INFLUENCE DE L'ACCROISSEMENT DES BIENS
soit à la paix, soit à la guerre, ou du moins les vicissitudes de paix et de guerre se produiraient dans un ordre constant ; un peuple aurait une histoire presque uniforme; mais il n'en est pas ainsi. L'accroissement fatal de la richesse et de la science modifie nécessairement le caractère de la nation, et par suite le régime dominant, le gouvernement.
Examinons donc quelle est l'influence respective de la richesse et de la science sur les quatre régimes et par suite sur le gouvernement d'une société.
La science tend à augmenter toujours la force matérielle dont l'homme peut disposer, mais, si elle est favorable au développement de la force, elle ne l'est nullement au triomphe de la violence ; elle favorise au contraire le régime de la critique ; elle porte les hommes dont elle exerce l'intelligence à soumettre toutes les questions au tribunal supérieur de la raison. Elle rend la force odieuse dans le règlement des rapports sociaux et la rejette dans son vrai domaine, qui est la mécanique et l'industrie.
La science est également contraire au régime de l'ascendant, parce que ce régime repose sur une vénération irréfléchie, et qu'elle substitue partout la réflexion à l'impression. L'ascendant n'est épargné par elle que s'il se résout en une autorité reconnue par la raison même et à laquelle les volontés ne se soumettent qu'après avoir été éclairées. Telle est l'autorité de la science même, qui est l'autorité de l'évidence.
La science est éminemment favorable au régime de la raison, elle en est le fondement même.
Quant au régime de l'amour, il ne peut que profiter des accroissements de la science qui convie sans cesse les intelligences à s'accorder et prépare dans la communauté des idées l'unanimité des sentiments. Saluant le talent et le génie partout où ils se révèlent, la science tend à effacer entre les hommes toutes distinctions qui ne se fondent pas sur la valeur morale ; elle détruit ainsi l'esprit de caste qui divise arbitrairement les sociétés et crée des inégalités funestes au développement des penchants fraternels.
En somme, la science qui n'a d'autre objet que l'étude de la nature inanimée et de la vie, en instruisant l'homme des lois qui régissent cette nature et la vie, le dispose à les respecter, à n'agir que pour les appliquer, et ainsi la science est, par excellence, l'école de la liberté. Or, la science étant essentiellement progressive, parce que l'intelligence est une activité constante, la société travaille sans cesse, qu'elle le veuille ou non, à constituer un gouvernement libéral en reléguant la force dans le monde purement matériel, et l'ascendant dans le domaine des influences exercées par de réelles supériorités.
L'influence de la richesse sur les régimes est très différente ; elle n'est pas essentiellement propice à la liberté. La richesse crée la force et en abandonne