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CHAPITRE IV

La volonté fournit un anneau à la chaîne continue des phénomènes vitaux et elle permet à l'individu, selon l'idée qu'il se fait de sa destinée, de parcourir cette chaîne en assignant pour fm dernière à sa conduite telle ou telle possession de préférence à toute autre. La jouissance obtenue pour la sensibilité, soit physique, soit morale, par cette possession est le but dernier de l'acte volontaire; la vie de relation consiste dans la poursuite continuelle d'un tel but. Comment fonctionne l'aptitude à vouloir, comment procède- 1- elle depuis l'instant où l'activité s'ébranle dans la personne jusqu'à l'instant où elle entre en possession? Quelles sont les phases de son opération dans le for intérieur et au dehors? Voilà ce qu'il nous faut éclaircir.

Cette analyse ' de faits volontaires a été mille fois faite, et très exactement, par les psychologues, presque même sans controverse, car elle est purement descriptive, en tant qu'on en écarte toute spéculation sur la nature de la liberté. Nous ne la reprenons que pour la retenir et prouver ce qui est nécessaire à notre objet.

i6 LE LIEN SOCIAL.

L'expérience constate que, parmi toutes les démarches de racti\até du moi dans le monde extérieur, les unes, ce sont les plus nombreuses, reviennent toujours aboutir à la personne par un retour sur elle des effets provoqués au dehors par la volonté ; les autres, au contraire, aboutissent et s'arrêtent hors du moi, et les effets en sont dirigés par la volonté sur autrui. Les premières impliquent une intention égoïste, les secondes ont un caractère désintéressé en ce sens qu'elles sont faites expressément en considération d' autrui et ne peuvent se réfléchir qu'indirectement sur le moi ; c'est ainsi, par exemple, qu'un sacrifice qui doit satisfaire la conscience n'est pas pour cela égoïste, si cette satisfaction a été primée par l'idée du bienfait dans la pensée de son auteur. Quoi qu'il en soit, on peut dire de tout acte volontaire qu'il a pour fin, dans l'intention de l'agent, une affection de la sensibilité physique ou morale en sa personne ou en celle d' autrui. Cette fin est le mobile de l'acte.

L'état moral de l'agent au moment où, avant d'exercer la faculté, il subit l'influence du mobile, s'appelle le désir. A ce moment, il Sent que son activité peut s'abstenir ou prendre d'autres directions que celles du mobile ; nous constatons qu'il le sent ainsi et nous n'examinons pas s'il a raison ou non. Beaucoup de raisons peuvent militer dans son esprit et dans son cœur pour chacun de ces divers partis; ce sont autant de motifs d'agir dans un

sens ou de s'abstenir. L'audience que l'agent donne à ces motifs, l'examen et la comparaison qu'il en fait, constituent la délibération.

La délibération se clôt par un jugement de préférence pour le parti que l'agent croit être le meilleur, à tort ou à raison ; c'est le moment de la résolution. Aussitôt, à moins que la résolution n'implique elle-même un délai, l'activité s'ébranle et V effort naît ; il y a volition, mais la volition est distincte de l'efïort, c'est elle qui le détermine par la condition nouvelle qu'elle fait à l'organe ou à la faculté d'où procède l'effort; il faut se garder de confondre le mouvement moral impératif qui caractérise le vouloir avec la puissance déployée par la fonction qui obéit ; cette puissance, en effet, au lieu d'être mise en jeu par le vouloir, pourrait l'être par quelque autre antécédent, tel qu'un courant électrique, par exemple, mais dans ce cas il n'y aurait pas effort. Si l'effort est dirigé sur le monde extérieur, l'organe mis en jeu y tend vers l'objet qui lui est assigné pour but, ou s'accommode à en recevoir l'impression; et cet objet, qui est un but par rapport à l'organe, ne joue que le rôle d'un moyen par rapport à l'agent qui met toujours dans la personne (soi ou autrui) la fin de son acte. Tel est l'historique d'un acte volontaire quelconque. ^Regardons maintenant d'un peu plus près chacune des phases que nous avons notées dans l'acte volontaire.

