CHAPITRE VII
Chaque aptitude, pour se satisfaire, appelle un objet spécial dans le milieu où vit l'homme. La convenance des choses aux aptitudes est leur utilité.
L'organe ou la faculté, instrument de l'aptitude, est le plus souvent séparé de son objet, et la communication ne s'établit alors entre eux que par un complément d'adaptation du milieu à l'un ou à l'autre : le milieu, en effet, peut leur offrir leur objet sans le mettre immédiatement à leur portée, ou même il peut ne fournir que les matériaux de celui-ci. ha. prodiictiofi et la mise à la portée de l'objet peuvent être et sont même presque toujours l'œuvre de l'homme collaborant avec la nature. La production est donc la préparation que l'homme est obligé de faire subir à certains matériaux fournis par son milieu pour en faire l'objet de l'un de ses organes ou facultés, en un mot un objet & appropriation.
La jouissanee de l'objet, c'en est V appropriation même, mais considérée plutôt subjectivement, c'est-
à- dire daiis son utilité ressentie, dans le plaisir qui l'accompagne.
Un objet, quel qu'il soit, dont jouit une personne dans l'espace, ne peut, au même instant, être approprié par nulle autre comme il l'est par elle, c'està-dire de la même façon et dans les mêmes conditions.
L'appropriation, fût-ce même par l'ouïe ou par le regard, est toujours exclusive, car une chose vue ou entendue d'un certain lieu ne peut l'être exactement de même d'aucun autre lieu. Ainsi la coexistence des êtres dans le même espace et l'impénétrabilité des corps dans cet espace confèrent à toute appropriation un caractère fatalement exclusif. Ce n'est donc jamais simultanément, mais successivement, que diverses personnes peuvent jouir d'un objet étendu dans les mêmes conditions extérieures. Chaque homme prive inévitablement tous les autres de la place qu'il occupe et de tous les avantages attachés à cette place pour l'exercice de la vie; la jouissance par une personne emporte exclusion à l'égard de toute autre.
Mais une chose peut être indispensable à la vie sans qu'il soit nécessaire ni même possible d'en avoir la jouissance continue, car beaucoup de besoins ne sont pas continus, mais périodiques. Aussi existe- 1- il un instinct de conservation pour soi qui décrète l'exclusion, même dans les intervalles de l'appropriation ; cet instinct atteste que
se dessaisir de l'objet n'équivaut pas toujours à l'abandonner, que la volonté d'en jouir ultérieurement peut s'y attacher, en faire pour ainsi dire l'objet d'une appropriation intentionnelle, dilatoire de l'appropriation effective.
Toutes ces notions spontanées s'observent aisément chez l'enfant. L'instinct de l'appropriation s'éveille en lui, par la nécessité qu'il sent de s'approprier pour jouir, d'exclure pour s'approprier, et d'exclure aussi pendant tout le temps que l'objet peut être, à divers intervalles, utile. De là vient qu'il se montre si jaloux de ses jouets, lors même qu'il ne s'en sert pas. Le sentiment du mien dépasse la durée de la jouissance.
Le mot possession n'est pas synonyme du mot appropriation, tel que nous l'avons défini ; la signification en est moins restreinte.
Une personne possède un objet pendant qu'elle en jouit, mais elle peut le posséder encore quand elle n'en jouit plus, lorsqu'elle le juge encore utile à sa vie, et qu'en outre il est à la disposition de l'organe ou de la faculté dont il relève, de sorte que l'appropriation dépende uniquement de la volonté de cette personne.
La possession d'un objet doit donc se définir, comme l'étymologie même du mot l'indique : la possibilité, dont on use ou non, de jouir de cet objet.
Ajoutons que la possession est exclusive d' autrui, comme l'appropriation, car une chose ne pourrait
être dite à la disposition d'une personne, si une autre en pouvait au même instant disposer.
En résumé, V esprit de possession repose sur le raisonnement spontané, instinctif que voici : pour vivre, il faut s'approprier certaines choses; s'approprier, c'est nécessairement exclure autrui; en outre, la vie restant précaire si les biens dont la jouissance est intermittente ne sont pas possédés sans interruption, il faut, pour ne pas périr, exclure autrui même pendant les intervalles forcés de certaines jouissances.
La vie implique donc à la fois l'exclusion inévitable d' autrui par l'appropriation et son exclusion rendue indispensable par la nécessité de conserv^er. L'esprit de possession existe donc chez tout être vivant en proportion de sa faculté de prévoir. C'est assez dire que l'homme en est pourvu au plus haut degré.
