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CHAPITRE VI

On sort de la vérité dès qu'on essaie d'imaginer un état de nature ayant précédé l'état politique, un moment où chaque individu serait supposé n'avoir encore eu aucune relation avec les autres ; car, à moins de faire une h3^pothèse arbitraire sur l'existence d'im ou de plusieurs premiers couples formés de toutes pièces, question fort obscure pour nous, tout individu est né dans une société, dans un État antérieurement constitué. On peut toutefois, sans faire violence à la vérité, considérer le cas où l'État est arrivé à sa plus grande dissolution possible, où les relations des individus sont tellement rompues par le conflit des activités que la loi est méconnue et que tous les hommes se font la guerre ; c'est le cas où les intérêts sont le plus divisés possible. Ce cas est à la limite du réel, l'histoire n'en offrirait pas un exemple parfait, chaque individu n'a jamais son intérêt absolument distinct de celui de tout autre. Il existe toujours, si peu que ce soit, quelque communauté d'intérêts entre individus qui se groupent et agissent de concert pour obtenir

un résultat qui leur importe à tous. Ce résultat obtenu, leurs intérêts se divisent quand se pose la question du partage, la guerre peut s'élever et les désunir, mais ils se réuniront de nouveau pour défendre indistinctement toutes les parts contre une commune agression, ou pour courir à une commune conquête. C'est ce double mobile de l'intérêt commun et de l'intérêt personnel qui détermine dans l'Ëtat la formation de groupes que nous avons à examiner et à définir.

Ces groupes s'y forment spontanément ou par la convention. Les groupes spontanés, ouvrage des nécessités sociales et non de la volonté, sont les familles et les classes ; les groupes organisés avec participation expresse de la volonté sont les castes, les corporations, les partis, etc. Ce sont autant de petites sociétés dans la grande ; les premières se constituent comme les mœurs par une tacite entente ; les secondes sont au contraire le résultat d'un accord voulu et leur but est prévu et déterminé. Nous n'avons rien à dire ici de la formation des familles, considérées dans ce qu'elles ont d'essentiel, de rudimentaire et, en quelque sorte, de purement animal; c'est un premier fait de nature qui pose l'élément social. Quant à la conservation de leur lien intérieur, de leur unité morale, de la solidarité qui engage tous leurs membres, c'est une autre question ; nous ne faisons ici que distinguer les or ganes sociaux sans en critiquer le fonctionnement.

Sully Prudho^ime. —Lien social. 11

Les classes résultent originairement de l'inégalité des essences individuelles, de la diversité naturelle des aptitudes. Chacun est plus spécialement propre à un certain travail où le porte la résultante de ses facultés, chacun donc tend à exercer la possession pour laquelle il est doué, à s'enrichir et à posséder autrui selon son caractère ; chacun aussi est plus susceptible de subir tel ou tel des quatre régimes par son imperfection même qui le subordonne à l'assistance d' autrui. Chacun peut être utile aux autres par son aptitude spéciale et a besoin des aptitudes d' autrui pour suppléer à quelque défaut de son essence propre. Cette différence est le fondement de l'échange ; elle en crée la nécessité.

Par l'inégale répartition qu'elle fait des dons essentiels, la nature crée pour chaque individu une pauvreté et une richesse relatives ; par le travail et par l'échange, la richesse de l'un peut aller combler la pauvreté de l'autre, de sorte qu'on peut conccA^oir un bien-être général résultant d'une compensation réciproque et perpétuelle des différences individuelles. On conçoit par suite que la sympathie et la communauté d'intérêts groupent les individus selon la conformité des aptitudes pour les constituer en classes distinctes, entre lesquelles s'opère l'échange des produits du travail. La nature n'observe pas rigoureusement cette loi de compensation et les institutions artificielles en ont plutôt

consacré que corrigé la violation. Voyons d'un peu plus près comment s'altère l'équité de l'échange et s'accentue la subordination de certaines classes à d'autres.

