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CHAPITRE III

'- D'après notre analyse du mouvement volontaire, la résolution exprime un jugement de préférence entre tous les motifs intervenus dans la délibération. Cette préférence est évidemment plus ou moins accusée selon la probabilité des motifs rationnels et l'influence des motifs passionnels, de sorte que la résolution, bien que nécessairement positive ou négative, est susceptible d'une infinité de degrés, depuis l'hésitation parfaitement équilibrée jusqu'à l'absolue décision. Le consentement est, nous l'avons dit, une disposition volontaire de même nature que la résolution ; il est affecté de la même manière par la délibération qui l'a préparé : il exprime donc une adhésion plus ou moins complète de la raison et du cœur à la proposition d' autrui; il comporte divers degrés, selon que la personne conçoit et sent cette proposition comme étant plus ou moins conforme à ce qu'elle croit lui convenir.

Le consentement peut être affecté non pas uniquement dans son degré d'adhésion, mais, en outre.

dans son degré de conscience ; il peut être plus ou moins réfléchi, comme il peut être plus ou moins approbatif. Le consentement est parfait lorsqu'il est donné avec réflexion et de plein gré, et sa perfection varie avec la dose, l'évidence et l'attrait des motifs déterminants. Il est vicié lorsqu'il résulte d'un choix obligé entre plusieurs partis nuisibles proposés sciemment par autrui ; il est encore vicié quand la délibération n'a pas été consciente parce qu'il y a eu suggestion de motifs obscurs et transcendants ou insinuation de motifs passionnels. La menace, le prestige et la séduction sont donc les seules influences qui puissent affecter l'intégrité du consentement. Il est donc ou plein, ou violenté, ou dominé, ou sollicité ; on ne conçoit pas qu'il soit susceptible d'autre modification, puisque ses motifs ne peuvent être puisés que dans la raison et la sensibilité.

La possession de V homme par V homme ne s'effectue, comme nous l'avons établi, que par la conformité des volontés, c'est-à-dire par le consentement ; elle prend donc les quatre caractères de celui-ci : elle s'exerce par force, par ascendant, par voie rationnelle ou par voie sympathique.

On peut, en effet, posséder un homme absolument comme une chose, comme un maître possède un esclave, pour exploiter son activité et l'employer à une fin tout égoïste. A ce point de vue, la possession de l'homme ne se distingue guère de celle des biens

matériels tels que les macliines. Dans ce cas l'homme recherche son semblable dans un intérêt personnel sans lui porter d'autre affection que celle qu'il porte aux objets insensibles.

On peut posséder un homme à titre d'ami, c'està-dire pour satisfaire le besoin qui est en nous d'échanger nos sentiments et nos pensées, de ressentir et d'éveiller la sympathie, de plaire, de faire du bien à l'être qui nous plaît, et même de nous sacrifier à lui, en un mot d'aimer et d'être aimé. Ce qui différencie cette possession de la première, c'est qu'elle exclut tout usage de la violence et . qu'elle n'est complète qu'en devenant réciproque. Nous ne jouissons bien de l'amitié que si elle est mutuelle; le maître peut au contraire gagner à se faire craindre de l'esclave ; le principe de ses moyens d'action sur lui, c'est la force, exercée \ effectivement ou virtuellement par l'intimidation.

Entre la possession purement violente et unilatérale d'où naît l'esclavage, et la possession sympathique et mutuelle qui est l'effet de l'amitié, il en existe une moyenne ni violente ni amicale. Elle a pour principe, dans celui qui possède, une vertu spéciale de domination et d'influence, à savoir V ascendant, l'autorité que sait prendre un esprit supérieur sur les autres pour les subjuguer dans une intention bonne ou mauvaise, égoïste ou généreuse. Elle a pour principe, dans celui qui est possédé, non pas la crainte qui enchaîne l'esclave, mais un

double sentiment d'admiration et de vénération qui implique un aveu d'infériorité morale, une sujétion de la volonté même à une autre volonté reconnue ou supposée plus sûre, plus éclairée, plus énergique. Cette possession est peut-être la plus fréquente, soit qu'elle apparaisse comme une institution de la nature pour régler les relations de la famille, et dans ce cas elle allie heureusement son principe d'autorité à l'instinct de l'amour ; soit qu'elle se manifeste non plus comme une loi naturelle, mais comme une institution tout artificielle qui fixe les rapports des peuples avec leurs pontifes et leurs princes.