La possession ne dispense pas de tout travail, car elle nécessite un effort de surveillance, de protection et de conservation de la chose conquise, contre les retours agressifs de la nature ou des compétiteurs. Il ne suffit pas, pour qu'il y ait possession, que l'objet dont on n'use pas actuellement soit présent et voisin, s'il n'est en même temps destiné à un certain usage par une vue spéciale de l'esprit. Posséder, en effet, c'est tenir une chose à sa disposition, ce qui implique une inter\^ention de la volonté, une intention sur cette chose ; la
possession n'existe pas sans un acte et une intention qui la créent, sans une prise de possession. Les objets dont on jouit habituellement et sans les avoir conquis par le travail, tels que l'air, la chaleur et la lumière du soleil, sont évidemment et par excellence possédés, parce que l'intention de les avoir toujours présents se présume de leur utilité seule qui est indispensable. La jouissance constante et nécessaire constitue la meilleure prise de possession. C'est en général le travail qui prépare et assure la possession, mais la possibilité de disposer jointe à l'intention tacite ou expresse de le faire est le caractère essentiel de la possession. Bien que la possession n'implique pas essentiellement la jouissance actuelle de la chose possédée, nous appellerons possessio7i cette jouissance même, car jouir d'une chose, c'est par excellence la posséder.
Quand un homme juge qu'une chose ne saurait à aucun titre, ni de près ni de loin, affecter ses sens ni son cœur, il dit qu'elle ne V intéresse pas, qu'elle ne lui importe en rien, en un mot : qu'elle est pour lui sans valeur.
La valeur d'une chose pour un individu signifie donc, dans le sens ordinaire du mot, l'importance qu'il attribue à cette chose pour la satisfaction directe ou indirecte de sa sensibilité, soit physique soit morale.
C'est la valeur apparente, peut-être fallacieuse, et tout au plus approximative, qui se définit ainsi, non la valeur réelle, dont l'estimation est infiniment plus difficile, pour ne pas dire impossible. La satisfaction qu'on attend ordinairement de la chose est, en effet, quelque jouissance, un plaisir des sens ou du cœur, mais tout plaisir n'est pas du bonheur ; or une chose n'a de réelle valeur qu'autant qu'elle contribue au bonheur, lequel souvent peut être compromis par le plaisir. L'état psychique appelé bonheur ne consiste pas tout entier dans la perception immédiate et présente, dans une sensation agréable, dans une joie même. Si le regret ou la crainte s'y mêle, s'il s'y cache une menace quelconque de repentir, il peut y avoir plaisir tout de même, il n'y a pas bonheur proprement dit. La mémoire et la prévision interviennent, bon gré mal gré, pour déterminer le jugement qui évalue le plaisir, qui en mesure, pour l'individu, la véritable importance dans sa vie et en peut faire du malheur ou du bonheur. Cette évaluation, supposée favorable, n'est pas encore tout ce qui constitue le bonheur, tout ce qui le distingue du plaisir. Celui-ci n implique pas essentiellement la stabihté et la durée; celui-là, au contraire, suppose certaines conditions qui assurent et conservent la jouissance dont il est formé. Il suffit dé sentir le plaisir pour qu'il existe réellement, il n'est jamais illusoire ; on peut, au contraire, se croire
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heureux sans l'être, si, n'ayant pas conscience de quelque imprudence qu'on a commise, ou sous l'imminence d'un revers impossible à prévoir, on jouit de sa possession dans une sécurité trompeuse sans sûreté pour l'avenir. La sûreté est dans Tessence du bonheur un élément objectif qui n'entre pas dans celle du plaisir, laquelle est toute subjective.
Un homme, fût-il le plus content possible, le plus satisfait de son sort, s'il passe sans la voir sous une tuile qui va lui casser la tête, a beau se croire heureux, il est pourtant à plaindre ; son plaisir demeure incontestable, mais ce qui l'attend à son insu empêche de dire qu'il soit réellement heureux. Or la valeur véritable d'une chose, son importance réelle pour nous, c'est sa contribution à notre bonheur ; mais rien n'est plus difficile à déterminer. On ne connaît, en effet, cette contribution que par l'expérience. On ne la connaît point par l'usage immédiat ; elle ne se révèle que postérieurement, par les avantages ou les inconvénients qui s'ensuivent. La vie seule nous apprend qu'il nous importe de ne pas nous fier aux apparences, de ne pas toujours donner nos appétits pour mesure à nos jouissances ; les choses peuvent nuire plus qu'elles ne plaisent. L'ignorance où nous sommes de l'avenir vicie nos évaluations; si nous savions quand nous devons mourir, elles seraient plus sérieuses et changeraient presque toutes.
