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CHAPITRE VI

Nous allons rechercher avec soin les causes diverses du rapprochement des hommes entre eux, les mobiles et les intérêts qui les déterminent à se lier et à s'associer.

Ces causes sont de deux sortes : les unes gisent dans la nature de l'homme, ce sont ses instincts, ses penchants, le vœu de ses facultés mêmes ; les autres procèdent des circonstances extérieures, ce sont les conditions territoriales et économiques qui s'imposent aux individus et les obligent à se grouper. Il y a donc à la formation de la société des motifs spontanés et des motifs coercitifs, des tendances et des nécessités.

Voyons d'abord les tendances. Nous les trouverons attachées aux diverses facultés essentielles de l'homme, car chaque faculté tend vers son objet par le besoin et le désir, et chacune a son plaisir propre.

L'homme pense et veut, sent et aime ; or

aucune de ces fonctions morales dont le parfait exercice constitue son bonheur ne s'accomplit à son entière satisfaction dans la solitude. Considérons d'abord la pensée, l'entendement, la connaissance prise en elle-même et ne se proposant que son objet spécial et immédiat qui est de savoir.

I. La connaissance. — Le plaisir attaché à la connaissance est double ; on jouit de la curiosité satisfaite, on jouit aussi de la propre clarté des idées et des jugements ; ce sont deux sentiments distincts. Le premier est causé par la valeur de la notion au point de vue de la découverte ; il se mesure à l'importance de la notion pour la solution du problème posé ; le second procède de la seule évidence intrinsèque de la notion contemplée. Le premier ne serait complet que par la possession de la science entière, par la solution du problème de l'univers, problème unique que l'analyse, aidant l'infirmité de notre esprit, décompose en une foule d'autres ; le second est rendu aussi vif que possible par la seule contemplation du plus simple axiome et de l'enchaînement logique des idées sans égard à leur degré d'importance dans le système entier de la vérité. L'évidence des notions cause un plaisir, et leur portée en cause un différent.

L'homme intéresse l'esprit de l'homme à ces deux points de vue. Envisagé comme objet d'étude, il fournit à l'esprit la matière de ses plus profondes

et de ses plus hautes méditations ; il offre en lui le système de phénomènes le plus complexe et le plus déhcat à observer, il représente en quelque sorte la somme du travail des forces du monde terrestre ; il est par conséquent éminemment propre à exciter une ardente curiosité dans la plus complète intelligence terrestre qui est celle de son semblable, et il lui fournit l'occasion de goûter toutes les satisfactions que procure la connaissance. :/; >,rj>i Il suffirait donc que les hommes fussent curieux pour qu'ils fussent tentés de se réunir ; mais, en outre, l'homme considéré comme témoin, juge et garant de la vérité, procure et demande à son semblable une sécurité précieuse. Ce qui n'est pas moins puissant à rapprocher les individus par l'intelligence, c'est le remarquable besoin .de contrôle, de confirmation, d'assentiment général, qui est inhérent à l'exercice de la pensée. Il est peu d'esprits sûrs d'eux-mêmes ; la lumière propre de chacun ne lui paraît pas rendre l'idée assez claire, si le consentement universel n'y vient ajouter les lumières irrésistibles de tous les autres. Il semble que dans chaque homme ce ne soit point l'individu qui soit appelé à connaître, mais bien l'humanité tout entière; il semble qu'il n'y ait point d'inébranlable conviction pour la pensée individuelle et que la science doive être une collaboration de tous les esprits. Il est certain que cette collaboration n'est point nécessaire pour mettre en évidence

Sully Prudhomme. — Lien social. 4

ce qui est évident de soi, et qu'ainsi elle n'est point requise pour la créance aux sensations et aux axiomes. Encore serait-il peut-être inquiétant pour le plus ferme esprit d'être universellement contredit sur de pareilles vérités, à supposer qu'un tel complot fût praticable. La critique de l'humanité tout entière est une épreuve qu'instinctivement tout penseur veut provoquer et subir, lorsqu'il a senti se compliquer les rapports des choses et qu'il s'est élevé de l'axiome ou du fait empirique à un système de propositions enchaînées. La combinaison de données premières évidentes peut devenir erronée ; les conséquences peuvent perdre par des fautes de logique la rigueur des principes, et les rapports perçus entre des termes simples perdent par leur complexité croissante toute évidence immédiate. L'esprit qui, au seuil de la connaissance, se trouvait en pleine lumière, entre peu à peu dans les ténèbres à mesure qu'il voit moins directement son multiple objet, il ne se guide bientôt plus qu'en aveugle, par le fil fragile et emmêlé d'une logique toute machinale, sujette par conséquent à tous les écarts de la distraction et à toutes les influences aveugles de la passion. Alors la doctrine reste douteuse pour son auteur même tant qu'elle n'a pas reçu du consentement général son diplôme de véracité.

