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CHAPITRE X

Si d'un côté nous considérons cette richesse totale, de l'autre les travailleurs qui l'ont créée et ceux qui en jouissent, nous avons à nous poser plusieurs questions importantes. Comment se répartit le travail ? Comment se répartit la richesse ? La richesse se sépare- 1- elle des mains qui l'ont produite, et selon quelle loi s'en sépare- 1- elle? La solution de ces questions se rattache immédiatement à la distinction des régimes que nous avons précédemment établie. Pour simplifier, supposons d'abord que chacun des régimes soit exclusivement en vigueur dans la société, puis nous verrons comment se modifie l'état social en y introduisant successivement les divers régimes :

1° Régime de. la violence. — Une société gouvernée par la violence est dans un état continuel de guerre latente. Les plus forts obligent les vaincus au travail industriel et jouissent des produits de ce travail, ne leur laissant que le strict nécessaire, car ils ont intérêt à ce qu'ils vivent, mais non à ce qu'ils s'enrichissent. Le travail intellectuel est peu con-

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sidérable, attendu que les vainqueurs par la force contractent les mœurs de la force et ne consacrent leurs loisirs qu'à des exercices violents, et que les vaincus condamnés à fournir l'alimentation de toute la société ne trouvent pas le temps de réflé- .chir ; toutefois l'industrie les porte à chercher un soulagement dans le concours des forces naturelles, par conséquent à les étudier ; l'oppression dont ils souffrent leur fait en outre sentir leurs droits, et le sentiment moral se développe en eux. Ils sont donc les dépositaires de biens intellectuels ; ils ont toute la richesse morale. Le travail politique se partage entre les vainqueurs et les vaincus. Les premiers ont à conserver leur conquête, ce qui les oblige à entretenir une milice permanente ; ils font l'œuvre matérielle de la politique ; les seconds en élaborent sourdement l'œuvre intellectuelle par conspiration sans cesse ourdie. Le travail esthétique est presque nul parmi les vainqueurs, il se réduit va une conception de la gloire des armes et de la vaillance victorieuse, traduite dans les chants belliqueux assez grossiers. Les vaincus deviennent artistes par l'industrie, qui leur donne mille occasions de façonner la matière et d'en créer des formes; leur idéal est l'héroïsme; pour eux il n'y a qu'une alternative, la servitude ou la lutte inégale : l'une est odieuse, l'autre mortelle ; le sentiment de la dignité humaine chaque jour développé par l'esprit de conspiration est le

fond de leur poésie. Ici l'art devient un travail politique ; en doublant les forces des vaincus par l'indignation, il finit par les égaler à celles des vainqueurs, et d'une insurrection désespérée peut sortir la délivrance et toute une révolution politique.

Telle est en gros la distribution du travail et de ses résultats dans une société gouvernée uniquement par la force.

Nous avons appelé classes d'une société les groupes d'individus formés naturellement par la similitude de conditions où les place respectivement l'influence du régime sur la répartition du travail matériel et moral ; cette similitude leur crée des intérêts communs. Or, nous voyons que, sous le régime de la violence, il y a nécessairement deux classes : les vainqueurs et les vaincus, et qu'il ne pourra s'en former une troisième que par l'intervention d'une influence nouvelle autre que la force seule. La loi naturelle de la distribution des biens sous ce règne est la suivante : la richesse matérielle se sépare de ses producteurs pour aller à la classe des plus forts, la richesse scientifique reste, dans la classe des opprimés, à ceux qui la créent, de même que la richesse esthétique ; quant à la puissance politique, bien qu'elle soit équilibrée, elle tend à passer à la classe des opprimés qui, en général, vont toujours se fortifiant par le nombre et l'unanimité.

Il est clair que le principe d'évolution réside

dans la classe opprimée, les vainqueurs ne désirant que la conservation d'un état de choses qui les satisfait.

2° Régime de l ascendant. — Ce régime repose sur l'inégalité des intelligences ou du moins des connaissances. Le travail industriel est à la charge de la classe dominée, mais le produit n'est pas distrait de sa source avec autant d'iniquité que sous le régime de la violence, car la classe dominée consent aux inégalités et ne les subit pas ; elle ne se priverait pas au delà d'une certaine limite sans que le crédit de la classe dominante en souffrît, parce que l'intérêt personnel se révélerait sous le couvert de la supériorité morale. La classe dominante n'a pu se former que par une supériorité intellectuelle, mais, une fois instituée à l'état de caste, la tradition lui suffit pour en imposer à la classe inférieure ; le travail intellectuel languit chez elle parce qu'elle n'a pas intérêt à éclaircir les idées : sa puissance tient au contraire à leur obscurité mystérieuse. La classe inférieure n'est pas très curieuse, ou plutôt sa plus haute curiosité est satisfaite par les solutions que lui fait accepter le dogme. Il en résulte que ce régime est très défavorable à la science. Mais il ne l'est point aux arts ; c'est, en effet, le règne de l'imagination. Quant au travail politique, il est très simplifié, puisque tout le monde est content, les uns de commander, les autres d'obéir. Le sort de ce régime est de se per-

pétuer ; on ne sait où y placer le principe d'évolution. Quand le peuple est intelligent et actif, l'ascendant se dissout peu à peu par l'esprit sectaire issu de la curiosité et du besoin d'évidence ou plus souvent des ambitions rivales. Mais il est des peuples qui ne peuvent être tirés de leur stagnation morale que par d'autres peuples, par des conquérants ou des missionnaires.

