INFLUENCE DE L'ACCROISSEMENT DES BIENS
aux passions l'emploi, tandis que la science ne la crée que pour la subordonner à la raison. Elle engendre le luxe et le luxe exerce un prestige qui fortifie l'ascendant illégitime. Elle est hostile au régime de l'amour, quand elle ne sait point se répandre et qu'elle excite l'envie autour d'elle par ses inégales répartitions. Il semble donc que la richesse soit incompatible avec les régimes libéraux, mais il s'en faut bien qu'il en soit ainsi. La possession des biens matériels est la condition nécessaire de la vie humaine, et l'accroissement de la richesse, en donnant des loisirs à l'homme, lui permet la réflexion qui seule peut le conduire à la science et par la science à la hberté. La richesse est donc la première bienfaitrice de l'humanité, la base de sa grandeur. Il est vrai qu'elle peut tourner contre l'homme et lui faire autant de mal qu'elle est destinée à lui faire de bien, mais c'est qu'alors l'homme n'aura su ni la distribuer ni s'en servir. L'histoire nous montre la richesse passant du côté de la force et de l'ascendant et concentrée durant de longs siècles entre les mains violentes ou habiles ; puis peu à peu, s' attachant à sa source qui est la main du travailleur, et s'en éloignant de moins en moins grâce au progrès de la pensée qui examine les titres de la possession comme les origines de toutes choses. La richesse va donc où l'entraîne la logique de la justice, elle tend à rester à qui la crée et ne fait que se transformer entre ses mains par l'échange.
A mesure que l'ascendant se discrédite et que les classes privilégiées tombent au commun niveau, la nécessité générale du travail crée la possession en plus de mains, la richesse se distribue plus également, et cette équitable répartition, apaisant l'envie et préparant aux sentiments pacifiques par le bien-être, est éminemment favorable aux régimes libéraux.
La richesse ne serait nuisible à ces régimes que si elle était capable d'assoupir l'actiAdté intellectuelle de la'nation, mais la terre est partout trop avare pour que cette langueur puisse devenir générale et, par cela même que la richesse nécessite le travail, elle implique le salut tardif peut-être, mais sûr de la race qu'elle tente de perdre. On peut toutefois citer des peuples que la fécondité excessive du sol qu'ils habitent a dispensés du travail ; le despotisme né de l'opulence de quelques-uns et du peu d'énergie de la masse a régné là sans protestation.
Des observations précédentes il résulte que toute société, par le seul accroissement fatal des biens matériels et intellectuels, par le progrès naturel de la science assistée de la richesse, tend à se gouverner libéralement par la raison et l'amour.