Les hommes qui se cherchaient par pure curiosité, pour connaître davantage, vont donc se réunir

pour la sécurité de leur entendement, pour se garantir mutuellement la vérité, pour connaître avec plus de certitude.

Enfin, cette double communication intellectuelle de l'homme avec son semblable pour tirer de lui la vérité, d'une part, et de l'autre pour solliciter son contrôle se produit aussi sous la forme inverse, c'est-à-dire que l'homme est également enclin à l'aire connaître ce qu'il sait et à imposer sa critique. Il est naturellement parleur, expressif, par conséquent fait pour se révéler, et raisonnable, par conséquent fait pour juger le vrai et le faux. Ces deux dernières tendances sont moins visibles peut-être que les premières, parce que mille intérêts, étrangers du point de vue purement intellectuel où nous nous plaçons ici, commandent la dissimulation et le respect extérieur des opinions ; mais, à ne considérer que l'essence de l'esprit, on reconnaît qu'il est instinctivement professeur et critique. Il y a plaisir à créer dans l'esprit d' autrui l'évidence et l'ordre, à éveiller et satisfaire son besoin de vérité, en un mot à assister au jeu des facultés intellectuelles comme aussi à peser et contrôler leurs produits : toutes tendances qui relèvent d'ailleurs de la curiosité et du besoin d'évidence, et n'en sont que les divers modes actifs et passifs!

Le commerce réciproque des intelligences entre elles a ainsi quatre mobiles différents : 1° le désir de connaître autrui ; 2° le besoin de confirmation ;

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3° la tendance à professer ou besoin pédagogique; 40 la tendance à critiquer.

Ces quatre mobiles se rencontrent tous à divers degrés dans rindi\àdu, mais toujours les uns l'emportent sur les autres et décident s'il joue un rôle actif ou passif dans la société intellectuelle, s'il possède activement ou passivement l'esprit de son époque.

IL La volonté. — Nous allons faire pour la volonté ce que nous venons de faire pour la connaissance, c'est-à-dire relever les joies qui dérivent de son exercice et examiner ce que le commerce d' autrui peut y ajouter.

L'exercice de la volonté, comme nous l'avons rappelé précédemment, implique : 1^ un jugement de préférence qui détermine à agir de telle manière plutôt que de toute autre ; 2° un déploiement d'énergie dans l'accomplissement de l'acte. Ce sont deux sources de joie distinctes. Analysons la première.

L'homme ne peut s'empêcher de croire, parce qu"il le sent, que la nature ne se charge pas d'imposer à son activité toutes ses directions, qu'elle lui laisse le choix entre plusieurs démarches possibles pour réaliser ce qu'il juge lui être le plus avantageux de faire. Il résulte de cette conviction chez l'homme qu'il se pose en arbitre du mieux chaque fois qu'il agit volontairement. Que ce mieux soit réel ou illusoire, c'est-à-dire son intérêt véritable

OU apparent, c'est une question que les dernières conséquences du parti adopté peuvent seules trancher; toujours est-il que l'homme, pour se déterminer, donne une règle à sa conduite.

