‹ Le lieutenant BonnetChapitre 10 sur 12 · ALCIDE · texte numérisé non relu

ALCIDE

Ohl mademoiselle!

Si le capitaine était supérieur (sans forfanterie) dans les Geoffroy et les Saint-Germain, il était très inférieur (en toute sincérité) dans les Delaunay et les Berlon ; la façon dont il jeta sou a oh ! mademoiselle » en roulant des yeux blancs àdenii pâmés, la main sur la poitrine, la bouche en cœur, les deux mol-

lets collés l'un contre lautre, amena un sourire sur tous les visages ; avec sa figure couleur brique, sa tête ronde comme un boulet ; ses gestes anguleux et son accent rocailleux, il était vraiment fort drôle.

— Très bien, dit Derodes qui excellait dans les charges à froid, j'ai compris, je vais lâcher d'imiter cela, seulement je ne promets pas de réussir.

— Essayez, répondit le capitaine avec une satisfaction que contenait la modestie, en vous appliquant vous arriverez, ça n'est pas impossible que diable : « Oh ! mademoiselle, ah! mademoiselle », seulement il faut avoir le sens du théâtre.

Si ce sens du théâtre ne se montrait guère dans les amoureux, il n'en était pas de même dans les comiques ; quand le capitaine joua Flavignac, il fut réellement fort amusant avec de la bonhomie et du naturel ; malheureusement Bonnet fut détestable, aussi peu comédien que possible, pas du tout Greneux. Bonnet, rien que Bonnet, et un Bonnet embarrassé et sombre.

— Vous voyez, dit-il, quand on fut arrivé au bout de la pièce, combien je suis mauvais, permettez-moi de rendre mon rôle que je n'ai appris que pour faire preuve de bon vouloir.

— Je vous donnerai des leçons, dit le capitaine, nous travaillerons ensemble, cela ira quand vous vous livrerez.

LE LIEUTKNANT BONNKT

— Voilà le diable, je suis justement celui qui ne se livre pas.

— Mais quand c'est de semblant, dit Julienne. El elle se fil si pressante qu'il céda encore.

MAIS les journées d'Agnès lient élé aussi rem-

riant, elle disait à sa sœur :

plies, et bien souvent t

Ï76 IJ-: LIKLTENANT BONNRT

— Ce n'est pas une petUe affaire que la conquête d'un mari ; quel travail !

11 commençait dès le matin, ce travail, quand aiTivait Lafleurance, tantôt à une heure, tantôt à une autre selon les exigences du service, pour donner la leçon d'escrime, car elle n'avait pas renonce à son idée d'un assaut avec Derodes, Bonnet ou Cholet, et il fallait qu'elle fût en étal; heureusement son père, pour qui l'escrime était tout l'avait assez fait travailler dans ses années de première jeunesse pour qu'elle pût en ne se ménageant pas rattraper les quelques mois perdus en ces derniers temps.

El elle ne se ménageait pas; aussi était-il fier de son élève, le beau Lafleurance, et un peu amoureux aussi comme il convient à un homme « qui a vu pas mal de femmes îi ses genoux ", et qui, par h'S souvenirs dont on l'a comblé, les bagues de ses doigts, les boutons de ses manchettes, sa montre en 01" avec sa chaîne qui est un petit câble, sa trousse de toilette montée en argent et tous les bibelots étalés en belle vue sur la table de sa chambre sait au juste ce qu'd vaut; certes, il ne s'en faisait pas accroire; le temps de ses triomphes à l'école de la Faisanderie n'était pas si loin, quand elles accouraient à Joinville pour lui offrir de fins dîners à la Tête-Noire ou chez Pinson. Sans doute à La Feuillade, les choses avaient changé ; mais c'était la faute de La Feuillade, non la sienne; il était aussi irré-

sislible à La Feuillade qu'à Joinville : sa taille n'avait point épaissi, les muscles de ses bras et de ses mollets étaient aussi saillants, sa moustache était aussi fine... et avec les femmes comme il le disait lui-même en plastronnant « est-ce qu'on peut jamais savoir » ?

Aussitôt qu'il était arrivé, on allait éveiller Agnès ; à la hâte elle passait un pantalon de coutil, (adossait une veste, tassait ses cheveux dans un filet bien serré et descendait les yeux encore ensommeillés dans la salle d'armes, où déjà sa grand'mère, qui assistiiit à toutes les leçons, était installée.

La leçon commençait; tant qu'ils se tenaient à longueur de fleuret, cela allait bien, mais il y avait des moments où Laflêurance s'interrompait pour corriger une mauvaise attitude et de la main relevait la tête de son élève ou bien la lui appuyait sur l'épaule et alors... alors le professeur se troublait, le rouge lui montait au visage et ses doigts tremblaient; mais, aussitôt qu'il avait repris son fleuret, il se remettait.

— Bien, très bien, de la vivacité, je vous prie, sans brusquer les mouvements, de Ténergie dans la riposte, tonnerre de Dieu, mademoiselle.

Ce tonnerre de Dieu, mademoiselle, qui lui échappait de temps en temps faisait son désespoir et sa honte ; porter l'uniforme de Tofficier et s'exprimer comme un soldat, n'était ce pas embêtant, tonnerre

de Dieu ; mais il avait beau s observer, le soldat reparaissait toujours.

Alors, pour effacer cette mauvaise impression, il se jetait dans des explications prolixes :

— Avec un coupé-dégagé, je suis sûr que vous toucherez M. Derodes; il est mou, M, Derodes; je n'ose en dire autant pour M. Bonnet; il est froid, M. Bonnet, et vous aurez de la peine à le surprendre par ces mouvements embrouillés que vous réussissez si bien.

Lafleurance parti, Agnès ne changeait pas de costume, elle mettait seulement des sabots et, avec sa femme de chambre, elle travaillait une danse du pays, appelée la Boucheliquetle, dont elle avait eu ridée d'allonger le programme de la représentation ; et le travail n'était pas moins rude que celui de l'escrime, caria Bouchettquetle, qui se danse et se chante avec des tressautemenls, des sauts et des claquements de mains, constitue un exercice auquel de solides paysans peuvent seuls trouver de Tagrénienl.

La journée n'était pas finie, elle commençait. Agnès s'habillait et avec sa grand'mère, toujoui's prête à la suivre partout sans un mot de plainte ou de fatigue, elle courait les couturières et les magasins; le maillot pour reserime avait été commandé à Paris; mais le reste, cest-à-dire la toilette de jeune fille pour les Convictions de papa, ainsi que le

costume villageois pour la Boucheliquette ^ s'exécutait à La Feuillade; grande affaire que ce costume; jupe courte, gros bas, casaquin, coiffe el sabots, il fallait qu'il fût irrésistible, exact et fantaisiste à la fois, ce qui était assez difficile à combiner et demandait une surveillance de chaque instant, de longs essayages, des discussions sans fin.

Elle n'avait pas été la seule à vouloir corser le programme de leur représentation : Carrelet qui ne pardonnait pas au capitaine Esparbarinque d avoir imposé la Conférence de Pétillon et par là de l'avoir empêché lui-même de dire un monologue, avait eu la même idée compliquée d'une vengeance conti'e <( Bouge pas Cocotte » ; ou plus justement c'était du désir de vengeance qu'était née son idée. Puisqu'on donnait une représentation publique dans laquelle toutes les places seraient payantes au profit d'mi orphelinat, pourquoi ne pas la renforcer par toutes les attractions dont on pouvait disposer? Au régiment se trouvait en ce moment un volontaire d'un an, élève au Conservatoire, qui, par son père, son grandpère et son aïeul, portait un nom célèbre au théâtre; ne pouvait-on le faire paraître dans cette représentation où il dirait des vers, un monologue, n'importe quoi? Un élève du Conservatoire, si faible qu'il puisse être, en sait toujours plus qu'un amateur; le succès serait pour lui, et le capitaine éclipsé, enragerait. Adroitement et bien entendu sans laisser

deviner sa rancune, il avait fait adopter son idée par Agnès, en la chargeant d obtenir Tautorisation du lieutenant-colonel, qui remplaçait en ce moment le (!olonel Bayon, retenu à Paris.

