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CHAPITRE VII

Quand on examine les motifs qui déterminent la volonté dans les actions humaines, on est tenté d'admettre qu'ils peuvent toujours se résoudre dans l'égoïsme, c'est-à-dire dans l'intention finale chez l'agent de produire en lui-même une sensation ou un sentiment agréable, du plaisir ou de la joie. Quelque détour que prenne le motif, il semble toujours impliquer cette intention et tendre à ce résultat. La logique paraît appuyer cette opinion. L'agent, dit- on, délibère et ne se détermine qu'après avoir pesé et choisi le motif qui l'emporte sur tous les autres et seul le satisfait ; s'il le choisit, c'est qu'il le préfère ; or préférer c'est, le mot l'indique, n'être pas indifférent, c'est donc être touché, et ce qui est touché, c'est et ce ne peut être que le moi. Ainsi il n'y aurait pas d'action désintéressée. Si l'on objecte qu'il faut cependant pouvoir expliquer, dans cette opinion pessimiste, l'origine des mots amour, bienveillance, dévouement, cordialité, charité, etc., on pourra répondre que ces distinctions faites par le vulgaire entre les actes intéressés et les prétendus actes gratuits se sont fondées sur de

pures illusions et des analyses incomplètes. On dira, par exemple, que les hommes, étant plus attachés, en général, aux biens matériels et aux jouissances sensuelles qu'aux plaisirs moraux que procure l'usage des facultés supérieures, ont été portés à considérer ceux-ci comme privatifs dès qu'il faut les acheter au prix de ceux-là ; et que, par suite, ils ont appelé sacrifices les premiers, actes égoïstes les seconds, et désintéressement la préférence donnée aux uns sur les autres.

Nous croyons qu'il faut apporter la plus grande réserve à supprimer comme superflues certaines distinctions faites par le vulgaire sous prétexte que l'analyse n'en a pu encore découvrir la raison ; il est prudent d'admettre que chaque nom distinct, spontanément formé, désigne un objet réel et distinct, et qu'il y a fort peu de synonymes. Dans notre cas, la prétention de ramener l'amour à l'égoïsme en supprimant le désintéressement provoque une révolte du sens commun et de la conscience universelle, qui doit faire hésiter à l'admettre. Nous croyons au contraire qu'il existe un principe d'action désintéressé qui ne se dégage, il est vrai, dans toute sa pureté que dans la plus haute expression de l'amour.

Le commun langage en cette matière est, à vrai dire, aussi capable de l'obscurcir que de l'éclairer. Quand une personne veut se faire bien venir d'une autre, elle a des complaisances pour ses goûts,

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pour ses volontés, elle met à son service toute l'activité dont elle dispose et lui fait un éloge outré de ses traits et de ses qualités, ce qui s' appelle flatter; enfin elle ne néglige rien pour procurer à chacun de ses instincts, de ses besoins et de ses penchants l'objet qui l'agrée, en un mot elle cherche à lui plaire. Quand elle y a réussi, elle se prétend autorisée à dire qu'elle est aimée et croit avoir fourni le témoignage simulé ou sincère qu'elle aime. C'est abuser du mot amour et en dénaturer le sens. D'une part, en eflet, rien ne prouve qu'en plaisant ainsi le prétendu ami n'est pas un adulateur qui se propose, avec une complète indifférence à l'égard de l'adulé, l'exploitation de celui-ci ; son apparent dévouement n'est peut-être qu'un calcul économique à son avantage exclusif. D'autre part, il se peut aussi que la prétendue amitié de l'autre soit indigne de ce nom et ne soit au fond que le sentiment de l'intérêt personnel ; on ne peut que désirer le contentement et la santé d'un homme qui n'en est que plus alerte et plus disposé à se rendre utile et agréable. Il n'y a rien dans tout cela qui justifie l'emploi d'un terme particulier, d'une désignation spéciale, telle que le mot amour ; les mots égoïsme et intérêt, flatteur et dupe, suffisent, la dupe pouvant d'ailleurs se trouver d'un côté ou de l'autre, mais le mot aimer peut trouver une application fort différente et tout à fait justifiée. Comment désigner, en effet, le sentiment de celui qui, sans dédaigner de

