CHAPITRE VIII
La propriété doit être distinguée de la simple appropriation et aussi de la possession qui ne sont que des faits. Elle est la garantie sociale de la possession dans des cas prévus. Dans tous les États, la propriété existe, car le but principal de tout État est l'appropriation, condition de la vie. Cette garantie est toujours légale, car il n'y a pas État sans elle, mais sa légitimité, c'est-à-dire sa relation essentielle avec un principe moral tel que la justice ou l'amour, peut tomber sous la discussion. Des conditions pourront être imposées au possesseur pour que l'État lui garantisse l'exclusivité, mais, quel que soit le régime adopté à cet égard, l'État ne pourra que régler le fait naturel de la possession sans jamais pouvoir le supprimer, puisqu'il est au fond la condition même de la vie.
Examinons comment la possession peut être affectée par la condition sociale, comment elle se modifie pour un homme dans ses rapports avec autrui, en un mot comment elle s'organise.
Avant d'avoir rencontré son semblable, ou plutôt
dans les cas accidentels et rares où il ne le rencontre pas, l'individu possède toute chose qui est actuellement dans des conditions convenables pour l'usage qu'il en veut faire. C'est la nature même de la chose" et les circonstances matérielles de son milieu qui définissent la possession, qui la limitent et la mesurent ; rien, du fait de l'homme, n'y met encore obstacle, ne la restreint ni ne la conteste. Mais qu'un autre ou plusieurs autres individus, désirant jouir du même objet, viennent en concurrence avec le possesseur primitif, ou bien encore que tous concourent pour la possession, avant toute occupation individuelle, dans les différents cas, la compétition va nécessairement influer sur la possession ; il y aura ou partage entre les prétendants, ou exclusion des uns au profit des autres, ou exclusion de tous au profit d'un seul. Si le partage n'est pas possible immédiatement par une possession violente et simultanée des compétiteurs, comme celle des chiens à la curée ; si la chose ne peut être consommée à l'instant, ou est indivisible par son usage, le but de chacun est d'acquérir la chose pour la conserver. Or, pour que la possession soit possible après l'attribution de la chose ou de ses parts, il faut qu'elle soit, de quelque façon, assurée plus ou moins longtemps à l'acquéreur. Garantir sa possession, c'est-à-dire se la rendre indéfiniment exclusive, telle est la première préoccupation de tout acquéreur dans une société ; telle
Sully Prudhomme. — Lien sociaL i2
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est en eiïet la condition indispensable de durée et de sécurité pour toute jouissance. De là donc nécessité d'organiser une garantie de la possession qui la fasse respecter d' autrui, en un mot qui la constitue propriété.
L'institution de la propriété engendre ainsi l'obligation pour tous de respecter la possession de chacun.
La garantie de la possession est, comme l'origine même de l'acquisition, fort différente selon le régime en vigueur, selon que la violence, l'ascendant, la critique ou l'amour y domine.
Sous le régime violent, le mode d'acquisition est la conquête, la spoliation, l'occupation sans, travail ; la garantie consiste dans la terreur inspirée par l'acquéreur aux prétendants, aux vaincus et aux spoliés, et dans l'estime ou la crainte mutuelle qiie s'inspirent les égaux en force.
Sous le régime de l'ascendant, la garantie de la possession gît dans la confiance qu'inspire au vulgaire le caractère sacré attribué par lui à toutes les origines, dans son peu d'esprit de contrôle et d'examen, dans son admiration et sa vénération qui le disposent à s'effacer devant les supérieurs et, au besoin, à tout sacrifier pour eux. L'acquisition, dans ce cas, procède en général de l'offrande qui est le plus naturel commerce entre l'influent et l'influencé.
Sous le régime où l'amour domine, l'acquisition
provient du don, gratuit dans la pensée du donateur, mais créant une obligation morale de réciprocité dans l'âme du donataire. Pour mieux dire, la gratuité engendrant la gratitude et ces deux co'ndi tions de l'acquisition étant alternées et réciproques, il y a toujours entre ceux qui s'aiment un échange, mais un échange réalisé en deux opérations successives, en deux donations, l'une actuelle, l'autre postérieure ; des deux échangistes, le premier est, sans l'avoir voulu, créancier du second. Chaque individu produit et possède pour le bonheur des autres qui font de même pour le sien. C'est la concurrence renversée, dont on ne voit guère d'exemple encore que dans certaines familles et quelques sectes ou sociétés philanthropiques et religieuses. Il est évident que la garantie de l'acquisition réside alors dans les sentiments mômes où elle a pris naissance.