— Je ne demande pas mieux, répondit le baron; seulement, il faut que je voie si ce garçon fera honneur au régiment; vous dites Béral, n'est-ce pas? Je ne veux pas qu'on se fiche de lui et de nous conséquemment.

Le lendemain, 1 élève du Conservatoire prévenu par Carrelet se rendit chez le lieutenant-colonel fort satisfait de paraître dans une représentation où il affirmerait son talent ; il donnait déjà des leçons de diction et de lecture à quelques jeunes filles, son succès lui vaudrait d'autres leçons sans que le colonel Bayon qui s'était déjà fâché pût trop lui en vouloir.

Lorsqu'il arriva, le lieutenant-colonel était absent, mais quand il eut expliqué au planton pourquoi il venait, celui-ci le fit entrer dans ce qu'on appelait « l'atelier de madame la baronne ». C'était bien un atelier, en effet, dans lequel s'exerçaient tous les métiers relatifs à rameublemenl : sur une échelle, en tablier de lustrine, la baronne peignait des imitations de vitraux tout en s'entretenant avec M"^ de La Genevrais ; dans un angle, un soldat en manche de chemise et en pantalon rouge, qui avait été sculpteur sur bois, copiait un vieux cadre; à coté de lui,

un soldat, qui avait été serrurier avant d arriver au régiment, montait une lanterne en fer forgé pour le vestibule de la baronne ; au milieu, un troisième soldat, qui avait été tapissier, garnissait un pouf. La baronne utilisait ainsi les talents des ouvriers du régiment, au moins ceux de lameublement, car elle avait, comme bien des femmes de militaires, la passion du meuble et du bibelot, ne pensant qu'à encombrer sa maison, sans se dire qu'un avancement pouvait la faire changer de ville d'un moment h l'autre. C'est là une conséquence des nouvelles mœurs de l'armée ; il y a quelques années^ on n'avait pas de meubles à soi ou ceux qu'on avait étaient peu nombreux et assez primitifs pour rendre facile un déménagement tous les six mois; maintenant on veut un intérieur encombré, plus bourgeois que celui du bourgeois riche et glorieux qui naît, vit et meurt dans la même maison.

— Que voulez-vous? demanda la baronne qui, dans tout soldat, voyait un ouvrier.

— Je m'appelle Béral; je viens pour une représentation.

— Ah! bien, le colonel va rentrer: attendez-le. En effet, le lieutenant-colonel ne tarda pas à faire

son entrée, le front penché, et après avoir fait ses politesses à M"^ de La Genevrais, il tendit la main à sa femme.

— Bonjour Théo, vous allez bien?

— Très bien. Et, vous baronne, vous avez passé une bonne nuit.

Puis, sans attendre une réponse dont il n avait pas souci, puisqu'il savait mieux que personne conunenl s'était passée cette nuit, il regarda Béral.

— Qu'est-ce qu'il vient faire celui-là ? demandat-il à sa femme.

— Ce n'est pas un ouvrier, c'est l'élève du Conservatoire.

Le lieutenant-colonel regarda Béral assez longuement des pieds à la tête :

— Comment, bâti comme ça, avez-vous idée d'être comédien, au lieu de rester soldat? dit-il.

Il était vraiment très bien bâti, l'élève du Conservatoire, avec une tête charmante.

— Ça n'a jamais nui au théâtre d'être bien bâti, dit-il avec un sourire respectueux.

— Et dans l'armée donc, répliqua le lieutenantcolonel en faisant un effet de torse, et en regardant sa femme. Enfin ce n'est pas de ça qu'il s'agit: on me dit que vous êtes capable de réciter une pièce de vers, ou une machine quelconque dans une représentation publique.

— Je l'espère, mon colonel.

— Vous savez que je ne veux pas qu'on se fiche d'un soldalde mon régiment; j'ai tenu à vous le dire.

— Je ferai en sorte qu'on ne s'en fiche pas, mon colonel.

— C'est bien, vous vous entendrez pour le choix de votre machine avec le chef de musique ; il vous la fera répéter.

Bien que Béral fût légèrement suffoqué, il ne broncha pas, il ne bougea même pas.

— Eh bien quoi? demanda le lieutenant-colonel, vous pouvez vous en aller.

— Mon colonel, j'ai une grâcoà vous demander; je ne peux pas paraître en public avec une tête comme ça — il montra ses cheveux courts — je vous prie de m'autoriser à ne pas passer à la tondeuse; je me ferai friser au petit fer :

— Allons, soit; faites-vous friser au gros fer, si vous voulez.

— Je vous prie de m'autoriser aussi à mettre des gants de peau; je ne peux pas paraître sur la scène avec des gants d'ordonnance.

— Trouvez-vous par hasard que les gants d'ordonnance sont ridicules ? vous êtes encore un fameux carottier.

— Donnez cette autorisation, dit la baronne, avec un sourire aimable.

— Allons, soit.

Béral n'avait plus qu'à s'en aller chez le chef de musique, ce qu'il fit en riant tout seul de la plaisante idée de son colonel, qui s'en remettait à un musicien du choix d'une pièce de vers, et voulait que ce fût ce musicien qui la fit étudier et répéter.

284 l.K LIEUTENANT HONNET

Cela serait drôle, surtout avec ce chef de musique ; nouvellement marié à une jeune fille de la ville, qui lui avait apporté trois ou quatre mille francs de rente, il ne vivait plus que pour prouver son amour à sa femme... au moyen de la musique, et il était impossible, racontait-on, de lui faire jouer autre chose que des morceaux tendres ou langoureux. Depuis son mariage, il avait découvert que cette musique se trouvait dans les œuvres de Mozart et il ne faisait plus exécuter que le Thème en la, la Sérénade, le la ci darem, lâchant de faire passer son amour par les trous de sa flûte, au grand mécontentement du colonel, qui ne voulait que des marches et des pas redoublés.

M.GRÉ le zèle e( l\'iilraiii d'Espiirbarinque.lesrépélilions trainèrent, rt'iardée.s sans CKSse tantôt pour uoe raison, tan- ; ' \/Âàl pour une au- __j^r^ Ire, mais enfin -==^-etai'décs toujoui"s.

iir se pressail et Dcrodcs ne vouuuiier la peine d'aprôle : il fallait qu'il enlijil dans la mémoire par les oreilles à force de l'entendre, et non par les yeux en daignant le lire lui-même et le relire.

— Vous n'avez pas le feu sacré, s'écriail Esparbarinque exaspéré.

— Qui nous presse ; la représentation serat-elle plus amusante que ne le sont ces répétitions ?

— Après cette représentation, nous en organiserons une autre.

— Bébé?

— Pourquoi pas?

Derodes, qui avait commencé par venir nonchalamment à ces répétitions, en s y traînant, parce qu'il n avait pas mieux où aller, y venait maintenant avec plaisir. Peu à peu, le charme d'Agnès lavait enveloppé et gagné ; il avait plaisir à se trouver près d'elle, à la regarder, à l'écouter; chose étonnante, il se mettait en frais pour qu'elle tournât les yeux vers lui; sa voix gaie, à l'accent clair, le remuait; et après avoir dit tout d'abord « la drôle de fille 5), il disait maintenant « la jolie fille », et amusante donc. On ne s'ennuyait pas avec elle ; elle avait tant d'entrain, tant de vie; et puis, ce qui le touchait plus encore dans son orgueil qui était grand, elle avait pour lui des prévenances, des attentions, des coquetteries, des provocations qu'il ne lui voyait pour personne ;. peut-être ces coquetteries et ces provocations étaient-elles inspirées par l'ambition d'une fille qui veut se faire épouser, mais peut-être aussi l 'étaient-elles simplement par l'amour; pourquoi pas? Qu'il se laissât épouser, cela n'était pas à craindre ; mais pourquoi

ne se laisserait-il pas aimer? Elle valait bien sa chanteuse, qui commençait à le scier particulièrement, et qui en plus était loin.