plaire à une personne, cherche moins à se faire bien venir d'elle qu'à lui rendre, môme à son insu ou contre son gré, sa condition meilleure? qui même, pour atteindre ce but, renoncerait, s'il le fallait, à la voir? Plaire, pour celui-là, ne signifie plus se rendre agréable et n'est plus le principal mobile de ses rapports avec cette personne ; il consentirait, par exemple, à lui signaler ses défauts, ses erreurs, dût- il lui déplaire, et à lui rendre un service, dût- il nier en être l'auteur. Vouloir du bien hors de soi pour une personne, sans en exiger ni même espérer d'elle aucun retour, c'est le caractère d'une relation distincte de toute autre, à laquelle il faut un nom différent, quel qu'il soit, amour, générosité, charité, etc. Ce caractère est éminemment social, et s'il se rencontrait plus souvent dans les volontés, il résoudrait à lui seul tous les conflits des désirs, toutes les compétitions rivales. Le nombre est malheureusement trop restreint des hommes qui conçoivent la réalisation du bonheur d' autrui comme un mobile de leur propre volonté et même comme une condition de leur propre bonheur.

Mais de pareils hommes existent; le dévouement, la disposition au sacrifice se remarquent toujours à des degrés divers dans les relations humaines. L'expérience constate que, parmi toutes les démarches de l'activité indi^'iduelle dans le monde extérieur, certaines aboutissent et s'arrêtent hors du moi et les effets en sont dirigés par la volonté de

l'agent sur autrui. Vainement des moralistes chagrins ont-ils essayé de réduire tous les actes à l'égoïsme, sous prétexte que tout acte est déterminé par une préférence de l'agent pour quelque motif et qu'un acte ne peut être absolument désintéressé, du moment que l'agent sait qu'il trouvera une satisfaction propre dans le bonheur d' autrui, ne fût-ce qu'une satisfaction de conscience.

Cette objection repose sur plusieurs idées confuses. Certainement, toute détermination suppose une préférence entre plusieurs motifs, et, à ce titre, nul n'agit sans préférer; mais préférer n'est pas toujours s;\'Tionyme à' aimer mieux; le bienfaiteur ou philanthrope préfère toujours ne pas se préférer à autrui. Quand il choisit dans cet esprit, il serait absurde de dire que sa préférence porte un caractère intéressé, puisqu'elle exprime au contraire qu'il veut mettre son propre intérêt après celui d' autrui. Le fait que l'agent sait d'avance qu'en faisant du bien à son semblable il sentira une joie de conscience n'ôte pas à son acte sa qualité désintéressée, à moins qu'il ne fasse le bien que pour en éprouver cette joie ou pour éviter une peine. Le désintéressement se mesure à l'intentioji.

Si un homme accomplissait un acte avantageux à autrui, mais pour lui-même, en vue de son bien propre, il ne ferait que produire les effets d'une intention qu'il n'aurait pas ; son acte serait évidemment tout égoïste, encore que profitable à autrui.

Le bien d' autrui doit être, pour qu'il y ait bienfait réel, la dernière fin visée par l'agent et non pas seulement pour lui l'occasion, le moyen de se procurer un plaisir ou une joie qu'il se propose comme son véritable et dernier objet. Ainsi, le fait qu'une personne peut agir en se proposant pour unique fin le bien d' autrui n'est pas illusoire et réductible à l'égoïsme. L'essence de l'égoïsme est toujours l'intention chez l'agent de réaliser finalement son propre bien, encore que des moyens profitables à autrui puissent y conduire, car ces moyens ne sont que les conditions et non le but dernier de l'acte. Le désintéressement consiste dans la qualité d'un acte dont la fin visée est le bien d' autrui. L'objection au désintéressement tirée de cette circonstance que la fin est personnelle, puisqu'on souffrirait de ne pas se dévouer et qu'ainsi on se déyoue toujours pour se satisfaire, est un sophisme. On souffre, en effet, toujours d'être contrarié dans la satisfaction d'un désir, et il est vrai que vouloir se dévouer c'est le désirer; mais le chagrin du désir traversé, autrement dit le regret, n'a jamais d'autre mobile que celui-là même qu'avait le désir, car il n'est que le désir même jugé impossible à contenter ; or ce mobile, dans notre cas, c'est précisément le bien exclusif d' autrui, l'oubli de soi pour lui; le moi ne peut donc ici à aucun titre être impliqué dans le motif du regret, bien qu'il le soit évidemment dans le regret même ; ce regret, au fond, c'est l'image sym-