Cette règle varie selon la nature et l'éducation de chacun ; l'un croit qu'elle est écrite dans un commandement supérieur à l'homme et trouve sîx sanction dans des peines ou des récompenses d'outre- tombe ; un autre pense qu'elle réside dans l'ordre universel qui, par sa promulgation intime dans la conscience, oblige les volontés individuelles à se soumettre à une convenance générale ; un autre n'écoute à cet égard que la voix de ses instincts et de ses désirs ; en fait, peu d'ailleurs ont profondément réfléchi à ce qu'ils devraient faire dans chaque cas particulier pour se conformer à la règle du mieux possible. Quelle que soit sur ce point la divergence des opinions dont nous sommes pour le moment simple observateur et non pas juge, il existe en tous les hommes, à quelque degré, la notion ou plutôt le sentiment commun d'une conduite plus ou moins conforme à l'essence humaine, et pour lequel il a fallu créer une série de mots dont aucune langue n'est absolument dépourvue; ce sont tous les équivalents du mot dignité. Les mots vertu, vice, mérite et démérite, peine et récompense, remords, estime, mépris, noblesse, infamie, et tous leurs analogues, expriment tous que selon ses déterminations volon-

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taires, l'agent est jugé comme se rendant plus ou moins homme, plus ou moins digne, selon la qualité que la conscience de ses semblables témoigne être la caractéristique de l'homme. Chez certains peuples, c'est le courage; chez d'autres, la tempérance, ou la justice, ou la charité ; mais on n'en connaît pas un pour qui la conduite volontaire soit tout à fait sans règle, en d'autres termes d'une moralité indifférente; V indignation est de tous les. temps et de tous les pays.

S'il en est ainsi, on conçoit que l'une des plus pures jouissances morales, qui est le sentiment de sa propre perfection d'après l'idée qu'on s'en fait, soit accrue et assurée par l'opinion conforme des autres hommes. L'estime de soi est confirmée par celle d' autrui et nous constatons pour les jugements de la conscience morale le même besoin d'assentiment général que pour les jugements de la raison. Comme c'est d'ailleurs dans leurs mutuelles relations que les hommes peuvent faire la plus fréquente application de leurs principes de dignité par l'exercice de tout ce qui est réputé vertu, ils seront doublement portés à se réunir pour rencontrer à la fois l'occasion et le prix du mérite moral.

Ce besoin qu'éprouve l'homme de l'estime d' autrui pour sa conduite morale est moins ardent encore que sa soif d'admiration pour la supériorité de ses facultés. Se distinguer par la puissance, par

le génie ou la force, est son premier souti. C'est aussi la source de ses satisfactions intimes les plus vives, sinon les plus pures. Il nous reste à nous rendre compte de cette espèce de joie, et de ce qu'elle gagne aux relations sociales. ;

Tout travail où l'effort est bien conscient, sans que la douleur y domine, est accompagné, en tant que mouvement volontaire, d'un sentiment agréable tout spécial, résultant d'un jugement porté par l'agent sur son activité déployée, et qui peut se formuler ainsi : « Je suis une cause puissante ». Ainsi la quantité d'activité mise en jeu considérée en soi, abstraction faite des motifs et des résultats de l'acte, est la source d'un sentiment par lequel l'homme jouit de sa propre puissance après l'avoir mesurée et constatée comme sienne. C'est en général sur le travail accompli, sur son œuvre que l'homme mesure sa puissance, mais il ne faut pas confondre le plaisir qu'il en ressent avec le plaisir que lui cause l'usage de son œuvre, le plaisir de la production avec le plaisir de la possession. La joie du sentiment de puissance est aussi très différente de la joie de conscience fondée sur la moralité des actes. La satisfaction de s'affirmer le plus possible est tout égoïste, et c'est le caractère du sentiment de puissance ; au contraire, le sentiment du bien règle la conduite en imposant des conditions à la puissance; son caractère est la modération, le sacrifice. L'homme, dans le premier

cas, éprouve son énergie à s'étendre, dans le second cas, son énergie à se limiter.

Le sentiment de puissance considéré dans l'homme isolé, sans relation avec son semblable, ne pourrait être encore l'estime de soi. Privé du commerce d' autrui, il n'a pu par aucune comparaison se former l'idée d'une puissance humaine moyenne qui lui sersit d'unité de mesure pour évaluer la sienne; mais, dès qu'il est en état de comparer sa puissance à la puissance des autres, il la reconnaît inférieure ou supérieure à celle-ci. Alors les conditions suffisantes sont réunies pour qu'il puisse mesurer l'énergie de ses facultés, les apprécier à leur valeur relative et en faire plus ou moins de cas. Il peut éprouver alors l'étonnement produit par une faculté que l'esprit juge extraordinaire et supérieure, sentiment qui est V admiration quand il s'adresse à autrui et V orgueil quand il se rapporte au moi.