Enfin, Esparbarinque, brusquant les choses, se décida à faire un coup d'autorité et fixa la date de la représentation :

— Maintenant, il faudra bien que M. Derodes apprenne son rôle, s'il ne veut pas s'exposer à l'humiliation de rester court.

11 y avait longtemps qu'on parlait dans la ville de cette représentation qui so préparait chez M°" de Bosmoreau, mais, quand avec la date on en avait connu le programme, c'avait été un bien autre émoi.

« AssiMit entre M"" Agnès de Bosmoreau, MM. Derodes et Bonnet. »

Était-ce possible? Tout d'abord personne n'avait voulu le croire : une fille ! une jeune fille de la société I On savait qu'elle prenait des leçons d'escrime, et l'on se disait que c'était un exercice de gymnastique favorable à sa santé, bizarre assurément, cependant excusable chez la fille d'un officier. Mais un assaut, en public I C'était dans les parades des forains qu'on voyait des femmes colosses faire des armes « avec messieurs les militaires ». Pourtant, il avait fallu se rendre quand Lalleurance interrogé avait répondu que rien n'était plus vrai et qu'il espérait bien être fier de son élève. Vrai ! c'était

vrai. Quel scandale ! Mais alors la pauvre fille ne trouverait jamais à se marier.

Justement, parce que c'était un scandale, tout le monde avait une envie folle de ne pas le manquer. « Ça ne se voit pas tous les jours, ces choses-là ! » D'ailleurs, le programme offrait d'autres attractians : Fragment de Fais ce que doisy dit par M. Béral; les Convictions de papa y jouées par MM. Esparbarinque, Bonnet , Derodes et M'" Agnès de Bosmoreau ; Conférence de Pélillon, dite par M. Esparbarinque; fragment des Quatre vents de t Esprit y dit par M. Béral; la Bouchetiquette y dansée par MM"" Julienne Dorât et Agnès de Bosmoreau, M°* Maupee, MM. Bonnet, Derodes et Gholet.

La Bouchetiquette y c'était un autre scandale, et plus gros encore peut-être que l'assaut. L'assaut ne blessait que les délicats, ou ceux qui se croyaienl tels, la Bouchetiquette blessait tout le monde. Comment des dames et des demoiselles de la société, iponrraient-elles se montrer publiquement dans une danse qui était le plaisir des gens du commun, villageois des environs, ouvriers ou domestiques de la ville?

Malgré le prix élevé des billets, car cinq francs est une grosse somme à La Feuillade, ils furent tous enlevés aussitôt qu'on sut qu'ils étaient en vente chez les dames de l'œuvre. Il n'y en eut pas assez; on accabla la famille de Bosmoreau de demandes

auxquelles il lui fut impossible de répondre, le nombre des places étant déterminé par la grandeur même du salon. Tout ce qu'on put faire, fut de distribuer une trentaine de billets supplémentaires qui donnaient le droit de se tenir debout devant les portes.

Malgré sa détresse, Drapier avait été un des premiers à prendre son billet, car c'eût été avouer cette détresse que s'abstenir, et il serait plutôt mort de faim, comme il eût laissé mourir sa femme et son enfant, mais il n'en avait pas pris pour sa femme : « Vous comprenez, une nourrice ! » Quel chagrin pour cette nourrice, car sans rien demander elle avait espéré cette joie triomphante de se montrer avec son mari à cette fête où tout le monde de La Feuillade se serait réuni. Mais, bien entendu, elle ne parla à personne des raisons qui l'obligeaient à rester chez elle; la lierté de son mari, elle la partageait. Cependant, elle ne put résister à la tentation de voir une petite partie de cette fête, ou tout au moins d'en entendre le bruit, et par là, de deviner à peu près ce qu'elle pourrait être; sa lilfe dans ses bras, car elle n'avait pas de bonne pour la lui porter, elle fit visite à M"' de Bosmoreau pour s'excuser. a Vous comprenez, une nourrice avec son enfant, je craindrais de troubler la représentation ; si seulement vous pouviez me trouver un petit coin? » On le lui trouva ce petit coin, dans un étroit corridor, car

dès lors qu'elle n'entrait pas dans la salle, on pouvait manquer à la règle établie de faire payer sa place à tous ceux qui ne jouaient point, même à M*"' Amilhau et à M™' de Bosmoreau.

Jusqu'à la dernière répétition, Esparbarinque avait été comédien, régisseur, directeur, machiniste et souffleur; cependant, comme ces deux fonctions étaient incompatibles avec celle de comédien pendant la représentation, il s'en déchargea sur Carrelet :

— Puisque vous ne jouez pas cette fois, lui dit-il aimablement, vous voudrez bien, je Tespère, vous charger du rideau et de souffler.

Et Carrelet accepta sans rechigner : que lui importait, il avait sa vengeance; l'élève du Conservatoire allait rouler « Bouge pas Cocotte » , il serait à la meilleure place pour voir ça.

On devait commencer à huit heures; dès sept heures, le salon était aux trois quarts rempli ; vingt minutes après, il était plein. Ce fut seulement dix minutes avant huit heures qu'Agnès descendit habillée pour l'assaut. Elle avait compté sur son costume, que personne ne connaissait encore, pour frapper Derodes : mais il n'était pas arrivé, tout le monde était prêt, lui excepté; quelle déception pour elle qu'il n'entendît pas les compliments de Bonnet, de Cholet et même du capitaine; mais l'impression qu'elle produisit la consola un peu : évidemment.

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elle était bien avec sa veste en velours bleu, son petit jupon à plis plats qui s'arrêtait bien au-dessus du genou, et son maillot; deux minutes avant huit heures, on entendit un roulement sur le pavé de la rue, c'était Derodes qui arrivait dans sa voiture.

— Commençons à l'heure, dit le capitaine, pendant qu'Agnès se faisait attacher sou plastron en peau de saxe. M. Carrelet était au rideau.

Et, avec béatitude, il frappa les trois coups plus lentement, plus majestueusement qu'à la Comédie française ; il n'avait jamais été si heureux.

Agnès, son fleuret d'une main et son masque de l'autre, entra en scène, suivie de Bonnet; delà salle s'éleva un brouhaha bientôt suivi de petits cris d'enthousiasme et d'applaudissements parlant du groupe des ofticiers.

Agnès eut le temps de jeter un coup d'œil dans la salle : au premier rang, elle trouva sa grand'mère, sa mère qui lui souriait avec orgueil, le pelil Daniel, le fils du colonel lîayon, placé entre le baron et la baronne La Hontan, puis confusément ses amis.

Elle mit son masque et l'assaut commença ; vivement elle essaya de saisir Bonnet dans sa préparalion, mais il était sur ses gardes.

Dans la salle, ceux qui connaissaient l'escrime se communiquaient leurs impressions tandis que les

femmes échangeaient leurs critiques : Jeu fm. — Une honnête fille clans cette posture. — De Télégance dans la parade. — Celte jupe courte. — De la vitesse dans la riposte. — Et ce maillot, est-il assez scandaleux ? — Un peu trop de fougue. — Oui, mais quel doigté.

— Touché, dit Bonnet.

Les applaudissements éclatèrent. Avec Derodes, le contraire se produisit : ce fut elle qui fut touchée et cette fois les applaudissements furent unanimes, ceux des femmes s ajoutant à ceux des hommes.

