CHAPITRE II
Examinons quels sont les intérêts divers qui concourent au rapprochement des individus pour les constituer en société. Le lien social n'est autre chose, en effet, que le multiple avantage qui résulte pour chacun de ses relations avec tous. Ce lien naturel est le premier, il est fondamental, antérieur et supérieur à toutes les conventions, lois et constitutions des peuples, car il subsiste après les bouleversements les plus complets des institutions ; les peuples se révolutionnent, ils ne songent jamais à se dissoudre. Vivre ensemble ne fait pas question; ce qui est continuellement discuté, c'est le régime de la vie commune. Or, ce régime, pour être légitime et durable, doit tout simplement être naturel, c'est-à-dire conforme, autant que possible, aux données mêmes du lien social qu'il a pour fin de consolider. A ce titre, la politique est vraiment une science, une science très positive, qui repose uniquement siu" une analyse exacte des intérêts de l'individu et de la société. Si le régime légal est tel qu'il change le lien social en une chaîne pour tous ou
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pour le plus grand nombre, il détruit l'intérêt même de la vie commune et chacun est, de droit, rendu à son indépendance et à sa condition naturelle ; si le régime légal ne dégage pas suffisamment le lien social des conflits de l'égoïsme individuel en vertu duquel chacun tire à soi l'avantage de la vie commune, il n'accomplit pas sa fin. C'est donc entre la t^Tannie et l'anarchie que doivent se maintenir les institutions artificielles ; dans l'une et l'autre extrémité, elles sont fatalement emportées par la révolution qui n'est au fond qu'une protestation de la nature humaine et par là même la suprême juridiction en matière politique. La révolution est en permanence, car elle est la vie naturelle réclamant sans cesse ses droits au sein de la vie artificielle et souvent fausse instituée par le législateur. Une révolution, c'est tout simplement l'humanité persévérant dans son essence et renversant par son seul besoin de respirer tout ce qui l' étouffe. Le but des institutions est d'écarter les obstacles et d'épurer l'air; si, au contraire, elles causent l'oppression, il faut qu'elles cèdent et se brisent, car elles ne sauraient prévaloir contre l'humanité qui, en somme, les a faites.
Bien que le respect des institutions soit abso* lument nécessaire au maintien de la paix, il n'est pas bon qu'elles ne renferment aucun moyen légal d'amendement et de perfectionnement, parce qu'il n'est pas sûr qu'elles ne puissent être rendues plus
conformes à la nature des intérêts sociaux. Leur conférer l'immobilité, c'est les vouer à une violation, prompte ou tardive, mais à peu près certaine ; il faut donc que les institutions, sans pouvoir être jamais violées par la volonté individuelle, puissent être modifiées par une voie qu'elles-mêmes autorisent.
En un mot, les institutions ne se doivent pas à elles-mêmes l'inviolabilité. Or, si le progrès n'y est possible que par leur conformité toujours plus grande à la vraie nature du lien social qui les domine toutes, c'est ce lien qu'il importe avant tout d'analyser scientifiquement. La grande importance qu'on attribue aujourd'hui au suffrage universel, c'est-à-dire à la volonté indépendamment même de la science qui devrait l'éclaircir, cette importance accuse une notion nouvelle et juste dans l'esprit des peuples ; ils ont compris la variabilité nécessaire des constitutions en même temps que leur légitime fondement. Mais il y a quelque chose de plus important encore que l'admission de tous les votes; c'est la vérité de toutes les opinions qui déterminent les votes. La vérité seule fait les bonnes opinions, ce n'est pas le nombre des opinions qui fait la vérité ; et enfin, sans la vérité, les institutions seront nécessairement fragiles parce qu'elles sont injustes. La nature des hommes est, en effet, plus sûre et plus persévérante que leurs opinions ; elle ne respecte celles-ci que si elle les
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trouve conformes à elle-même, sinon elle en a raison tôt ou tard et détruit tout ce qu'elles ont fondé. Ainsi l'histoire naturelle de l'humanité marche selon ses lois propres à travers l'histoire capricieuse ou plutôt aveugle des institutions. Dans notre société, les classes supérieures sont injustes -par égoïsme, les inférieures le sont par ignorance, et cependant peu à peu la justice s'accomplit par le seul jeu des intérêts essentiels de la vie. Combien ce progrès ne serait- il pas secondé, si les classes supérieures appliquaient la vérité qu'elles savent, et si les inférieures étaient initiées à celle qu'elles ignorent !
Nous n'anticiperons pas davantage sur nos conclusions ; ce que nous venons d'indiquer suffira sans doute pour faire comprendre de quelle utilité peut être aujourd'hui l'étude du lien qui rapproche les hommes de par la nature, envers et contre toutes les institutions qui le méconnaissent.
Au milieu de la multitude infinie des êtres, l'homme se sent d'autant moins seul qu'il rencontre des essences plus analogues à la sienne. Il s'intéresse à un animal, à une plante, à la moindre chose qui manifeste quelque vie, c'est-à-dire dont les . actes lui paraissent procéder d'un principe un, personne], autonome, de même genre que le sien. Les hommes qui supportent le mieux la solitude sont ceux dont l'esprit est le moins cultivé, parce que le monde de la vie inférieure suffit à leur tenir
compagnie, ou ceux qui ont l'imagination la plus ardente, parce qu'ils animent tout de leur propre vie et conversent avec eux-mêmes dans les choses qu'ils transfigurent. Les paysans et les poètes ne se sentent jamais solitaires.