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RAPPORT DU GOUVERNEMENT ET DE LA LOI AVEC LA LIBERTÉ POLITIQUE

Nous avons vu que la loi exprime l'action résultante des régimes sur la liberté individuelle et que le gouvernement est le régime dominant modifié dans sa puissance par l'influence inévitable des autres régimes. Ces définitions nous conduisent naturellement à examiner le rapport de chaque régime avec la liberté, dans quelle mesure il la favorise ou lui est contraire.

La violence, aussi longtemps qu'elle se manifeste par les armes et s'efforce de détruire l'activité dans ses organes mêmes, exclut évidemment toute liberté politique, c'est la guerre ouverte.

Lorsque le vaincu, pour ne pas périr, accepte les conditions du vainqueur, la violence se modifie dans sa forme, mais elle ne cesse pas d'agir, elle s'emploie à vicier le consentement du vaincu qui proteste. Tant que dure cette protestation, il y a guerre latente ; l'accord des volontés n'est qu'apparent, parce qu'il n'exprime point l'accord des idées ni des sentiments, l'unanimité.

Enfin, quand la postérité des vaincus, née et

élevée dans la servitude, a fini par en oublier l'origine et, grâce à l'habitude, ne la ressent plus, le consentement n'est plus vicié par la protestation, mais il l'est par l'abrutissement et l'avilissement, dernière forme de la violence. Celui qui ne connaît pas ses droits n'a pas la liberté politique, puisque cette liberté n'est que l'exercice des droits ; il n'est pas même capable de les revendiquer, pareil à l'aveugle- né qui, non seulement est privé du jour, mais n'en sent même pas la privation. La servitude habituelle est pire que l'oppression, car celle-ci laisse intacte la nature humaine en la torturant, tandis que celle-là est une altération des besoins essentiels de l'homme, de son essence.

Dans aucun de ces trois cas, il n'y a donc liberté, parce que dans aucun le plein consentement n'existe. L'ordre toutefois peut exister, mais rudimentaire, et ce sont les conditions les plus contraires au développement de la vie.

L'ascendant n'agit point sans être reconnu par la volonté, et si, pour se dire libre, il suffît de faire ce qu'on veut, celui qui le subit ne cesse pas d'être libre, car on ne lui fait rien faire qu'il n'y consente. Mais, en réalité, on ne porte pas seulement atteinte à la liberté en la contrariant dans ses actes, on lui cause un plus grand préjudice encore en l'attaquant dans sa puissance même. Empêcher un homme de vouloir, c'est par excellence l'empêcher d'agir, car c'est affecter les idées et les sentiments qui motivent ses

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actes, c'est, en quelque sorte, commencer sa servitude de plus haut ; l'empêcher de vouloir agir, c'est pis que l'empêcher d'agir comme il veut ; c'est pis qu'entraver l'exercice de sa vie, c'est diminuer sa vie même. L'ascendant peut donc être oppressif, bien qu'il n'use pas de contrainte, lorsqu'il arrête le travail de la pensée, la réflexion, et que, ravissant à l'homme la connaissance de lui-même, il lui ôte la conscience de ses droits, c'est-à-dire du développement complet que sa vie comporte. Parfois même il produit les effets de la violence, lorsque, faisant naître dans les esprits des superstitions terribles, il détermine la volonté par la crainte. Celui qui exerce un pareil ascendant, au lieu d'employer la menace, en se prévalant directement de ses propres forces, présente à l'imagination des puissances surnaturelles qu'il exploite à son profit en se déclarant l'interprète et le dispensateur de leurs vengeances. L'ascendant peut encore se rendre complice de la violence, lorsque, en inspirant aux nouvelles générations le respect des faits accomplis, il les aveugle sur leur condition et sur leur droit, et justifie par la seule durée les oppressions les plus criantes.

Dans tous ces cas, l'ascendant est funeste à la liberté, il en détruit le sentiment, ce qui est le plus sûr moyen d'en abolir l'usage.

Hâtons- nous d'ajouter qu'il n'est pas toujours incompatible avec elle. En effet, il est indispen-

sable à l'éducation des enfants et des masses, incapables de recevoir les preuves de tout ce qu'il leur est utile de croire. On les fait profiter des résultats acquis par la science, avant de les leur démontrer, et, loin de leur en refuser la démonstration, on s'efforce d'ouvrir peu à peu leur intelligence pour l'y faire pénétrer et pour les initier à la connaissance entière. Alors l'ascendant, purement provisoire, loin d'amoindrir la vie, n'a d'influence que pour la développer ; ses enseignements ont leur contrôle dans les vérifications de l'expérience ; rien n'est donné pour vrai qui n'est encore qu'hypothétique, et pas une idée n'est proposée qui ne soit claire dans sa signification, sinon évidente dans sa complexité. En un mot, c'est moins le règne de l'ascendant que celui de la raison obligée d'imposer provisoirement ses conclusions pratiques aux esprits jeunes ou incultes en attendant qu'ils raisonnent par eux-mêmes.

Sous le régime de la raison, il ne saurait y avoir aucun attentat à la liberté. Les droits de chacun sont reconnus et assurés par l'évidence contre les entreprises de l'ascendant ; le partage violent, ou égalitaire par ignorance, fait place à une répartition proportionnelle aux droits. L'homme est alors en possession des principes de toute sa conduite, et l'œuvre de son affranchissement serait achevée, si la raison seule déterminait ses actes; mais ses passions l'entraînent constamment hors

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de la voie qu'il s'est tracée liii-même. Concevoir la justice et l'appliquer sont deux choses différentes, et l'on peut reconnaître des droits sans les respecter, en sorte que la liberté sous ce règne, bien qu'admirablement préparée, reste exposée aux assauts de la passion et n'a de garantie que dans une vertu stoïque ou dans la sanction de la force. Il ne faut pas se dissimuler non plus que la connaissance exacte des droits, supposant celle de la nature humaine dans chaque individu, est un idéal auquel la loi n'atteint jamais, et que, si l'insuffisance de ses prescriptions générales n'est pas corrigée par une certaine philanthropie, par le sentiment qui supplée aux défaillances de l'idée, ce règne, dans la réalité historique, demeure encore très imparfaitement libéral.

Faire passer dans les affections cette justice qui n'est encore que dans les idées, faciliter la vertu par la sympathie, réduire l'usage de la force au travail pacifique qui produit la richesse, tels sont les bienfaits du régime de l'amour. Ce régime non seulement concilie les intérêts, mais encore il les confond ; il fait mieux que régler le conflit des égoïsmes, il arrive ou du moins il tend à le supprimer. La liberté de chacun y est plus que respectable aux autres, elle leur est chère.

Les lois et les gouvernements impliquant toujours dans une certaine proportion les quatre régimes qui tous expriment les relations spontanées

des hommes entre eux, il n'y a jamais eu et il n'y aura certainement jamais liberté politique tout à fait pure. Il est permis d'espérer que les régimes qui lui sont favorables l'emporteront peu à peu sur les autres, et qu'ainsi la vie individuelle s'émancipera de plus en plus et ne dépendra enfin que pour prospérer.

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