En entrant dans la coulisse, Lafleurance était éperdu :

— Tonnerre de Dieu ! mademoiselle, vous n avez pas pensé à votre coupé-dégagé. Mais c'est égal, tonnerre de Dieu ! mademoiselle , vous me faites honneur.

— N'importe, dit le capitaine pendant qu'Agnès, Bonnet et Derodes sortaient pour aller changer de costume, si M. Bonnet tirait avec M. Derodes, ce n est pas M. Bonnet qui serait touché.

C'était au volontaire d'un an; lorsqu'il entra en scène il y eut un murmure flatteur; avec sa tête frisée, son visage d'amoureux, ses gants de peau, ses bottines vernies, on le trouvait joli soldat.

— Je n'ai pas confiance dans ce pistolet-là, dit le baron bas à sa femme.

— Mais il est joli comme tout, répondit la baronne.

Les craintes du baron ne furent pas justifiées ; ce pistolet-là n avait pas dit huit vers de Fats ce que dois, que les applaudissements commencèrent : ils ne s arrêtèrent plus, et quand il arriva à ces vers qu'il jela avec enthousiasme :

0 mon pays en deuil la chose sera mûre, Et poussant vers le ciei ton cri de conquérant, Tu pourras les répandre alors comme un torrent, Et planter, glorieux, les trois couleurs altières, De notre vieux drapeau sur nos vieilles frontières I

ce fut un tonnerre de bravos ; tous les officiers trépignaient.

— Ce pistolet-là me fait pleurer, dit le baron en se penchant vers sa femme, par-dessus le petit Daniel, qui applaudissait et criait bravo. *

Derrière la coulisse, Carrelet ne pleurait pas, il jubilait et murmurait :

— Attrape, attrape. Bouge pas Cocotte, tâche d'en avoir autant.

Il n'en eut pas autant, le capitaine, dans les Convictions de papa, et dans sa Conférence, mais il en eut d'autres, des chapelets de rire spontané qui valaient bien tous les bravos; le fameux parapluie de Pétillon eut aussi son succès.

Après la conférence, pendant laquelle Agnès s'habilla en villageoise, venait la Bouchettquette.

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Quand le rideau fut tiré et qu'on vit sur la scène Agnès, Julienne et M"® Maupec en villageoises, Bonnet, Derodes, Cholet en paysans des environs, Teffet fut médiocre sur les habitants de la ville, habitués à voir cela, tous les jours : — Quelle rage de se costumer, dit M""* Collas, en désignant Agnès d'un coup d'œil. — Pour moi, répondit une autre, je ne voudrais pas pour mon fils d'une fille qui se déshabille aussi facilement.

Au contraire, sur les officiers, l'effet fut émoustillant ; on ne pouvait rêver villageoise plus jolie et plus égrillarde qu'Agnès, plus naïvement simple que Julienne.

La danse commença; mais, bien que les trois officiers, Julienne et M"* Maupec l'eussent consciencieusement travaillée depuis un mois , personne n'égala la verve, la légèreté, la souplesse, la vigueur, l'audace d'Agnès ; sa voix claire et joyeuse couvrait tout :

Pour dancher la boucheliquette, Faut être escarabida, Faut avoir la jambe leste Et le pied bien dégagea, Faut urètre pas maria.

Tire li tire li cha calotte Tire H tire li chon bonnet.

Elle avait la jambe leste et aussi le pied bien dégagé; elle sautait si haut, qu'en retombant, sa jupe faisait parachute.

Le rideau se réferma au milieu d acclamations.

— J'espère que c'est un succès, murmura Agnès essoufflée.

Derodes s'approcha d'elle et, à voix basse :

— Il faut que je vous parle tantôt, à minuit, sur la terrasse.

La rcprérionlalioii avail fini à dix heures et lUniie, mais il fallut longtenip~ pour que le salon se vidât; chacun voulait féliciter les comédiens qui étiùeiit descendus dans la salle, ceux qui en avaient dît le plus de mal étaient les plus empressés.

Le lieutenant-colonel avait envoyé chercher Béral pour le féliciter ;

— Vous m avez ému, positivement, c'est très bien, je suis content de vous; vous pouvez remercier la baronne qui vous a applaudi.

Mais la baronne n'accepta pas ces remerciements, ce fut elle au contraire qui, très gracieusement, adressa les siens au jeune comédien en l'invitant à venir la voir :

' — Je suis tous les jours à midi à mon atelier.

On s'entassait, on se pressait autour d'Agnès, et elle ne savait à qui répondre, car tout le monde lui parlait à" la fois et voulait lui serrer la main ; les compliments se mêlaient : — Quelle finesse dans vos absences d'épée ! — Quel talent de comédienne ! — Je n'avais pas imaginé qu'ont pût avoir tant do légèreté avec des sabots. — Positivement vous avez le génie de la toilette. — Comme vous avez chanté la Boiichetiquette I

Esparbarinque avait aussi sa grande part de félicitations et de poignées de main ; le régiment qui l'avait d'abort raillé était maintenant fier de lui; le capitaine répondait avec des airs modestes :

— Oui, je réussis assez bien dans les Geoffroy et aussi les Saint-Germain, je puis le dire sans forfanterie, mais c'est dans les Ravel qu'il faut me voir.

C'était Bonnet qu'on avait vu dans un Ravel, et il y avait été assez médiocre pour que les compliments lui fussent ménagés; et puis aussi se laisser toucher par une jeune fille ; comme tous ceux qui

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connaissaient l'escrime rendent justice à sa force, on se demandait si ce coup de bouton n'était point une galanterie qu'il avait voulu faire à la belle Agnès.

Quant à Derodes, il n'y avait pas à le féliciter, car il avait disparu aussitôt après son mol à Agnès: que lui importaient les compliments de ces gens-là? Il était bien aise de leur montrer le cas qu'il faisait de leur opinion.

A la fin, M. de Rosseline, le plus enragé des complimenteurs, qui ne s'arrachait à Agnès que pour aller répéter à Julienne, à la sœur aînée, ce qu'il venait de dire à la jeune, se décida à partir le dernier. Alors M°* Amilhau, qui s'était tenue à l'écart, put embrasser sa petite-fille :

— As-tu été assez jolie!

— J'espère que lu es contente, dit Julienne à Agnès, en montant avec elle.

— Je te dirai ça demain; pour aujourd'hui, je tombe de sommeil; adieu.

Elle ferma sa porte comme si] elle était pressée de se coucher; à travers la cloison qui séparait leurs deux chambres, Julienne l'entendit aller et venir vivement, se déshabillant à coup sûr.

— Elle doit être morte de fatigue, se dit-elle. Et reprenant son rôle de mère-sœur :

— Veux-tu que j'aille t'aider à te déshabiller! demanda-t-elle.

\m LE LIEUTENANT BONNET

— Non, merci, c'est fait, bonne nuit, je^dors.

Il était vrai qu'elle venait de se déshabiller, mais pas du tout qu'elle dormait; jamais, au contraire, elle n avait été plus éveillée que dans le fauteuil où elle s'était blottie après avoir échangé son costume de villageoise contre une robe de chambre, et ses sabots contre des pantoufles aux semelles feutrées.

Enfin, elle avait triomphé!

Mais à la joie de sa victoire se mêlait une amertume et une humiliation : elle n'avait pas cru qu'il lui parlerait ainsi; pour être une fille délurée, elle n'en était pas moins une honnête fille; bien que ce fût sa première aventure et qu'elle n'eût pas d'expérience, il y avait en elle quelque chose qui protestait contre ce langage, sa dignité sans doute; ce n'était. certainement pas celui d'un honnête homme à une honnête fille. Pour qui donc la prenait-il! Elle était son égale, non une villageoise dont elle portait le costume, ni une ouvrière : Agnès de Bosmoreau!

