et succombe; au dehors tout résiste ou refuse, au dedans tout crie, il est malheureux. Alors, dans sa passion de bonheur, ou bien il rêve quelque part un ciel pour y vivre entièrement et toujours, ou bien il se désespère et va jusqu'à se tuer pour ne pas vivre à demi. Le rêve et le désespoir ont la même origine.
Rien n'est plus intolérable à l'homme que de sentir sa vitalité sans vivre ; c'est l'odieux tourment de l'ennui, quand ce n'est pas celui de l'indigence. Depuis le désœuvrement qui est pour lui la moindre vie, jusqu'à l'enthousiasme qui est la plus haute, il est des degrés infinis dans l'intensité et dans la qualité des joies. Tous ne visent pas aux régions supérieures de la félicité, où n'atteignent que la science et l'héroïsme ; la plupart ne placent point si haut le but de leur ambition ; ils cherchent le contact immédiat de la nature sensible, la posses-
sion palpable, exclusive des biens matériels. Il leur faut des trésors qui puissent n'être qu'à eux seuls et n'aboutissent qu'à eux. Le beau et le vrai, les choses intangibles, qui échappent à la propriété, ne sont point les objets de leur grossier désir. Mais tous les hommes, par l'amour ou par l'égoïsme, tous veulent vivre le plus possible, voir leur essence virtuelle réalisée, sinon comme elle pourrait et devrait l'être, du moins telle qu'ils la comprennent, vile ou sublime.
Or, vivre conformément à l'idée qu'on se fait de sa propre essence, c'est vivre selon sa volonté. La volonté, en effet, n'est pas autre chose que la mise en train de l'activité par xme idée. Et quelle idée? Précisément celle qui exprime l'intérêt d'agir et le mode d'agir le plus conforme à cet intérêt ; et ce qui détermine l'intérêt d'agir, c'est la connaissance acquise par l'homme de sa nature et de sa condition, connaissance spontanée ou réfléchie, vraie ou fausse. Selon l'idée qu'il se fait de son être etdeses rapports avec les autres êtres, l'intérêt d'agir consistera pour lui soit à jouir par les sens, soit à créer du bonheur autour de lui, soit à se sacrifier, à se rendre maître de ses désirs plutôt que de leur objet même. Dans tous les cas il sera heureux s'il accomplit sa vie selon sa volonté, et il ne saurait l'être autrement. On peut savoir ce qui ferait le bonheur d'un autre, mais, si on ne l'en convainc pas, on ne le rendra pas heureux.
Bien que chacun poursuive le bonheur dans la voie particulière qui lui convient et le constitue à sa manière, il ne s'ensuit pas qu'on ne puisse définir les conditions que doit remplir chez un individu quelconque l'état de sa sensibilité pour être appelé bonheur. Les plaisirs physiques et la joie irréfléchie qui naît spontanément de ces plaisirs, l'ensemble en un mot de toutes les affections agréables ne constitue pas proprement le bonheur tant que ces affections sont éprouvées sans être jugées. Les affections sensibles ne sont que la matière du bonheur. Ce ne sont encore que des émotions séparées qui se succèdent sans que le souvenir et la prévision les enchaînent, les composent et les modifient pour en former ce sentiment général de la vie, de sa somme dans les trois moments du temps, qu'on appelle le bonheur. Le bonheur en effet résulte du jugement que l'homme porte, avec une conscience plus ou moins nette, sur son passé, son présent et son avenir, en tant que ces trois états, comparés dans sa pensée, s'influencent entre eux, dans leur action totale sur la sensibihté. Aussi les événements, bien qu'ils aient un effet absolu et inévitable sur les sens et le cœur avant la réflexion, s'aggravent ou s'atténuent par elle, et n'ont plus individuellement que l'importance relative qu'elle leur assigne selon l'idée que chaque homme se fait de son essence et de sa destinée. Une certaine foi reUgieuse, par exemple, peut trans-
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figurer un martyre physique en félicité morale ; un plaisir pourra être nuisible à la tranquillité de Tàme, s'il éveille un remords : cela dépend de la maxime qui préside à la conduite de chacun. Le bonheur peut donc se définir l'état de satisfaction morale de l'homme qui juge que sa fin s'accomplit comme il la conçoit.
On voit que cette définition comprend le cas de l'illusion, car elle ne vise pas la règle de conduite qui assure le bonheur, mais tout simplement ce qu'il est dans la sensibilité, et les conditions internes où il naît. Il résulte toutefois, de sa définition psychologique, qu'il est d'autant plus assuré que l'homme a mieux compris sa véritable fm et mieux jugé les événements qui peuvent l'y conduire.
Le problème du bonheur pour l'homme consiste à savoir créer entre lui et le monde une harmonie telle que, autant que possible, il ne dépende du monde que pour en jouir, et en jouisse de la façon la plus avantageuse à tout son être.
Concilier la colonie avec la dépendance, tel est donc, posé dans toute sa généralité, le problème du bonheur. Ce problème doit être résolu pour l'homme dans ses relations avec tout son milieu, avec le monde extérieur tout entier, c'est-à-dire dans ses rapports avec la nature et aussi dans son commerce avec son semblable.