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CHAPITRE IV

Nous devons nous appliquer à bien déterminer les caractères des différents régimes. Ils existent, en général, combinés tous les quatre dans des proportions variables et très inégales ; il n'est pas aussi facile qu'on croirait de les bien discerner toujours; leur mélange est parfois très intime et il est pourtant nécessaire de les séparer pour apercevoir les ressorts et les tendances d'une société à toutes les époques de son histoire. Nous n'insisterons pas sur le régime de la violence dont le principe et le procédé sont extrêmement simples.

Quand la force s'attaque directement à la personne physique, comme dans la guerre, il ne s'exerce encore aucune possession, faute d'aucun accord entre les volontés ; mais si le plus faible se rend, la possession commence, parce que la reddition implique le consentement à subir la loi du plus fort plutôt que de périr. Dans ce cas et dans celui de la menace où le plus fort met encore le plus faible dans raltomative de deux maux pour l'amener au choix du moindre, la volonté consent, mais le

consentement est vicié par la pression de la menace.

Tout vicié qu'il est, il n'en existe pas moins; l'héroïsme pourrait le refuser et préférer la mort. Dans les deux cas, la possession est établie par la force, c'est le régime de la violence.

La violence, pour assurer ses effets et les rendre durables, pour fonder l'ordre qui lui est propre, s'organise ; il faut en effet qu'elle domine par des institutions qui mettent fin à la guerre ouverte, sinon il n'y aurait pas État.

Ses institutions, d'après son essence même, ont pour caractère de maintenir par la crainte l'acceptation des conditions que le vainqueur a imposées au vaincu ; un tel résultat ne peut être obtenu qu'en rendant toujours sensible et menaçante la force victorieuse. L'esclavage ne s'organise pas autrement, du moins pour autant qu'il est produit par la violence, car il peut avoir d'autres causes, et celle-ci même arrive toujours à se modifier avec le temps. Selon le degré de résignation des vaincus, l'appareil de la force nécessaire au maintien de l'ordre est plus ou moins militaire et permanent, mais, s'il n'était pas toujours disponible, le régime serait instable. En somme, ce n'est nullement la suppression de la guerre, c'est la guerre arrêtée à son dernier période où l'immobilité d'un parti sous le genou de l'autre dissimule l'hostilité.

Tout État, même le plus pacifique, renferme une certaine hostilité latente, car les volontés n'y sont

jamais absolument unanimes ; il s'y trouve toujours des consentements qui se savent viciés, des minorités qui, n'étant point converties, ne se tiennent que pour temporairement vaincues. Ces minorités ont été mises par la majorité en demeure de choisir entre plusieurs maux le moindre, entre la mort, l'exil, la prison, ou la soumission ; elles ont préféré la soumission, et à ce titre elles ont accepté une ser^^tude. Cette acceptation n'a pas toujours nécessité l'effusion préalable du sang ; il peuty avoir eu, par une sorte d'entente spontanée et inavouée, un pareil désir des deux côtés d'éviter les. maux de la guerre ouverte, malgré la disproportion des forces qui assurerait d'avance la ^^ctoi^e à la plus grande. Il se passe là ce qui a lieu entre deux armées dont l'une se rend sans combat à l'autre qui lui est manifestement supérieure. On peut dire que tout ordre social est fondé en partie sur une capitulation consacrée dans la loi et dans les mœurs par un ensemble de stipulations et de promesses expresses ou tacites. C'est cet élément de sourde hostilité qui explique l'existence dans tout État d'un organe de surveillance et de répression, d'une police appuyée d'une force armée pour contenir les révoltes individuelles ou collectives des minorités contre la majorité. Cette police, d'ailleurs, ne relève du régime de la violence et n'en contracte l'odieux que si elle réprime les rébellions du consentement vicié, arraché par la violence. Si,

au contraire, elle ne fait qu'assurer l'exécution de la promesse libre, elle garantit la foi dans les contrats sans laquelle aucune paix n'est possible.

Nous venons de considérer le cas où les plus faibles ont pressenti leur défaite et ont cédé avant le combat ; il peut arriver que les chances de la lutte soient douteuses pour tous les individus, qu'il soit impossible de prévoir quels seront les vainqueurs et quels seront les vaincus. C'est en général ce qui se rencontre dans le conflit d'ambition des plus forts entre eux ; s'il faut des institutions pour leur assurer la soumission de leurs esclaves, il en faut aussi pour régler leurs relations mutuelles. Souvent ils se possèdent réciproquement par un régime tout autre que celui par lequel ils possèdent leurs communs vaincus. La violence leur est, en effet, moins facile à exercer entre eux, parce que, étant de même race, ils sont moins inégaux en force ; ils subordonnent mutuellement leurs volontés par d'autres procédés, par le prestige, la sympathie ou la convention. Il est certain toutefois que leur régime, si cordial qu'ail puisse être, n'exclut jamais tout motif de guerre, et que, sur beaucoup de matières où la compétition et la concurrence sont ardentes à cause de l'importance des intérêts engagés, les limites de la concession réciproque sont fort restreintes. Dans ces cas, tous reconnaissent que la lutte armée deviendrait inévitable, que cependant elle serait préjudiciable

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à tous, et qu'en outre l'issue en est pour tous incertaine. Ils conviennent alors d'obtenir les résultats de la guerre sans effusion de sang ; pour cela, ils laissent les camps hostiles se former, ils dénombrent le contingent de chaque camp, pour mesurer la puissance au nombre. Les minorités capitulent et les majorités régnent. C'est l'institution du suffrage ; on est sûr de la trouver, au moins ébauchée, dans les hordes les plus sauvages: c'est la loi au meilleur marché possible. Elle a surtout pour objet, entre les forts, l'organisation du gouvernement, l'élection des chefs, des juges, des experts pour la distribution des biens.

Le suffrage n'est pas toujours un suppléant de la force, chargé de conclure comme elle le ferait. Il est susceptible de se transformer, de se modifier avec les régimes. Au lieu d'exprimer un grossier respect mutuel de la force, il peut signifier un respect réciproque de l'opinion, c'est-à-dire de ce que chacun croit être le juste et le vrai. Il cesse d'être oppressif à l'égard des minorités, dès qu'elles cherchent la vérité, et ont reconnu d'avance que favis raisonné qui réunit le plus d'adhérents a le plus de chances d'être vrai ; mais l'esprit de condescendance n'existe guère entre les partis, les conversions de l'un à l'autre y sont infiniment plus rares que les désertions intéressées. Aussi le suffrage est- il encore, chez tous les peuples où il se pratique, plutôt un palliatif contre la guerre

ouverte qu'une recherche commune de la vérité pohtique ; il a bien plutôt pour objet de savoir de quel côté est la plus grande force que de quel côté est l'opinion la plus probable. Il relève donc, dans une proportion considérable, du régime de la violence, puisqu'il en reproduit, sinon le procédé, du moins les effets.

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