Elle eût tant voulu voir en lui de l'émotion, de la crainte, un sentiment de respect et de tendresse, ce qu'elle imaginait qu'on doit éprouver quand on avoue son amour à la femme aimée. Assurément, c'était un aveu ce rendez-vous, mais pas celui qu'elle attendait et auquel elle croyait avoir droit. Et il n'y avait pas que sa fierté qui en soufirît, elle était atteinte aussi dans son cœur, car le danger dont

Julienne l'avait menacée s'était réalisé ; elle aurait voulu qu'il se prît d'amour pour elle, et au jeu qu'elle avait joué, elle s'était prise d'amour pour lui — elle l'aimait; c'était sa fortune qui tout d'abord l'avait séduite, puis c'avait été son air vainqueur, son élégance, ses manières dédaigneuses, son chic, ses chevaux, ses chiens, son luxe, et de tout cela s'était formé un sentiment complexe qui l'avait peu à peu envahie, et qui la dominait, qui l'entraînait.

Elle n'en avait reconnu la force et l'étendue qu'au moment même où il lui avait donné ce rendez-vous : son premier regard, surpris et indigné, s'était tout de suite soumis : elle irait, elle obéirait.

Mais, bien qu'elle se reconnût incapable de résister à cet entraînement, ce n'était pas sans protestation qu'elle s'y abandonnait; tout en elle se révoltait, son éducation, son honnêteté, sa pudeur; les choses n'auraient pas dû se passer ainsi, elle ne les avait pas arrangées de cette façon : il l'aimerait, il résisterait, il faiblirait, il parlerait à sa mère... et il l'épouserait.

Et voilà qu'au contraire, c'était elle qui faiblissait, entraînée sans pouvoir résister, — à lui et à ellemême. Mais si aventureuse, si périlleuse que fût cette voie, où elle se trouvait engagée sans pouvoir reculer ou se retenir, elle avait au moins la certitude que le mariage était au bout.

L'heure avait marché, les trois quarts avant mi-

âOâ LE I4EUTENANT BONNET

nuit sonnèrent au couvent des Dames de la Visitalion, dont le jardin joignait le leur. Elle écoula. Aucun bruit dans la maison endormie, elle n'entendit que sa respiration. Sans lumière, elle ouvrit doucement sa porte dont la serrure ne cria point, se glissa dans le corridor, et descendit Tescalier; c'était à peine si elle avait besoin de tâter de temps en temps la rampe ou les murs pour se guider dans l'obscurité. La porte du vestibule ouverte, elle se trouva sur l'esplanade ; un vent frais lui souflla au visage ; dans le ciel d'un bleu pâle sans nuages, la lune s'abaissait.

Comment allait-il venir? Par le rocher assurément. Mais bien que la montée ne fût pas impossible, elle était cependant très difficile, et de plus, en bas dans la prairie, il y avait un mur à escalader. Elle éprouva un mouvement de joie orgueilleuse à la pensée du danger qu'il bravait pour elle ; mais en même temps aussi elle éprouva un sentiment de crainte, et vivement elle courut à la balustrade. Malgré la clarté de la lune, ses yeux se perdirent dans l'obscurité sur la pente rapide du rocher. Elle écouta. Du bas monta un faible bruit de cailloux qui dégringolaient. Puis elle n'entendit plus rien. Un temps s'écoula; un caillou roula plus près d'elle. Pourtant elle ne vit rien. L'angoisse l'oppressait: Si le pied lui manquait, comment se retenir? Une forme confuse se dessina dans l'ombre; elle grandit; c'é-

tait lui habillé de vêtements sombres. Il avançait lentement, tâtant du pied, s'aidant des mains. Arrivé à la balustrade, Tescalade était facile.

— Ah! vous êtes là! dit-il.

— Quelle folie, lui répondit-elle, si je n avais pas senti le danger de cette escalade, je ne serais pas là.

— En effet, pas commode Tescalade, la nuit.

— Et le mur?

— Oh! le mur, ce n'est rien, ce qui est quelque chose, c'est le rocher glissant et les cailloux roulants.

— Pourquoi êtes-vous venu?

— Parce que je vous aime.

— N'était-ce donc qu'ici que vous pouviez me le dire?

Il eut un geste d'étonnement,. et avec son ton ironique :

— Mais ce rocher en bas, cette esplanade au milieu, cette lune en haut, ce costume couleur muraille, les aurions-nous eus ailleurs?

Puis tout de suite, devenant plus sérieux, et avec un accent tendre :

— Ailleurs, vous n'auriez pas été seule.

Il voulut lui prendre les mains, elle recula :

— Justement, répondit-elle, il me semble que ce n'était pas à moi seule que vous deviez le dire.

— Ah ! fît-il avec dépit.

:jo4 le lieutenant bonnet

Puis reprenant le ton ironique:

— Est-ce que vous vous êtes jamais imaginé que j'étais un particulier à faire un mariage de convenance, et à écrire au papa Derodes pour le prier de vener à La Feuillade conférer de mes sentiments avec la maman Bosmoreau ?

Agnès soupira sans répondre.

— Non, dit-il en poursuivant, je fais mes affaires moi-même, et voilà pourquoi je viens vous demander, — à la clarté des étoiles et au risque de me rompre le cou, ce qui ne manque pas de romanesque, vous en conviendrez, — si vous m'aimez.

Pendant quelques secondes, Témotion empêcha Agnès de parler. L'heure était si grave que son cœur se serrait; c'était sa vie qui se décidait, son amour ; à cette question directe, presque brutale, impossible de répondre d'un mot, et cependant, comment ne pas répondre?

— Pouvez-vous croii'e, dit-elle, que je vais vous répondre que je vous aime : mais je n'en sais rien.

— Ah ! bien alors, je n ai qu'à m'en aller par le même chemin, en m'exeusant de vous avoir dérangée à pareille heure .

Il fît deux pas vers la balustrade ; Agnès vint à lui :

— Certainement, dit-elle, j'éprouve pour vous beaucoup de sympathie... une très vive sympathie.

— Enfin celle qu'on met au bas des lettres, sans

LE LIEUTENANT BONNET .i05

jamais savoir de quelle épithète la flanquer ; est-ce respectueuse? Non, n'est-ce pas? Affectueuse? Croyez-vous que je m'en contente ; Cordiale ? Eh bien est-ce cordiale? Dites-le. Est-ce tendre?

Il prononça ces derniers mots d une voix plus douce en revenant vers elle, et elle retrouva tant de douceur dans cette voix qui lui remua le cœur qu'elle ne put s'empêcher de répéter avec lui :

— Tendre.

— Eh bien, dites-le donc ; et ne me laissez pas repartir par cet aimable chemin. . . avant que. j'aie eu le temps de souffler.

Retournant à son idée :

— Et pourquoi Tavez-vous pris ce chemin, ditelle, si dur pour vous, si périlleux pour moi, quand il vous était facile de passer par la grand'porle?

11 eut un mouvement agacé.

— Toujours, dit-il. Alors je vois que Tendroitne vous inspire pas, et que la lune, cette belle lune, ne vous porte pas aux épanchements... ni à la précision. Pour moi, je me reconnais mal au milieu de vos hésitations et de vos tergiversations féminines. Je vous ai parlé amour, vous m'avez répondu sympathie. Nous pourrions continuer longtemps ainsi sans nous entendre, et quel que soit le plaisir que j'aie à me trouver près de vous, je ne veux pas vous garder une partie de la nuit sur cette terrasse. Je n'ajoute donc qu'un mot : mon père ne passera la

porte dont vous parlez que lorsque j'aurai la preuve que celle que j'aime m'aime comme elle est aimée. Au revoir.

— Vous partez.

— A demain; je viendrai demain prendre de vos nouvelles... et vous voir, puisque je vous aime.

Il enjamba lestement la balustrade, et commença à descendre avec précaution, lentement, s'arrêtanl de temps en temps ; un peu avant de disparaître derrière un buisson, il se retourna :

— A demain, dit-il doucement.