L'homme recherche naturellement l'admiration de ses semblables, parce qu'elle représente pour lui une estimation plus sûre que la sienne de sa propre valeur ; cet hommage, d'autant plus sincère qu'il fait faire à ceux qui le rendent un retour peu favorable sur eux-mêmes, lui est extrêmement précieux. Il ne lui suffit pas d'exister pour lui-même à ses propres yeux, il veut exister aux yeux des autres et multiplier, pour ainsi dire, sa conscience en eux ; occuper l'esprit des hommes

est pour lui la plus haute conquête, la suprême possession. Telle est l'origine de l'amour de la gloire qui est l'un des mobiles sociaux les plus puissants.

L'estime pour sa dignité morale, et l'admiration pour ses talents, ne sont pas les seuls avantages que l'homme tire du commerce d' autrui par l'exercice de sa volonté ; le commandement, l'usage impératif de la faculté de vouloir lui procure encore de grands avantages. Il est évident que la possibilité de se faire obéir des autres hommes permet à l'individu d'adjoindre leur activité à la sienne et d'accroître d'autant le domaine de sa possession, en profitant de leur travail. Mais, outre cette utilité extérieure, la domination lui procure une joie particulière, la satisfaction d'éprouver l'estime qui est faite de sa puissance ; la domination, c'est l'orgueil même en action. La tendance à la domination est aussi essentielle à l'homme que la faculté de vouloir, car le commandement qui exprime cette tendance dérive directement de la volonté, il est de même nature. Le commandement, en effet, est impliqué dans tout acte volontaire. Un pareil acte présente deux phases dont la première est critique, c'est celle où l'agent délibère et se résout ; la seconde impérative, c'est celle où il passe de l'affirmation par la pensée à l'affirmation par l'acte ; or, cette dernière affirmation est précisément un commandement intimé par l'agent à

quelqu'une de ses propres facultés. Vouloir et commander sont, au fond, la même chose, et le langage ordinaire a consacré cette identité, quand on dit, par exemple : « Je veux que vous fassiez cette chose ainsi ». L'ordre ou commandement est un acte volontaire dont l'exécution, au lieu d'être confiée à l'activité de celui qui veut, l'est à celle d' autrui.

S'il est agréable et par suite naturel de commander, il existe aussi chez certains hommes une disposition à l'obéissance que nous nous contentons de signaler ici ; les êtres faibles ou lâches ont l'instinct de la soumission parce qu'ils sentent qu'elle est la condition même d'une protection efficace; les intelligences bornées se rangent aussi volontiers sous les ordres d'un maître qui les dispense de la délibération. Ce sont là des tendances qui expliquent un grand nombre d'événements historiques.

Pour nous résumer sur la part faite à la volonté dans les avantages de l'état social, nous dirons donc que, par sa propriété de choisir, de pouvoir et de commander, elle gagne aux relations sociales l'estime, l'admiration et la domination.

III. Les sentiments d'affection. — Dans les difîérents cas que nous venons d'examiner, l'homme a recherché la société de son semblable au. profit de sa vie intellectuelle et volontaire ; il nous reste à noter comment cette société intéresse sa vie affective, son penchant à aimer.

Grâce à la propriété d'expression dont est doué le corps, l'apparence extérieure de la personne, par le visage, les gestes et la voix, les états moraux, tout intimes, invisibles immédiatement, sont rendus communicables. Un homme peut imaginer ce qui se passe dans un autre, et il ne l'imagine qu'en reproduisant en lui-même l'état de cet autre. Cette reproduction se fait d'ailleurs spontanément, c'est le phénomène singulier de la sympathie. Il est très facilement observable au théâtre où les spectateurs laissent à leur insu les passions agitées sur la scène se refléter pour ainsi dire sur leur propre visage. Il y a,, en quelque sorte, de la part du spectateur, substitution de sa personne sensible à celle de l'acteur.

Une forme n'est expressive pour un individu qu'autant qu'il est capable de se figurer sa propre vie affectée comme l'est la vie exprimée. Mais ce qui intéresse dans le mouvement sympathique, c'est qu'il fait connaître l'état d'une sensibilité étrangère, et il intéressera en proportion de la nouveauté de cet état.