II est enfin une quatrième possession des hommes les uns par les autres, la possession par l'application des idées d'intérêt et de droit. Ils peuvent, en effet, tirant parti de leur agglomération et de leur voisinage inévitables, désirer mettre à profit pour chacun les forces de tous, et se rendre ainsi mutuellement service, non point par générosité pure, mais par une meilleure intelligence de leur intérêt commun. Ils se possèdent ainsi réciproquement sans avoir besoin d'exercer les uns sur les autres ni violence, ni attrait d'affection, ni ascendant, mais en appliquant l'intérêt logique seul au règlement de leurs relations. Cette possession ne s'établit pas au début des sociétés, alors que tous les instincts se heurtent sous l'impulsion de l'égoïsme ou de l'enthousiasme, mais bien longtemps après, quand les

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hommes, s' étant connus et mesurés, se sentent et se jugent égaux, ne s'aiment ni ne se craignent, et se conduisent comme s'ils se respectaient pour n'avoir pas à s'égorger. Là où il ne peut plus se faire de dupes gt où la force est également distribuée chez les indi^^dus ou dans les partis, l'intérêt bien entendu commande la distribution de la justice, et les hommes font de nécessité vertu.

Si nous appelons régime une possession consentie de Vhoimne par Vhonimc, nous voyons que la société des hommes comporte quatre espèces de régimes : la violence, V ascendant, la raison, la sympathie amicale et conciliante. Nous n'en apercevons pas d'autre et il ne saurait y en avoir (1).

Un homme peut toujours rendre vaine toute entreprise pareille d' autrui sur lui. C'est inutilement qu'on s'emparera de sa personne physique, car cette personne n'est exploitable, même comme simple machine, que grâce à l'intervention de la volonté qui seule dispose de ses forces ; or, la volonté a son siège dans le for intérieur qui est inviolable. Quant à la personne morale, elle peut toujours échapper, sinon à toute influence, du moins à toute coaction ; il suffît également que la volonté s'y refuse, car s'emparer de la personne morale pour en jouir, ce ne peut être évidemment que se rendre sa volonté favorable pour en faire la com-

(1) On sait (cf. Introduction) que Sully Prudhonime était disposé à reviser cette afiirmatiun. (N. de l'éd.)

pagne, la collaboratrice ou la servante d'une autre volonté.

Ainsi, dans tous les cas, la possession de l'homme par l'homme suppose obtenue, par un moyen quelconque, la conformité d'une volonté à une autre volonté, et consiste dans l'usage que celle-ci fait de cette conformité à son profit ou pour l'avantage commun.

Pour comprendre comment s'établit et en quoi consiste cette conformité de volontés, fondement de toute possession de l'homme par l'homme, nous nous rappellerons notre analyse du mécanisme intime de tout acte volontaire. Nous avons reconnu que la délibération n'est close que par une affirmation par l'agent de sa préférence entre tous les partis à prendre, affirmation qui se nomme résolution. Ce n'est point encore absolument vouloir, en ce sens que c'est seulement juger que tel parti est le préférable, sans décider que l'exécution doive être immédiate; la question du moment d'agir peut être réservée, bien que la résolution d'agir en temps opportun soit arrêtée. On conçoit très bien que le délai d'exécution ait été prévu et soit même une condition de possibilité de l'acte, en sorte que résoudre et vouloir soient séparés par un ajournement; on juge que l'acte est à faire, mais, puisqu'on s'abstient pour le moment, on ne çeut pas encore le faire. Une résolution, si peu que ce soit, est toujours dilatoire, car il s'écoule nécessairement un certain

temps pour que l'agent passe du jugement décisif à l'exécution; de l'affirmation intellectuelle à l'affirmation pratique, une volition n'est jamais dilatoire, car elle fait naître l'effort.