Pendant assez longtemps elle entendit le bruit de ses pas hésitants et des cailloux roulants ; quand le silence de la nuit ne fut plus troublé que par le vent dans les branches dénudées, elle se redressa :

— Gomme il est maître de moi ! murmura-telle.

î, m aime !

Ce fui le mot

qu'Agnès se dit eu

"remontant à sa

' chambre et qu'elle se répéta

après s'être doucement glissée

dans son lit.

- Il m'aime! il m'aime !

Ce n'était pas seulement son cœur qui disait et redisait ce mot, ^c'était aussi ses lèvres qui le prononçaient volontairement pour que sa musique couvrît de son bruit si doux le vague murmure de protestation et d'inquiétude qui malgré tout s'élevait en elle.

Car il n'y avait pas eu que ce mot dans ces quelques minutes qu'ils venaient de passer ensemble. Quelle . étrange scène d'amour au milieu de ce décor et de ces circonstances romanesques, à la. clarté- des

étoiles, SOUS la lumière de celle « belle lune » , comme il disait. Quel contraste entre la poésie des choses et la dure réalité des paroles. C'était son premier rendez-vous, et bien des fois dans ses rêveries de jeune fdle elle s'était demandé ce qu'il serait ; comme ce qu'elle avait alors imaginé était loin de ce qu'elle venait d'entendre. Et pour réagir contre l'émoi qui l'envahissait, elle se disait que sans doute c'était la vie, et qu'elle serait injuste de se plaindre puisqu'il l'aimait.

Elle descendit tard le malin, et quand Julienne lui répéta sa question de la veille, elle répondit par des propos en Tair : — Gomment ne serait-elle pas contente !

Mais Julienne voulut préciser : de la représentation elle ne prenait pas souci, et ce n'était pas d'elle qu'il s'agissait, c'était de Derodes. Les choses allaient-elles continuer ainsi ? Faudrait-il organiser de nouvelles représentations jusqu'à la fin de l'hiver, et à l'été, de nouveaux jeux? Tout cela commençait à être compromettant ; si Derodes ne se présentait pas comme mari, il ne fallait pas que ses assiduités dans la maison écartassent les autres.

— Il se présentera.

— Quand ?

— Bientôt .

— A-t-il dit quelque cïiose qui puisse le donner une certitude ?

LE LIEUTENANT BONNET r)09

Agnès regarda sa sœur, surprise de cette insistance.

— Qui peut te faire croire qu'il m ail donné cette certitude? demanda-l-elle, interrogeant au lieu de répondre.

— La façon dont il te regardait en te parlant bas après la Bouchettquette.

Agnès n'était point habituée à dissimuler ni à arranger la vérité ; mais pouvait-elle la dire ? Sa vie ne dépendait pas seulement de Derodes, elle dépendait aussi de sa sœur ; et bien certainement Julienne se jetterait à travers ses projets si elle les connaij^ sait : ne s'était-elle pas déjà opposée autant qu'elle l'avait pu à tout ce qui s'était fait depuis quelque» mois ?

— C'est justement cette faconde me regarder qui me fait te dire qu'il se présentera... bientôt.

Et pour que Julienne ne pût pas insister, Agnès descendit dans la cour, curieuse d'aller regarder en plein jour le chemin par où Derodes était monté. Elle le connaissait cependant bien ce rocher où à chaque instant elle laissait ses yeux vse promener, mais en l'examinant elle fut émerveillée qu'il eût pu le gravir dans l'obscurité. Il avait fait cela pour elle ! Quel courage ! Quel amour plutôt !

Comme Derodes l'avait dit, il vint dans la journée prendre de ses nouvelles et la voir... puisqu'il l'aimait; mais bien fin eût été celui qui, à son attitude et à ses paroles, eûl deviné son amour; auprès dé

âlO LE LIEUTENANT BONNET

lui Bonnet qui, d'ailleurs ne vint point, eûlparu un amant passionné.

— Ça a bien marché.; vous avez été charmante ; mais combien j'ai été mauvais; pas convaincu pour deux sous.

— Au moins n'est-ce pas le fleuret à la main.

— Vous m'en voulez de ne pas m'être laissé toucher ; hélas ! je suis la sincérité même.

Ce fut le seul mot qu'il souligna.

— Et tu crois, demanda Julienne quand il fut parti, qu'il se présentera bientôt?

— J'en suis sûre.

Pas si sûre ; mais au moins était-elle sûre, bien sûre qu'il l'aimait, et dès lors elle pouvait tout espérer ; il était assez riche pour ne pas tenir à la fortune chez la femme qu'il épouserait.

Quatre jours après la représentation, elle crut que son espérance se réalisait.

Le matin, à la leçon d'escrime, Lafleurance lui annonça qu'il pouvait lui donner un quart d'heure de plus si elle le désirait, parce que M. Derodes ne travaillerait pas ce jour-là.

— Est-il malade ?

— Non, son père vient d'arriver.

L'émotion fut si vive qu'elle fut obligée de s'asseoir.

— Alors, nous en restons là? demanda Lafleuralnce.

— Non, reprenons.

Mais, pendant cette fin de leçon, les « tonnerre de Dieu, mademoiselle » roulèrent en orage ; pas de souplesse, pas de doigté... tonnerre de Dieu, mademoiselle.

Lafleurance parti, elle monta en courant chez sa sœur :

— M. Derodes père vient d arriver à La Feuillade.

Julienne la regarda tout d'abord sans rien comprendre, puis la prenant dans ses bras et l'embrassant avec efi^usion :

— Pardonne-moi, pelite sœur, dit-elle, tu as eu raison, et moi avec ma sagesse j'avais tort. Mais comme il est discret, M. Derodes.

— Oh ! il est concentré; mais je savais bien, moi, qu'il se présenterait.

Ce jour-là personne ne sortit et quand M™® de Bosmoreau voulut, après déjeuner, faire sa promenade ordinaire, ses filles la retinrent.

— Maisqu'est-cequ'ilyadonc?demandaM™®Amilhau, surprise de l'agitation de ses petites-filles.

Julienne prit le cahier de sa grand'mère et écrivit :

(( Nous attendons M. Derodes le père, il s'agit du mariage d'Agnès. »

Puis, quand sa grand'mère eut lu, elle arracha le feuillet, le froissa et le mit dans sa poche.

— Mais ce M. Derodes, ce commerçant qui vend

des choses, dit M""® de Bosmoreau, esl-on bien sûr de son honorabilité.

— Dix fours de fusion, s écria Agnès en riant, car la joie la soulevait.

— Qu'est-ce que c'est que des fours de fusion ? demanda M"® de Bosmoreau.

Agnès expliqua la situation commerciale de M. Derodes père, toute la journée on ne parla que do lui ; quand la sonnette de la tue tintait, on baissait la voix.

Les heures s écoulèrent, ni le père ni le fils ne parurent ; de temps en temps Agnès, allait à une fenêtre regarder dans la rue ; son exaltation était tombée, elle se montrait nerveuse.

Le dîner fut morne; seule M™* de Bosmoreau parla et raconta des histoires sur les verreries, elle n'en avait jamais vu, mais on lui avait dit que c'était fort curieux.

Dans la soirée, on remit à M"*® de Bosmoreau une enveloppe que le valet de chambre de Derodes venait d'apporter.

— Qu'est-ce que cela peut être? dit-elle en la tendant à Julienne.

• Mais déjà Agnès l'avait ouverte :

« Je prie madame de Bosmoreau d'agréer mes compliments respectueux et de me dire si mon père pourra avoir l'honneur de lui présenter demain ses hommages. »

Sans attendre, Julienne, prit une carte et écrivit dessus quelques mots.

— Oh ! Julienne, Julienne, murmura Agnès d une voix tremblante.