Sous ces trois régimes, ce qui domine dans la notion du tien et du mien, c'est l'idée d'un simple fait de possession assurée, plutôt que celle d'un droit attaché à la possession par la raison et garanti par une protection légale. Comme aucun de ces réo-imes ne se réalise sans mélange des autres, on peut dire que cette idée de droit n'est jamais tout à fait séparée de la notion du fait même chez les nations les moins avancées. Les enfants ont un sentiment confus, mais vif, du droit quand ils se disputent un objet; ils distinguent fort bien, entre
les divers modes d'acquérir, ceux qui sont légitimes; tous les titres à la possession exclusive ne leur semblent pas également valables. Il en est de même pour les hommes au début de la vie sociale. Mais, à mesure que l'idée du droit s'éclaircit dans leur esprit par une réflexion progressive sur l'essence et la dignité humaines, la garantie de la possession change de caractère ; au lieu de rester individuelle, à la charge du possesseur, et, pour ainsi dire, militante, elle devient générale, déléguée à la société tout entière qui consacre une partie de sa force, une police, à faire respecter la possession, quand toutefois elle est acquise dans des conditions reconnues par tous propres à justifier cette sanction.
Cette organisation de la garantie du mien et du tien dans la société appartient au régime critique, la raison seule généralise les mesures parce qu'elle seule dégage et formule les rapports communs des choses. C'est quand les hommes eurent découvert et reconnu entre eux qu'il y a pour tous dans la nécessité de posséder pour vivre un droit de posséder, et que l'intérêt de tous est de sanctionner ce droit pour chacun, c'est alors que la possession, rendue d'un commun consentement exclusive et paisible, prit le caractère de propriété, c'est-à-dire possession propre à la personne. Cette dénomination est venue la dernière ; il serait intéressant de suivre, dans l'histoire, les transformations de l'idée de la possession garantie sous les locutions variables
qui la désignent. On verrait d'abord s'exprimer le rapport le plus indéterminé, le plus confus entre la personne et les choses dont elle dispose, dans les mots à moi, à toi, mien, tien, qui sont à la fois attributifs et distinctifs, mais de la façon la plus spontanée, la plus inconsciente. Le mot bien pour signifier la chose possédée est encore très vague ; il la qualifie par ses effets utiles, ce qui est un premier pas dans la voie de la réflexion. Quand le possesseur exclusif s'appelle le maître, et la chose le domaine, l'idée est devenue plus nette, la possession est considérée dans la prérogative qu'elle confère plus encore que dans l'utilité même de la chose. Il s'écoulera beaucoup de temps avant que le droit se soit complètement abstrait du fait, avant qu'on puisse concevoir le droit de propriété sur une chose qui n'a jamais été possédée ; aussi la suppression de la dation dans la transmission du droit est- elle la marque d'une jurisprudence avancée ; on simulera longtemps la dation, la possession effective, avant de l'abolir dans la vente.
Les possessions très anciennes dont l'origine, purement de fait, est oubliée, celles que les dernières générations n'ont plus aucun moyen de contester aux héritiers, faute de pouvoir prouver leur vice primitif d'acquisition, ces possessions ont fini par usurper le nom et la garantie légale de la possession de droit, c'est-à-dire de la propriété. Il se peut cependant que l'esprit d'examen s'attache à
critiquer leur légitimité par les documents historiques qui éclairent leur origine et aussi par des notions rationnelles et rigoureuses sur le droit de transmission des biens. C'est ce qui ne manque jamais d'arriver à l'avènement du régime critique chez un peuple. 1/ organisation de la propriété est alors remise en question, discutée, et de profonds bouleversements en résultent à tous les étages de la société. C'est un phénomène qui se produit toujours à un certain âge des nations.
Plus un homme sera riche, plus il aura de moyens de séduction, plus il lui sera facile de régner sur ceux qui l'entourent, car il pourra, par les salaires, acheter leur activité et l'employer à ses propres fins. En outre, comme la richesse exprime naturellement la puissance, puisqu'elle est le fruit du travail ou de l'adresse, l'homme riche exerce toujours un prestige sur tous ceux qui, ne pouvant d'abord connaître l'origine de ses biens, présument qu'il a dû les acquérir par les voies ordinaires. Si les hommes n'échangeaient entre eux que des produits matériels, les conditions seraient plus égales, mais les uns échangent une part de leur liberté contre les aliments nécessaires ; ils donnent sur eux un pouvoir ; ils s'engagent à obéir. Ils le font contre leur gré pour vivre ou bien par admiration. Du reste, tout homme riche a pu constater une certaine platitude chez la plupart des mercenaires.
Réciproquement, l'ascendant bien exercé . con-
duit à la richesse ; un chef de brigands domine et met à profit sa domination en se réservant la plus grosse part du butin, soit qu'il agisse sur les esprits par intimidation, soit qu'il se les attache par l'admiration. Cette espèce d'hommes, qu'on nomme influents dans les sociétés plus avancées, accroissent leur fortune par la confiance que leurs capacités inspirent ; ils ne s'enrichissent qu'après avoir pris rang ; ils parviennent aux maniements des affaires par l'intrigue et souvent par le vrai mérite et la probité. Une fois influents, ils deviennent promptement riches. On voit que la richesse et la domination sont intimement liées, qu'elles s'engendrent l'une l'autre. Peu de travail et beaucoup d'ascendant conduisent au môme résultat que beaucoup de travail et peu d'ascendant ; les exemples de ce fait abondent dans les sociétés ; mais les grands travailleurs qui savent régner sont les maîtres du monde.