Non seulement les individus sont diversement doués, mais ils le sont inégalement, de sorte que la capacité de travail n'est pas la même pour chacun, et les moins capables ne produisent pas de quoi acquérir par l'échange ce qui leur est nécessaire. Si donc le régime de l'amour, qui comporte une certaine mesure de gratuité dans la circulation des biens, n'est pas suffisamment développé dans une société, les classes mal douées sont obligées d'aliéner, en outre de leurs produits, leur liberté, et d' offrir leurs volontés comme instruments à exploiter pour servir d'appoint au marché. C'est là une des causes les plus fréquentes de servitude. La servitude, qu'on le remarque bien, n'a point pour cause unique la différence des genres d'aptitudes, la violence ou l'ascendant, mais aussi la différence dans la quantité de travail et dans l'utilité générale des produits. Les aptitudes les plus humbles créent les produits de première nécessité. Il faut pour labourer la terre et la cultiver au moins autant de force que d'intelligence, et il se pourrait qu'en temps de disette les plus belles et les plus hautes facultés devinssent les sujettes des moindres, parce que leurs produits perdraient toute valeur par leur inutilité actuelle. C'est bien plus par l'ascendant

que par l'utilité immédiate que les aptitudes de l'esprit l'ont emporté sur celles du corps qui certainement, au début de la vie sociale, ont fait davantage pour la conservation de l'espèce et se sont subordonné les autres.

Les hommes, dans une société naissante, ont un intérêt commun très évident, très impérieux, celui de vaincre les premiers obstacles à la vie, de subsister avant de s'enrichir. Cet intérêt de salut général efface tous les autres, dirige toutes les activités vers un même but selon leurs aptitudes respectives, et forme, à défaut de bienveillance, le lien des volontés unies par l'instinct de conservation. En même temps la famille crée entre ses membres un lien d'affection qui, tout en se relâchant, persiste dans la tribu, première extension de la famille. A cette époque, les classes se divisent comme les aptitudes et, comme celles-ci, ne sont occupées qu'à la défense commune ; le superflu et le caprice, qui nait du loisir, n'y ont aucune place ; elles ont toutes besoin au même degré de se compléter mutuellement, et par cela même ont une puissance équiva- • lente ; elles sont donc obligées de se respecter, intéressées à ne point se détruire, trop opprimées toutes par la nature pour songer à s'opprimer entre elles. Ainsi, dans la tribu la plus ancienne, la discorde est rare ou du moins courte. Mais plus tard, quand, par l'accroissement des richesses et des connaissances, la vie est devenue plus sûre, que cer-

taines aptitudes sont moins utiles et les différences des conditions plus accusées, le grand intérêt commun de défense et de subsistance se divise, la solidarité se sent moins, quelques-uns ont moins besoin des autres. Les plus puissants et les plus intelligents s'efforcent d'accaparer les ressources rassemblées pendant de longs siècles pour le salut et le bien-être de tous. Ils tâchent d'assujétir les faibles et les ignorants et de les exploiter. Devenues plus nombreuses, les classes ne sont que des agglomérations d'individus ne se connaissant ni ne s' entendant plus, par suite dépourvus de puissance collective. Alors l'échange se corrompt ou même se supprime ; des maîtres, par l'ascendant ou par la violence, possèdent les travailleurs, et la richesse s'éloigne, sans compensation, de ceux qui la créent. Enfin ce n'est plus l'aptitude qui classe les hommes, mais la fatalité favorable ou funeste d'une condition qu'ils trouvent en naissant ; dès lors la société se divise en ceux qui travaillent et ceux qui jouissent., Les classes changent donc de caractère par l'inique répartition des biens sous l'influence des régimes de violence et d'ascendant, jusqu'à ce que l'avènement des régimes de justice et d'amour fasse refluer la richesse vers sa source, c'est-à-dire vers les producteurs, et, par un échange équitable, la conduisent et l'accroissent toujours là où est le travail.

^ Dans toutes les phases de cette longue transfor-

iiê LE LIEN SOCIAL.

mation qui est l'œuvre du progrès social et le plus grand intérêt de l'histoire, on peut définir les classes : les divers groupes d'individus formés spontanément d'abord par la différence et la conformité des aptitudes, puis modifiés par l'influence des régimes sur la répartition du travail et des biens.

Quand la classe, s' étant reconnue, s'organise elle-même pour la défense réfléchie de ses intérêts communs, elle devient la caste, la corporation, la commune, etc., elle pourvoit à sa perpétuation, au maintien de son intégrité et à sa prospérité par des lois héréditaires et des règlements intérieurs.