L'agent ne se borne pas toujours à différer l'exécution de l'acte, il peut prévoir l'éventualité antérieure, postérieure et aussi contemporaine de certains motifs inconnus de lui lorsqu'il se résout et subordonner l'époque d'exécution de l'acte et son mode même à cette condition suspen^ve, ou encore revenir sur sa détermination si l'acte est en cours d'exécution et que sa condition se réalise. Ce sont des résolutions conditionnelles. Ces modes de la résolution servent de fondement à toute promesse et à toute stipulation, si rudimentaires qu'elles puissent être, et bien avant que la convention ait pris le caractère attentif et explicite qu'elle affecte dans les contrats savants des peuples avancés. Les enfants passent leurs récréations à promettre et stipuler entre eux. Qu'est-ce donc que la promesse, dans sa plus large acception? La faculté de vouloir impliquant chez l'homme la prévision de ses actes, il peut déclarer d'avance ce qu'il a résolu de faire. Ce n'est pas encore précisément une promesse, ce peut n'être qu'une déclaration ne fournissant pas expressément à qui l'entend une règle pour sa propre conduite. Mais la résolution devient promesse lorsqu'elle est déclarée à une personne avec l'intention formelle de la faire

compter sur l'exécution de l'acte annoncé. La promesse repose donc sur la présomption que les hommes conformeront toujours leur langage à leur pensée, et cette véracité des déclarations est garantie soit par la conscience, soit par des sentiments sympathiques, soit par des peines extérieures, car sans elle aucune relation humaine n'est jtrofitable et sûre.

^ Ajoutons que la promesse resterait encore une simple déclaration sans toute son efficacité sociale si elle n'était agréée, approuvée de la personne à qui et en faveur de qui elle est faite ; cette personne en effet doit avoir quelque intérêt dans l'acte, sinon elle ne serait que témoin de la déclaration, et même, pour s'en faire témoin, li|i faut- il encore n'être pas hostile à l'acte.

On peut donc définir la promesse : une déclaration faite à une personne intéressée que telle résolution présentement prise par nous et approuvée par elle est irrévocable.

Stipuler, c'est faire promettre.

Consentir, c'est juger que la stipulation ou la promesse convient à nos desseins et le déclarer.

Il n'y a évidemment consentement que si les parties se font la même idée de la chose promise. Un consentement, au fond, n'est qu'une résolution de faire ou de laisser faire pour ou par autrui. C'est l'approbation pratique.

La volonté plus ou moins éclairée, plus ou moins

consciente, intervient dans tous les actes qui procèdent de l'homme. Aussi la persévérance de la volonté déclarée, d'une part, et la possibilité de se fier à cette déclaration, d'autre part, sont les deux fondements de la société. Dans un ordre rationnel, aucune organisation de la promesse et de la stipulation n'eût été nécessaire, mais elle l'a été partout et en tout temps rendue par la mauvaise foi qui vicie l'effet des consentements et la violence qui vicie leurs causes. Une confiance naturelle et justifiée des hommes les uns dans les autres n'eût point fait passer ces deux formules de l'état inconscient et spontané à l'état réfléclii et défini où nous les trouvons aujourd'hui ; on peut dire que, pour les actes sociaux de peu d'importance, elles sont encore courantes et inaperçues, car tout entre les hommes est promesse et stipulation ; celui qui, dans les choses futiles, trompe l'attente des autres par l'inconstance de ses volitions, est traité simplement de capricieux, de bizarre, de léger, d'inexact et d'incivil; mais, dès que cette inconstance peut compromettre des intérêts de quelque gravité, il devient véritablement rebelle et encourt les pénalités qui sanctionnent la foi mutuelle. Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaîtra que toute notre vie extérieure se fonde sur une présomption de durée dans les dispositions volontaires de nos concitoyens les plus éloignés comme les plus proches, et qu'au, eu ne possession de l'homme par l'homme ne serait

efficace et ne serait comparable à celle des autres biens sans une garantie qui donne à cette présomption la solidité d'une certitude.

La possession de V homme par l'homme se constitue donc par la stipulation procédant de la volonté possédante et par la promesse qui procède de la volonté possédée. Mais il ne faut pas croire que ces deux formes soient toujours expresses et rigoureuses comme leurs noms en suggèrent l'idée dans l'état actuel de notre civilisation ; ces formes, nous le répétons, sont essentielles à la communication mutuelle des individus dans les rapports les plus simples ; de plus, elles sont conscientes ou inconscientes, réfléchies ou spontanées ; nous n'en considérons ici que l'essence, et elles affectent bien des modes rudimentaires avant la réglementation précise des codes écrits. Nous ne pourrions guère nommer leurs efîets, c'est-à-dire les possessions naturelles qu'elles engendrent, que des attaches, des liens, des engagements avant de pouvoir leur donner le nom précis de contrats; les obligations qu'elles créent n'ont de sanction régulière et rationnelle que fort tard.

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