I. Le désir. — Il y a dans tout désir : !« un état sensible imaginé ; 2° une excitation ou prédisposition volontaire à entrer dans cet état ; 3° un jugement porté sur la possibilité de réaliser cet état par la possession ; 4° une joie ou une peine résultant de ce jugement. Lorsque, dès le début de l'acte, le sens ou la faculté qui donne accès au plaisir est immédiatement en rapport avec la cause extérieure du plaisir, avec l'objet, la possession exclut le désir en le satisfaisant; mais le désir naît, pour peu que la fonction soit séparée de l'objet. Dans ce cas, qui est le plus ordinaire, l'homme se dispose comme s'il allait posséder, cependant il ne possède pas, il ne peut que faire un effort d'imagination. Or, en faisant varier la probabilité de la possession, l'accessibilité de l'objet et l'intensité de la jouissance qu'il promet, on obtient les états suivants, nés des jugements divers qui expriment ces conditions diverses :

1^ La simple attente, si la possession est jugée assurée ; l'attente est le désir dans la certitude de jouir. Elle est ordinairement accompagnée de l'impatience. L'impatience n'est autre chose que le sentiment de la durée de la privation, sentiment d'autant plus vif que le temps est plus long et l'objet plus agréable ;

2° Le désir proprement dit, si la possession est seulement probable ; le degré de la probabihté mesure la \âvacité du désir, car la volonté se dispose

avec d'autant plus d'énergie que l'esprit juge l'événement plus assuré et plus prochain ;

3° Le désespoir, ou bien l'indifîérence, lorsque l'objet est jugé inaccessible ; le désespoir, dans le cas où il a été d'abord regardé comme accessible et poursuivi à ce titre; l'indifférence, dans le cas où il n'a jamais paru accessible (ainsi un laboureur pensant à la possession d'un royaume n'a jamais songé à le gouverner, et il n'éprouve aucun mouvement volontaire à cet égard) ;

4° Le regret, lorsque la possession désirée n'a été possible que dans le passé; le regret n'est que le sentiment d'un essai imaginaire et impuissant de possession fait sur un souvenir, essai douloureux par sa vanité ;

5° JJespoir; c'est le désir joint à l'idée que la possession est possible, idée qui calme l'impatience; c'est la joie du possible.

IL La délibération et la volition sont souvent toutes spontanées et irréfléchies, bien que délibérer et vouloir ne semblent pas pouvoir être des opérations inconscientes. L'expérience toutefois nous montre que le passage du mouvement spontané au mouvement volontaire est tout à fait insaisissable : par exemple, c'est sciemment que je me lève pour marcher, car je fais un certain effort qui coûte à ma nonchalance ; mes premiers pas ne sont pas insensibles tout à fait, ils sont sciemment voulus, mais, une fois en train, il me serait impos-

sible de me rappeler à quel moment l'habitude s'est substituée à la succession des volitions élémentaires qui déterminent la série de mes pas ; je vais volontairement, mais à la suite d'une résolution exécutée par la spontanéité de l'habitude. La conscience de l'effort peut disparaître, et alors l'attention manque de stimulant pour se porter sur l'acte, la volition est irréfléchie. Remarquons que ce silence de la volonté atteste le parfait contentement du désir, et que si l'on suppose un agent en état de possession constante et facile, c'est-à-dire rencontrant toujours sa fin sans aucune interruption, on aura imaginé un agent qui voudra sans le savoir. L'occasion de dire : « Je veux » ne naît pour l'homme que de l'ajournement ou de la difficulté de la possession ; et la conscience de sa l^olonté l'avertit autant de sa misère que de sa puissance, car elle atteste ce qui lui manqué et jamais ce qu'il a. Le sentiment continu de la satisfaction absorbe toute réflexion sur l'acte volontaire qui la procure.

Le moment où la volition de\àent le plus consciente, c'est celui où elle détermine l'activité au plus grand effort.