L'attrait mutuel des sexes, qui est physiquement fondé sur des convenances physiologiques, l'est moralement sur une harmonie sympathique.

Une femme n'a pour un homme que la beauté dont il est capable de comprendre l'expression, et plus cette expression l'oblige à répéter dans le miroir sensible du cœur une vie différente de la

sienne ou plutôt complémentaire, plus elle a de charme pour lui. Nous nous bornons à cette indication, ne pouvant approfondir ici un sujet qui fournirait, à lui seul, la matière d'un livre.

Le sentiment maternel offre le type d'une sympathie parfaite. L'intuition des besoins de l'enfant, de ce qu'il éprouve et de ce qu'il désire, en un mot de tous les états progressifs de sa vie, est prodigieuse chez la mère ; il semble qu'elle vive encore en lui. C'est sur le visage de la mère qu'il faut lire la pensée de l'enfant; elle la reflète éclaircie par sa divination.

Le sentiment fraternel est moins- vif et aussi moins spontané ; il serait difficile d'y bien discerner ce qui appartient à l'attrait sympathique et ce qui revient à l'éducation et à l'habitude. La similitude des natures, qui est souvent une conséquence de la commune origine, est par certains côtés favorable à la sympathie et par d'autres défavorable. Le plaisir de l'approbation réciproque en est accru, mais celui de la nouveauté ne peut qu'en être diminué ; une sympathie qui n'est point révélatrice est moins attachante. Ces affections risquent de perdre en vivacité ce qu'elles gagnent en solidité; les sympathies d'élection, qui sont, hors de la famille, le fondement de l'amitié, ne le leur cèdent en rien.

C'est de la sympathie que procède la pitié ou compassion qui est le ressentiment en soi de la douleur d' autrui. Le sentiment de justice a la même

origine, aussi précède- t-il de beaucoup l'idée nette de justice dans les esprits jeunes ou sans culture ; la sympathie, en révélant aux hommes la similitude et la diversité de leurs natures, leur suggère le sentiment de besoins et de droits égaux ou différents.

Le caractère commun à tous les sentiments affectueux fondés sur un mouvement sympathique, c'est d'être hienveillaiits. Remarquons que la sympathie par elle-même est égoïste, elle se résout dans le plaisir de prêter la sensibilité aux impressions qui reproduisent en elle les états d'une autre sensibilité ; c'est souvent un jeu. Souvent aussi, c'est une réelle douleur : il arrive, quand elle est spontanée et se dérobe à la volonté par la violence de l'impression, qu'elle affecte la sensibilité non plus comme un simple miroir du patient, mais comme le patient même ; cette complète substitution a lieu pour l'amour maternel, et les autres sympathies puissantes, parfois aussi pour la conception artistique. Dans tous les cas, toutefois, elle intéresse trop la sensibilité pour n'être pas égoïste ; mais, par contre, elle fait naître la bienveillance, c'està-dire un retour vers l'être qui la cause, retour par lequel l'homme se sent porté à lui faire ce qu'il voudrait qui lui fût fait dans le même cas. Ce sentiment de retour lui est naturel, car la sympathie, en reproduisant un état sensible en lui, lui suscite du même coup le désir inhérent à cet état, mais la conscience de l'incitation lui fait rapporter

le même désir au sujet extérieur et le dispose à son égard comme pour lui-même.

Toute émotion sympathique est, pour cette raison, accompagnée de ce qu'on appelle le premier mouvement qui est le bon; mais la pratique de la bienveillance, quand elle exige un sacrifice, est plus ou moins persévérante selon le degré de désintéressement. Il arrive que le bienfait n'implique pas toujours le désintéressement, c'est souvent pour se soulager que la pitié porte secours, et c'est souvent pour s'enrichir que l'amour donne.

Tels sont les principaux caractères des émotions sympathiques dont l'attrait est l'un des plus puissants mobiles sociaux.

Les divers intérêts nés des penchants qui portent naturellement les hommes à se réunir sont donc en somme les suivants :

1° Intérêt de curiosité ;

2° Intérêt de contrôler ses connaissances, de les exposer, de critiquer celles d' autrui et d'en profiler ;

3° Intérêt de conquérir V estime et V admiration ;

4® Intérêt de commander à autrui, de dominer et d'exploiter son activité ;

5° Intérêt de sympathie et d'affection.