En somme, la valeur véritable, réelle, d'une chose,
pour un individu, c'en est l'importance au point de vue de son bonheur. Mais il ne peut pas faire une estimation rigoureusement exacte de cette importance ; le plus souvent il ne s'est pas même demandé en quoi consiste le bonheur, et nous- même nous ne sommes pas sûr que la façon dont nous venons de le définir ait l'approbation de lecteurs plus pénétrants que nous. Aussi, dans la pratique, la valeur d'une chose pour un individu se définitelle, comme nous l'avons fait tout d'abord, par l'importance qu'il attribue à cette chose pour son bonheur tel qu'il le comprend, à tort ou à raison.
Ce premier aperçu de la valeur nous permet d'en préciser un peu plus la définition. La valeur d'une chose à tel moment pour telle personne, c'est le degré d'importance qu'elle lui attribue dans la détermination de son bonheur tel qu'elle le conçoit.
L'analyse va nous apporter de nouveaux éléments pour rendre cette définition plus rigoureuse.
Une chose a deux sortes d'importance : 1° son importance spécifique, c'est-à-dire l'utilité qui lui est commune avec tous les individus de son espèce ; 2<5 son importance individuelle, dépendant de la concurrence qui est faite à son utilité spécifique par celle des autres individus de son espèce.
C'est ce que nous allons expliquer.
Une espèce de choses, le pain, les livres, par exemple, importe d'autant plus au bonheur qu'elle répond à un plus impérieux besoin, et, dans son
espèce, chaque chose, tel pain, tel livre, est d'autant plus importante aussi qu'il en existe moins de semblables pour répondre au même besoin, qu'il y a moins de pains, moins de livres. En effet, prise individuellement, une chose pour son possesseur ne vaut pas uniquement par l'usage qu'il en peut faire car toute autre chose semblable peut remplir les mêmes conditions d'usage, et, si l'espèce abonde en individus pareils ou si l'individu est très facile à produire, celui qu'on perd peut être aisément remplacé par un autre. Ainsi, l'existence actuelle ou possible d'autres individus similaires, leur concurrence en un mot, rend moins utile l'existence d'un individu quelconque de l'espèce. L'importance individuelle n'égale jamais l'importance spécifique ; c'est le principe de la concurrence.
Il résulte de ces observations que la valeur est proportionnelle tout ensemble au besoin qu'on a de l'espèce (à V utilité spécifique), et à la difficulté de se procurer l'individu (à V utilité individuelle). Ces deux facteurs peuvent croître ou diminuer, soit dans le même sens, soit en sens contraire, et la valeur suit toutes les variations de leur rapport. Elle ne dépend pas uniquement de l'un d'eux à l'exclusion de l'autre. Aussi peut-il arriver que, si la difficulté de se procurer un individu est minime, la valeur de cet individu soit également minime, malgré sa grande utilité spécifique. En effet, dans une espèce abondante, l'utilité individuelle tend à
s'annuler; chaque individu, pouvant être aisément suppléé par d'autres, ne se rend plus par lui-même indispensable. C'est ce qui a lieu pour les produits de consommation quotidienne : leur abondance ordinaire les rend peu coûteux, bien qu'ils soient les plus nécessaires à la vie. Dans le cas contraire, quand c'est l'utilité spécifique qui est minime, l'espèce a beau être représentée par un très petit nombre d'individus, dont par conséquent l'importance individuelle est aussi grande que possible, la valeur reste minime.
Tel est le rapport qui existe entre V utilité spécifique d'une chose et son utilité individuelle.
Cette dernière exprime ce qu'on nomme ordinairement la rareté. Un produit peut être rare à deux points de vue. Il peut l'être par le nombre restreint des produits de même espèce et de même qualité, disponibles pour le remplacer. Il peut l'être encore par la supériorité de sa qualité : on a en effet dans l'esprit pour chaque espèce de produits un type d'utilité maxima, et chaque individu de l'espèce prend une utilité propre relative à ce type; la qualité exprime l'utilité exceptionnelle de la chose comparée à celle des autres individus de l'espèce, mais, au fond, ce se«ond cas de rareté rentre dans le premier ; car la qualité crée dans l'espèce une nouvelle espèce nécessairement moins nombreuse, et c'est encore ici une réduction du nombre des individus dans l'espèce qui fait la rareté.