On peut ainsi concevoir la conscience de la volition variant par nuances insensibles de son moindre degré où elle confine à la spontanéité jusqu'à son degré le plus accusé où elle confine au désespoir, c'est-à-dire à l'abandon d'elle-même.

Ce n'est pas tout : si, d'une part, la volition peut

être efficace sans être tout à fait consciente, elle peut, d'autre part, être consciente, mais en formation, et inefficace jusqu'à son parfait achèvement : c'est le cas de la délibération. Alors, en effet, posée par un motif, elle est niée ou ébranlée par un autre, et ne prend consistance qu'à mesure que les raisons et les passions arrivent à l'élimination ou à l'équilibre. Or, le recensement, l'examen et la discussion des motifs sont des opérations susceptibles d'être conduites avec plus ou moins d'attention, de patience et d'impartialité ; la volition qui se détermine sur le résultat de ce travail en contracte la valeur ; elle sera d'autant moins énergique et arrêtée que plus de motifs de détermination auront été laissés obscurs ou mal interprétés, que l'instruction du procès aura été moins complète, en un mot que la résolution sera moins nette.

On voit, par les observations précédentes, que la volonté est aussi nuancée dans son essence qu'il y a de partis moyens à prendre entre faire et ne pas faire absolument une chose. Nous trouvons en elle des degrés infiniment variables :

1° De conscience d'elle-même ;

2° De décision, selon la force déterminante des motifs ;

3° D'énergie impérative pour exciter les forces physiques ou morales qui lui obéissent chez l'agent.

Il n'eût pas été possible de décrire l'acte volontaire dans ses manifestations à tous degrés ; aussi

ne r avons-nous considéré que dans le cas où tout y est bien accusé, en notant que les éléments qu'on y signale alors se remarquent aussi dans les autres ras, mais à des degrés de formation très divers.

Le désir est rarement suivi d'une satisfaction immédiate ; il faut en général que la volonté, par un travail quelconque, prépare au sens ou à la faculté la voie vers l'objet ou façonne l'objet même; en d'autres termes, il faut qu'elle crée les moyens qui la conduisent à sa fin. Cet intervalle qui sépare le moment où la résolution est prise du moment où la possession est réalisée est ainsi rempli par une série d'efforts plus ou moins longue suivant la complication et l'importance des moyens mis en œuvre. Tous les hommes ne sont pas capables de donner une carrière également étendue à leur volonté ; les uns peuvent, beaucoup plus facilement que d'autres, proposer une fin lointaine à leurs actes. L'intervalle que la volonté est capable de franchir pour passer de la résolution à la possession varie selon l'énergie volontaire et selon la vigueur de la faculté qui assigne la fin. Plus le désir est instinctif, irréfléchi, plus le projet est court et l'objet voisin, et, de même qu'une intelligence vaste peut seule embrasser de grands systèmes, il n'y a qu'une volonté puissante qui soit capable de poursuivre une possession à longue échéance ; en un mot, la portée de V ambition est en général proportionnelle à la

puissance de vie et de réflexion. La puissance de réflexion dérive ici de l'énergie volontaire, car ce n'est point une réflexion spéculative ayant un objet scientifique ; c'est la réflexion appliquée à la réalisation pratique de son objet. Cette énergie volontaire qui concentre l'intelligence sur un dessein et l'activité sur la mise en œuvre de ce dessein, s'appelle communément la force morale. Les faibles rêvent beaucoup, mais projettent peu ; avec l'intention d'entreprendre, ils se contentent de possessions faciles et proches ; les forts, au contraire, jouent un jeu plus serré et plus savant sur l'échiquier de la vie ; leurs projets sont plus étendus ; ils préfèrent des possessions plus tardives mais plus hautes. Pour les grands ambitieux, une longue série d'actes précède les dernières satisfactions, le but de chaque acte n'est qu'un moyen partiel et ne révèle point l'unique fin de l'agent ; tels sont la plupart des actes accomplis sur la scène historique.

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