Le soir Agnès tint conseil avec sa sœur sur la question de savoir quelle serait leur attitude pendant la visite de M. Derodes :

— Toi, tu resteras dit-elle, moi je serais trop émue .

— Pauvre petite sœur, dit Julienne, je t'ai bien tourmentée, mais enfin voilà qui prouve que Tintuition est au-dessus de la raison ; maintenant, je puis t'avouer toute la peur que tu m'as faite et toutes mes angoisses.

A trois heures, M. Derodes, accompagné de son fils, fit son entrée dans le salon de M™^ de Bosmoreau.

C'était un homme de grande taille, blond comme son fils, important et imposant, affichant dans toute sa personne, sa démarche, sa prestance et ses façons de s'exprimer, le chiffre des millions qu'il avait dans sa caisse. Et il avait le droit d'en être justement fier, ayant commencé la vie sans autre capital que son intelligence, sa volonté et le génie des affaires.

Il est vrai que, par la suite, son mariage l'avait aidé en lui mettant aux mains une grosse dot avec laquelle il avait acheté les verreries d'Ostrevent, qui, alors, étaient peu de chose.

âU LE LIEUTENANT BONNET

C'était un mariage d'argent et rien que d'argent, sa femme, fort laide, mal élevée ou plutôt pas du tout élevée, était la fdle dun gros marchand de bestiaux très riche qu'on appelait dans le Nord Taulé-la-Vache, parce qu'il faisait le commerce des bœufs. Tout à ses affaires, M. Derodes ne s'était point occupé de l'éducation de son fils, laissant ce soin à sa femme, et ayant seulement décidé, dès la naissance de celui-ci, qu'il serait officier comme il convenait à un fils de grande famille qui ne doit point s'amoindrir dans l'oisiveté. N'ayant pas reçu d'éducation elle-même, M°® Derodes n'était guère en état de diriger celle de son fils ; mais cela ne l'inquiétait point; elle savait. Dieu merci, comment on doit élever un fils de famille; elle avait des exemples autour d'elle pour la guider : à huit ans, on avait donné à ce jeune fils de famille un abbé pour précepteur. Malheureusement elle s'imaginait, dans son orgueil de parvenue, qu'un précepteur était un domestique comme un autre, un peu au-dessus des autres seulement; aussi ne l'avait-elle pas admis à l'honneur de sa table et quotidiennement lui avaitelle adressé des observations faites dans la forme et le ton qui convenaient plutôt à la fille de Tauléla-Vache qu'à la femme du directeur des verreries d'Ostrevent.

Tout ce que l'abbé avait pu faire, c'avait été de tenir un mois. Son remplaçant avait tenu deux jours ;

le troisième une semaine, et ainsi de suite jusqu'à ce que Derodes eut atteint ses seize ans ; seuls, les jeunes abbés timides et craintifs avaient trouvé en eux assez d'humilité et de dévouement pour rester quelques mois dans cette maison devenue un épouvantail pour les précepteurs qui se la proposaient en disant : « Qui veut faire trois mois d'enfer sur la terre? » A seize ans, Derodes était entré dans un bahut où on l'avait assez chauffé pourlui faire passer l'examen de Saint-Cyr, tant bien que mal.

Précisément parce qu'il était marié à une femme dont il voyait et sentait chaque jour la mauvaise éducation, M. Derodes avait pris l'habitude d'une politesse poussée souvent jusqu'à l'exagération. Avec M"® de Bosmoreau il déploya ses grandes manières et la remercia d'avoir ouvert à son fils, avec tant de bienveillance, une maison aussi aimable ; pour un jeune officier, c'était vraiment une bonne fortune de vivre dans la compagnie de femmes aussi bonnes, — il fit un salut à M"® Amilhau qui écoutait sans entendre, mais en souriant, parce qu'elle croyait que c'était la demande en mariage, — aussi charmantes — le salut fut pour M"® de Bosmoreau, — et de jeunes filles, — il s'adressa à Julienne, — aussi accomplies.

A ce propos, il regretta l'absence de M**® Agnès, dont son fils lui avait fait un portrait enchanteur.

— Serait-elle souffrante ? demanda Derodes.

— Je vais la chercher, s'écria Julienne qui sorlil en courant et la trouva dans la salle à manger qu'elle arpentait.

— Viens vile, il te demande, il veut te voir.

— Oh ! mon Dieu .

— Sois raisonnable, calme-toi.

En la voyant entrer, M. Derodes se leva pour venir au-devant d'elle.

— Mademoiselle, je n'ai pas voulu quitter La Feuillade sans vous présenter mes compliments : vous êtes charmante ; voulez-vous me donner votre main?

L'ayant prise, il la baisa et se rassit.

Elles avaient toutes les yeux sur lui, et elles écoulaient sans respirer; il ne parla que de choses insignifiantes, et, au bout de quelques instants, il se retira.

Elles restèrent interdites, se regardant.

— Il reviendra demain, dit Julienne, se retrouvant la première.

Mais, le lendemain, elles apprirent qu'il était parti.

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M;TAii;?iT les dépencl les dettes de son .illsqui avaientamené , 7^ 'M. Derodes à La iFcuillade. Jusleiieiit parce qu'il servait à celui-ci une ; grosse, une très grosse penf sion, il ne voulait pas de del- ', les ; les dettes choquaient ses ' habitudes commerciales ; il était humilié qu'on pût dire que |(- lilsdu directeur des verreries d'Ostrevent, Jean-Alphonse Derodes, le grand industriel, officier de la Légion d'honneur, membre du jury de toutes lés expositions, conseiller général du département du Nord, membre de la Chambre de commerce, etc., etc., faisait de dettes; pourquoi des dettes? Cette question qu'on devait se poser avait quelque

chose de rapetissant pour sa fortune ; et puis, quand on ne paye pas comptant, on paye plus cher, et il était dans ses principes d'obtenir fout au meilleur marché possible ; qu'il gagnât cent francs sur une dépense de cent mille francs, il était content et pensait à son gain plus qu'à sa dépense.

Il fallait donc voir, se rendre compte par soi-même, et il était venu à La Feuillade. Le luxe de l'installation de son fils l'avait un peu suffoqué, mais pas trop cependant, car d'autre part il le flattait dans son amour-propre : il était fier que l'officier qui portait son nom fût au-dessus de tous... par un mérite quelconque, et à ses yeux le luxe était un mérite, presque une gloire; il ne lui déplaisait pas que son fils bût du vin à quarante francs la bouteille, surtout si ce prix était connu, et il lui plaisait que personne n'eût des chevaux aussi beaux que ceux de son fils; ce qu'il avait blâmé, ce qu'il avait voulu réformer, c'avait été l'exagération des dépenses improductives et inutiles, le gaspillage, le coulage. Les voitures, les chevaux, l'ameublement, c'était fini; le gaspillage, le désordre c'était le présent et l'avenir ; il prit ses dispositions pour les arrêter et il les signifia à son fils en homme décidé à les faire exécuter..

Derodes ne résistait et ne discutait jamais quand la résistance et la discussion ne devaient servir à rien, — ce qui était le cas avec son père. 11 passa donc condamnation.

Sa vie à La Feuillade ne serait pas ce qu'elle avait été à Bordeaux ; les occasions de dépenses étaient rares ; voulût-on se ruiner, qu'on ne le pouvait pas; les amusements étaient simples et inoffensifs.

Et, pour le calmer mieux que par des paroles, il l'avait conduit chez M"""" de Bosmoreau, si bien que M. Derodes, qui était arrivé exaspéré contre son fils, était reparti rassuré.

— C'est une aimable maison que celle de ces braves femmes et de ces jolies jeunes filles, précieuse pour un jeune homme qui veut s'amuser honnêtement. Je t'engage à la cultiver.

— Soyez tranquille.

— Si tu veux leur rendre leur politesse, et donner chez toi une fête... brillante, j'en ferai volontiers les frais.