3° Régime de la raison. — Les biens matériels ne se déplacent plus que par l'échange, et par conséquent le producteur garde son produit ou en obtient l'équivalent ; la richesse ne se sépare donc pas de sa source. Tous les individus travaillent sous peine de ne pouvoir subsister faute des moyens d'échanger. Le travail se divise, se spécialise, mais se répartit sur tout le monde. Les classes ne sont plus que l'expression de la diversité des aptitudes, et leur hiérarchie se fonde sur la supériorité relative de l'objet du travail, sans que cette supériorité engendre aucun privilège. Chacun retire de son travail tous les avantages que ce travail comporte par la nature de son produit ; il n'y a plus entre les hommes de distinctions arbitraires, la nature seule fait les différences. L'ascendant n'est plus un moyen d'assujétir la volonté, il n'a plus d'action que sur le jugement pour provoquer le respect ou l'admiration ; la supériorité se fait estimer, non plus obéir, et les actes de foi de l'ignorance ont pour garantie le contrôle de l'intelligence. La preuve est requise de

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toute doctrine ; et du reste l'ignorant n'est pas tenu de subir l'application d'une doctrine qu'il ne veut ou ne peut reconnaître. Le travail politique incombe à tous, puisque ce règne est basé sur l'accord des volontés, mais il peut être confié en partie par tous à quelques-uns. L'art n'est pas entravé dans son essor, mais il n'a guère à s'inspirer de ce régime qui est le triomphe de l'abstrait sur le concret. L'esprit scientifique s'y développe dans les conditions les plus favorables. L'industrie et le commerce y prospèrent, à la condition toutefois que les découvertes de la mécanique industrielle soient assez nombreuses et importantes pour suppléer le travail manuel qui, n'étant plus imposé à une classe, répugne à l'homme qui s'élève par la science et le sentiment de sa valeur. Le principe d'évolution gît dans toutes les classes qui tendent à se confondre en la classe supérieure, celle de l'intelligence.

40 Régime de C amour. — Ce régime, nous le savons, est la communion sympathique de tous les esprits dans le sentiment et l'idée du bien. Les droits del' individu ne sont plus mis exactement en balance avec ceux d' autrui, il ne s'agit plus d'un partage qui satisfasse à des prétentions fondées mais rivales ; il s'agit pour chacun de réaliser autour de lui, et sans égard à son propre intérêt, le bonheur d'autrui, bonheur qui n'est possible, d'ailleurs, qu'à la condition de respecter les droits, mais qui ne

consiste pas seulement dans la liberté. Respecter les droits d' autrui, c'est être juste, ce n'est pas encore être bon, c'est ne pas nuire plutôt que faire du bien. L'amour consiste dans l'intention persistante de créer du bonheur, de rendre heureux. S'il est nécessaire de se sacrifier pour l'humanité, l'amour opère ce sacrifice, mais il n'exige pas qu'en s' oubliant on oublie les lois suprêmes de la raison et l'application du sacrifice; son opportunité, son efficacité doivent être aussi soigneusement examinées que toute autre détermination de la volonté. Dès qu'il faut approprier un acte à un but, la raison est la seule conseillère légitime et sage. Comme il y a l'intérêt bien entendu, il y a le dévouement bien entendu. Le véritable rôle de l'amour est de faciliter l'application de la justice ; en efTet, le droit n'est pas toujours évident, il est souvent fort difficile à démêler ; la raison alors, à moins de faire un déni de justice, est obligée d'être injuste faute de pouvoir instruire assez complètement le procès ; or, le seul moyen que nous ayons d'être injuste sans nuire, c'est d'être bon, c'est-à-dire de faire une concession assez large pour que l'erreur de la sentence ne puisse léser que nous. C'est cet esprit de bienveillance que notre procédure essaie de substituer à la revendication inflexible du droit quand elle invite les partis aux préliminaires de conciliation.

Sous ce régime, toute la société s'efforce d'alléger

le travail manuel, non pas seulement par des inventions mécaniques, mais par une distribution et une réglementation philanthropique de ce travail (femmes, enfants); le don, justifié par la misère inéAdtablc, étend la richesse que l'échange ne déplace que pour la faire circuler dans les mêmes mains. L'art puise d'immenses ressources dans la richesse du cœur dilaté pour embrasser l'humanité et rempli par elle. La politique est devenue le concert des volontés unanimes, et le principe d'évolution est devenu la résultante de toutes les puissances individuelles libres et unies.

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