C'est entre les classes ainsi constituées que s'élève le conflit politique. Elles se comportent en efTet, les unes à l'égard des autres, comme des individus; elles cherchent à se posséder mutuellement par les divers régimes. De cette lutte peut naître la guerre ouverte, qui est la guerre civile ; mais celle-ci, comme les querelles privées, ne constitue pas une situation durable ; il faut qu'elle se termine, soit par l'extermination des plus faibles par les plus forts, soit par un compromis entre tous. Dès lors la guerre ouverte fait place à un ordre quelconque où les vainqueurs forment le pouvoir et les vaincus une opposition, et dans ces conditions nouvelles la guerre devient latente et se poursuit toujours, mais sans violence armée. Dans cet ordre, les classes ont toutes leur part d'action, il n'en est

aucune qui soit absolument dépourvue d'influence, souvent même la domination future est en germe dans la plus humiliée. Toutefois il en est toujours actuellement une qui impose ou fait accepter son régime aux autres. Sa puissance organisée pour maintenir l'ordre, c'est-à-dire pour que les choses se passent comme si toutes les volontés concouraient, s'appelle le gouvernement. Il n'y a, en effet, pas de milieu entre la guerre ouverte par les armes et un accord, réel ou apparent, des volontés. Cette puissance de la classe dominante est, il est vrai, modifiée, restreinte par l'influence des moindres puissances sociales, mais, ainsi atténuée, elle reste encore souveraine. La violence étant matériellement écartée, l'action simultanée des puissances sociales, qui se neutralisent ou s'ajoutent, engendre une résultante qui entraine, bon gré malgré, toutes les volontés. Cette résultante, organisée pour le but que nous avons dit, est le gouvernement. Le gouvernement dicte la loi, la fait exécuter, et agit dans tous les cas ou l'État est appelé à se déterminer. Il appartient, nous l'avons vu, à la classe qui représente la plus grande de toutes les puissances qui forment ses composantes.

Les partis politiques, c'est-à-dire les groupes de volontés qui luttent pour organiser le gouvernement, se confondent sensiblement avec les classes. Ils n'en diffèrent en rien quand celles-ci sont bien tranchées et presque exclusives comme chez les

peuples anciens. Aujourd'hui un parti, bien que formé spécialement par certaine classe, contient aussi des individus pris dans les autres. La suppression des immunités et des privilèges a en effet renversé les plus fortes barrières, les barrières politiques, qui séparaient les classes, les points communs entre elles se sont multipliés, leur mélange s'opère peu à peu par l'égalité des droits et la vulgarisation des connaissances. La distinction des classes tend de plus en plus à ne reposer que sur la différence des fortunes, elle devient un fait économique, elle est à cet égard très sensible et d'une importance capitale en politique.

Si l'on considère dans la réalité, dans l'histoire, à un moment quelconque, un peuple quelconque, on trouvera que les quatre régimes : violence, ascendant, raison et amour, s'y exercent à la fois, bien qu'à des degrés différents, pour constituer l'équilibre plus ou moins stable de la société. Il n'y a point de nation au monde où des minorités ne subissent la loi en protestant, où des hommes supérieurs ne captivent et ne subjuguent les volontés, où la justice ne soit observée au moins entre égaux, qui, se sentant tous de même force, n'auraient rien à espérer de la guerre ; où enfin la sympathie ne rapproche les opprimés pour créer entre eux une sorte de société dans la société, parfois même une conspiration. Ce n'est que par abstraction, en isolant arbitrairement les résultats de l'analyse, qu'on

peut imaginer un peuple subsistant sous un seul de ces quatre régimes. Il faudrait pour cela qu'il n'y eût aucune diversité dans les individus dont il se compose, et qu'ainsi la nature manquât à son procédé le plus constant qui est de multiplier à l'infmi les variétés dans l'espèce. Il est rare toutefois que les quatre régimes se partagent également la société; le caractère de la nation, formé par la nature et par l'épreuve historique, détermine la prédominance d'un régime sur les autres, et ce régime organisé prend le nom de gouvernement, gouvernement d'autant plus pacifique qu'il absorbe davantage les autres régimes et réunit plus d'assentiments.

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