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pathique du détriment d' autrui ressenti pour lui, comme le succès du dévouement cause une joie qui n'infirme pas le désintéressement parce qu'elle n'est encore que le ressentiment sympathique du bonheur causé et n'a point été le mobile de l'acte. La déception causée par l'insuccès d'une intention désintéressée est sentie souvent non pas seulement de la manière sympathique, mais encore selon les passions personnelles, telles que l'orgueil de réussir et beaucoup d'autres. C'est aussi de même souvent le sort des complications étrangères à l'essence du dévouement, et qui ne le vicient que si elles supplantent son mobile. Le désintéressement sans mélange est, à vrai dire, extrêmement rare. Nous ne pouvons nous défendre, même avec l'intention de faire le bien d' autrui, de nous passionner par quelque endroit à l'acte que nous accomplissons. Pour peu qu'il présente quelque difficulté, qu'il exige un efTort et exerce une de nos facultés supérieures, nous y intéressons, secondairement mais à un certain degré, notre amour- propre, notre orgueil ou toute autre préoccupation personnelle. En outre, des sentiments sympathiques tels que la pitié, les inclinations du sexe ou du sang, l'amour, l'amitié, interviennent dans les actes de libéralité et les rendent intéressants d'une manière directe et personnelle pour celui même qui les accomplit. L'effet sympathique peut atteindre assez profondément la sensibilité de l'agent pour qu'il ne dis-

lingue plus ses affections propres de celles qu'il ressent par contre- coup pour autrui. A ce titre, il y a des compassions égoïstes ; on soulage le mal qu'on voit pour soulager sa sympathie. Au théâtre, par exemple, il se produit le même phénomène, lorsque la scène devient si attachante par son rapport avec notre propre vie que peu à peu nous perdons le sens critique, qui nous permettait d'assister à notre pure impression sympathique, pour identifier cette image à nos affections foncières et personnelles. On pourrait sui^Te le progrès du désintéressement depuis l'amour le plus concret, celui de la mère pour qui l'enfant semble ne jamais cesser d'être elle-même jusqu'à la philanthropie. Celle-ci dégage au plus haut degré le moi du mobile bienfaisant; ce mobile n'est plus en elle que la notion abstraite du bien humain. Bornons- nous à constater et à dégager le caractère impersonnel de certains actes dans les relations sociales ; ces actes, en effet, relèvent d'un régime particulier.

Nous avons appelé ce régime le régime de conciliation; on devine maintenant pourquoi. Les conflits entre les volontés naissent toujours de leur rencontre sur un même objet de convoitise, sur un même lieu d'action ; lorsque les compétiteurs, également puissants, ne sont pas incités à un traité par la seule considération de leur mutuel intérêt bien entendu, ou si, un partage étant irréalisable, les droits semblent égaux, il n'y a évidemment

qu'un désistement des prétentions qui puisse rétablir la paix. Or ce résultat, qui est un sacrifice, ne peut à son tour être obtenu que par une détermination volontaire dont l'unique mobile sera le bien d' autrui. Le désintéressement pourra seul amener la conciliation. L'esprit de conciliation a joué un rôle important dans l'histoire et en joue un très sensible dans les relations des individus.

Si l'on se demande quelle est l'essence du gouvernement et de la loi sous le régime de conciliation, on trouvera que ce régime n'est pas par lui-même propre à fonder un ordre déterminé dans les relations humaines. Autant son principe est favorable à la paix en conciliant les oppositions d'intérêts, autant il est insuffisant pour régler les conditions de la paix, pour constituer l'État. L'esprit de concession rend tout facile, mais n'organise rien, et le mutuel dévouement qui met toutes les forces individuelles à la disposition les unes des autres peut se méprendre sur leur meilleur emploi pour le bonheur commun. On peut dire que sans la bienveillance il n'y a pas d'ordre tout à fait pacifique, mais que la bienveillance seule ne supplée pas à tous les régimes pour tirer une société du désordre.- Les institutions mêmes qui relèvent de ce régime, comme toutes celles qui concernent l'assistance des faibles et des pauvres, sont inspirées du principe de bienfaisance, mais organisées d'après des règles rationnelles et logiques où le cœur n'est plus pour rien.

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