‹ Le Lien socialChapitre 32 sur 96 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nous devons maintenant préciser le caractère du régime de V ascendant.

Un homme n'agit pas sur le moral d'un autre seulement par l'intimidation pour disposer de sa volonté. Quand il agit sur ses semblables, non point en faisant naître dans leur esprit des idées claires dont ils se rendent bien compte, et dans leur cœur des sentiments fondés sur des idées claires, mais au contraire en proposant à leur créance un système d'idées qui, vrai ou faux, est inaccessible ou rendu tel à leur intelligence, et dont ils admettent les résultats spéculatifs et pratiques sans être mis en état d'en contrôler les preuves, cet homme obtient ainsi un consentement, mais d'une nature imparfaite aussi, qu'il importe de bien définir. Ce consentement naît de la confiance et non de l'évidence immédiate ; il est plutôt un hommage rendu à la supériorité présumée de l'esprit qu'une adhésion de l'entendement à la vérité de la doctrine. Ce n'est pas un acte de compréhension, c'est un acte de foi.

La supériorité intellectuelle n'est d'ailleurs pas la seule qui entraine et domine les volontés ; tout autre avantage moral ou matériel les subjugue également et les détermine à une confiance absolue dans les doctrines ou dans les entreprises. L'audace et la bravoure font naître autour d'elles des dévouements aveugles, l'opulence des servilités, le dogme des martyres. Tel est le régime de l'ascendant : il consiste dans un lien naturel qui subordonne les volontés à toute espèce de supériorité, avant que la réflexion en ait pu critiquer la valeur. Ce lien n'est nullement incompatible avec l'amour, mais il s'en distingue ; il ne constitue pas le régime de l'amour, parce qu'il n'implique pas essentiellement réciprocité d' affection; on peut même craindre que l'inégalité qui en est le principe ne fasse souvent obstacle à une sympathie mutuelle. L'admiration et la vénération, qui sont les ressorts les plus ordinaires de V ascendant, n'impliquent ni n'excluent l'amour,

La supériorité native ou acquise fait le prestige, V autorité dans celui qui exerce l'ascendant ; V obéissance caractérise celui qui le subit. Obéir sous l'empire de l'ascendant, c'est abdiquer la délibération pour y substituer les résolutions d' autrui et se déterminer par la seule foi dans ces résolutions. Si l'obéissance n'est pas cette soumission aveugle, mais résulte d'une discussion des motifs d'exécuter l'ordre et d'une approbation de la raison, c'est

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à la raison, à soi-même qu'on obéit; l'ascendant est par cela seul détruit, le régime est changé. Il faut, pour la perfection de ce régime, que le subalterne ne se pose même pas la question~de savoir s'il convient ou non d'obéir, car dès qu'il raisonne la loi de son maître, il cesse d'être dominé ; il faut qu'il obéisse comme l'enfant à qui ne vient pas même l'idée de discuter l'autorité paternelle. Sinon le mot obéir, pris au sens rigoureux, devient impropre : ce n'est pas obéir que se conformer à la loi qu'on a faite soimême. L'enfant obéit à ses parents, le Jésuite à son supérieur, le Juif à Jéhovah, Rome à César ; le philosophe n'obéit pas, il se conforme à la loi qu'il approuve ou qu'il a faite, ou bien il subit les forces de la nature. Obéir aux lois signifie, sous une monarchie autoritaire, accepter un oracle de conduite ; dans une république, faire ce qu'on a voulu.

L'ascendant revêt un caractère tout différent selon qu'il s'exerce comme institué par la nature même pour la conservation de l'espèce, et c'est le cas du pouvoir paternel dans la famille ; ou qu'il s'exerce dans la société par suite de l'inégalité des conditions.

Remarquons en effet que la différence entre la condition du père et celle de l'enfant résulte de la loi générale du développement des êtres ; elle n'a rien d'accidentel et ne peut être ni atténuée ni supprimée, à moins d'être remplacée par quelque autre autorité artificielle, comme celle de l'insti-

tuteur OU de l'État. En cela, elle n'est pas assimilable à l'inégalité des conditions née des rapports sociaux qu'on peut espérer de voir s'effacer du moins dans ce qu'elle a d'outrageux pour la dignité de l'homme et de funeste pour sa prospérité matérielle. L'amour étant essentiellement impliqué dans la constitution spontanée de la famille, nous ne pouvons ici que signaler l'ascendant comme l'un de ses principes et nous nous réservons d'examiner en leurs lieux ses fondements afîectifs (1).

(1) Cette analyse du régime de l'ascendant est resté inachevée. L'auteur en avait ébauché le développement dans une distinction entre l'ascendant du père et celui du despote, mais sans y ajouter une mention des autres formes principales de l'ascendant. (N. de l'éd.)

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