Signalons maintenant les conditions qui s imposent aux hommes pour les obliger à se réunir.

1° Diversité des aptitudes. — Le lien social se forme, non point par une délibération réfléchie, mais instinctivement, par le sentiment des avantages que l'association présente. Aussi n'est-ce pas seulement par goût, mais encore par nécessité, qu'elle s'organise. Si tous les individus étaient également bien doués, de telle sorte qu'à la rigueur chacun pût suffire à ses besoins les plus essentiels, il n'y aurait pour eux qu'un intérêt de perfectionnement et de plus grand bonheur à unir leurs forces et leurs facultés; mais, à cause de la profonde inégalité des aptitudes, même les plus utiles, et, par conséquent, de l'extrême difficulté pour chacun de se suffire, il y a pour tous, en fait, une nécessité invincible de compter les uns sur les autres, et toute conception d'un état de nature est chimérique. Il faut donc regarder comme une des plus fortes attaches qui constituent le lien social V insuffisance individuelle, le besoin que les hommes ont d'échanger leurs services pour corriger l'inégalité et l'imperfection de leurs aptitudes respectives.

Cette disproportion des aptitudes est la raison primitive de l'inégalité des conditions et la cause historique des relations humaines. Point de violence, en effet, sans un fort et un faible ; point d'ascendant sans un supérieur et un inférieur en intelligence ; point de justice sans appréciation des différences de nature ; point d'amour sans pro-

tection ni confiance, sans admiration ni reconnaissance, sans le besoin mutuel d'une qualité complémentaire qui nécessite l'attachement.

Ainsi la diversité des caractères, des forces, des génies, divisés et tous utiles, jointe à l'indigence native de l'individu, crée entre tous les hommes une solidarité effective que toutes les fictions de l'orgueil personnel ne sauraient détruire.

2° Voisinage forcé. — Une autre cause de l'organisation sociale gît dans les conditions de voisinage forcé où se trouvent les hommes en se multipliant sur un point de la terre. Il y a donc dans le groupement des hommes quelque chose de spontané qui est leur tendance à se rapprocher les uns des autres, et quelque chose de forcé qui est leur agglomération dans un espace circonscrit. L'individu, placé entre la nécessité de s'isoler, de quitter le lieu de sa naissance où les principales difficultés de la vie ont été vaincues pour lui par l'industrie de ses compatriotes, et la nécessité de subir leur voisinage et leur concurrence, se résigne à ce dernier parti. Le plus souvent, grâce à l'éducation et à l'habitude qui le rompent aux •mœurs de la nation, l'idée ne lui vient même pas d'envisager cette alternative, à moins d'un accroissement si considérable de la population que la vie ne soit plus possible à tous dans les limites de la patrie ; c'est le cas des émigrations. Les émigrations d'ailleurs se font en masse ou par grands détache-

ments ; la société se transporte ou se partage. Quand l'émigration est individuelle, l'homme ou la famille qui s'exile va chercher des conditions meilleures d'existence dans une autre nation, mais ces conditions sont toujours celles de la vie en société.

Tels sont les mobiles essentiels et les nécessités naturelles qui portent les individus à se rassembler pour jouir de la compagnie et de l'assistance les uns des autres en constituant la société. Nous dirons sans témérité qu'aucun homme ne peut se soustraire à leur influence plus ou moins puissante; que, par conséquent, tout homme est nécessairement possédé par les autres et tend à les posséder à son tour dans une certaine mesure ; qu'ainsi la solidarité de tous est un fait d'histoire naturelle contre lequel toutes les velléités d'indépendance viennent échouer. Cette solidarité peut se résumer dans une seule formule très simple que voici : L homme trouve plaisir et avantage à vivre de la vie de son semblable et à le faire vivre de la sienne, car c'est vivre deux Jois que de bénéficier de tous les produits de V activité et de la sensibilité d' autrui. En société, la vie de chacun se trouve être multipliée par celle de tous les autres, ce qui fait V immense intérêt d'un pareil état.

SiLLY PiiuiiHOMME. — Licn sociul

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