C'avait été son dernier mot à la gare et Derodes était rentré chez lui satisfait de cette visite qui tout d'abord l'avait inquiété et tourmenté : l'argent de cette fête... inutile, lui servirait à arroser un usurier qui le harcelait pour de vieilles dettes que son père avait payées déjà deux fois, ou plutôt qu'il avait cru payer; une fête, pourquoi faire? Il n'en aurait que les ennuis; tandis qu'avec ce qu'elle serait censé lui coûter il apaiserait ce vieux coquin de Gaffié. Il était flatté qu'onjjs'ingéniât à organiser^des fêtes pour lui; il ne l'aurait pas été d'en organiser lui-même pour les autres.

Ce ne fut que trois jours après le départ de son père qu'il retourna chez M""® de Bosmoreau. Il était bon de laisser cette petite sous le coup de la déception de cette visite; car à Tempressement de Julienne à aller la chercher, au triomphe qui se lisait sur son visage lorsqu'elle était entrée, à l'anéantissement succédant à l'exaltation de ce triomphe, à la stupéfaction de la mère et de la sœur aînée, il n'était pas difficile de deviner quelle avait été son espérance. Il eût fallu vraiment qu'il fût le dernier des niais pour n'en pas tirer parti. Cette visite paternelle était décidément bonne à tous les points de vue, et auprès d'Agnès elle pouvait avancer ses affaires, à condition de manœuvrer avec un peu d'adresse et de rester maître de soi. Elle voulait jouer au fin avec lui; on verrait bien; tant pis pour elle si elle perdait. Elle voulait se faire épouser; sans doute l'idée était agréable, mais il fallait pour réussir être une fille moins jeune et moins simple qu'elle ne l'était.

Dès en arrivant, il vit combien ces trois journées d'attente avaient été longues pour Agnès, mais il se garda de laisser paraître qu'il remarquait son émotion présente et les traces de ses angoisses; jamais il n'avait été plus à son aise, plus gai, de meilleure humeur.

A un certain moment, cependant, il chercha à rejoindre Agnès dans le grand salon où elle cher-

chail le numéro d'un journal dont on venait de parler.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas foit un signe? demanda-t-il vivement à voix basse, de façon à ce que M""^ de Bosmoreau et Julienne ne Tenlendissenl point de la pièce voisine.

— Quel signe?

— Le signe qui m'aurait dit que vous étiez prêle à me donner la preuve d'amour que je vous ai demandée.

Elle le regarda tremblante.

— Vous n avez donc pas compris que je n'avais fait venir mon père que pour provoquer ce signe; que je n'avais arrangé cette visite.,, insolite qu'avec celte espérance. Je Tai attendu. Il n'est pas venu. Alors j'ai laissé mon père repartir.

11 avait dit ces quelques mots d'un ton de reproche et de douleur concentrée; il se fit plus doux.

— Mais vous savez que mon père ne craint pas les voyages; je l'ai déjà fait promener plus d'une fois, — pas pour la même chose bien entendu ; — faites-le ce signe, dites le mot que j'attends et il reviendra.

Elle hésita un moment, une lutte qui se trahissait par l'oppression de la respiration et le trouble de ses yeux attendris se livrait en elle :

— Venez ce soir, murmura-t-elle.

— Ce soir?

SI

— A minuit, sur la terrasse.

Si Derodes avait eu un moment d'hésitation, c'est qu'il ne savait pas où en était la lune ; serait-elle levée à minuit? Sans lune, la montée du rocher, déjà bien dilïîcile quand on voyait où poser son pied, devenait impossible.

Rentré chez lui, il étudia son calendrier : lever de la lune 11 h. 14 ; coucher 7 h. 40 ; c'était possible.

A onze heures et demie, il recommença son ascension, la lune venait de se lever dans un ciel clair et elle montait derrière le rideau de peupliers sans feuilles que balançait le vent d'ouest. Cette fois la montée était plus facile que la première fois, il connaissait son chemin et pouvait aller droit sans avoir à revenir sur ses pas.

Les trois quarts après onze heures sonnaient quand il arriva sur la terrasse ; elle était déserte. Il se mit dans un coin à l'abri de la lumière et du vent. Il n'avait qu'à attendre. Minuit sonna. Il écouta et n'entendit rien que le clapotement de la rivière et le gémissement du vent. Quelques minutes s'écoulèrent. Une porte s'ouvrit doucement, et, sous le rayon de lune qui la frappa, il reconnut Agnès la tête penchée en avant.

— Je suis là.

Elle vint à lui.

— Vous avez cru que je ne viendrais pas, dit-elle.

— Non.

Puis, tout de suite, corrigeant ce qu'il y avait dans cette affirmation de trop d'assurance.

— J'ai foi en vous, c'est moi qui suis arrivé en avance, le chemin m'étant plus facile aujourd'hui.

Une rafale passa.

— Brrr... aussi je n'ai pas chaud, dit-il en se serrant dans son veston.

— Mettez donc mon fichu autour de votre cou, dit-elle en le retirant de ses épaules pour le lui donner.

— Non ; vous auriez froid quand j'aurais chaud ; il vaut mieux entrer dans le salon.

— Mais comment ?

— Vous me conduirez par la main pour que je ne fasse pas de bruit.

Elle resta sans répondre.

— Eh quoi, dit-il, voulez-vous donc que je gagne une fluxion de poitrine? Cette rnontée est rude et le vent est froid cette nuit.

Elle n'hésita plus.

— Venez, dit-elle.

— Oh ! donnez-moi la main, je suis incapable de me guider tout seul, je renverserais tous les meubles de la maison ; si vous me conduisez, je suis sûr de ne faire aucun bruit.

Elle lui donna la main.

Il l'enferma dans la sienne et doucement il la pressa.

;«2i I-K LIKITKNANT BuNNKT

— Mairlit.'Z, ji' vuu> suis.

iJ.iiis le sili'iice «le la nuil, h* bruil ilt- leurs pas résonna sous les voûles sonores du veslibule, malgré les prtrautions avec lesquelles ils marrhaient.

— Arrêtons-nous, niunnura Derodes.

Le silence était si profond qu'ils entendaient leur respiration, celle d'Agnès précipitéi;-. sa main frémissait dans celle qui la hrùlail.

— Maintenant, marchons, dit-il.

Au milieu de robscurilé, elle se guidait assez sùi*emi*nl ; ils arrivèrent à un mur, elle chercha un peu et trouva une porte qu'elle ouvrit presque sans bruit, celle du salon.

Ils entrèrent.

— Il faut refermer la porle, dit Derodes. Elle la referma.

— Nous n'allons pas ^^<!er debou!, dit-il, vous êtes toute frémissiinte, assevons-nous.

Elle ne bougea pas.

Alors il tâcha de se reconnaître ; par les impostes au-dessus des fenêtres, filtrait une faible lueur blanche qui lui permit do se retrouver; il savait qu'à sa gauche il avait la cheminée, en étendant la main il devait rencontrer un siège devant lui.

Il la fil asseoir sans qu'elle résistât.

Elle sentit qu'il se mettait à genoux devant elle : il lui prit les deux mains, qu'elle ne relira pas, car elle n'avait plus ni volonté, ni initiative; elle marchait

dans un rêve, heureuse, mais éperdue aussi, épouvantée, ne se reconnaissant pas au milieu des sentiments contradictoires qui remportaient hors d'ellemême et la ballottaient dans un monde nouveau, au ciel par moments, dans d'autres du fond de l'abîme.

— N'eût-il pas été mieux, l'autre soir, qu'au lieu de me renvoyer, nous venions ici? dit-il. Puisque vous m'aimez, n'aurait-il pas été plus doux de répondre à ma demande que de vous dérober derrière des coquetteries ?

— Oh ! des coquetteries !

— Qu'était-ce puisqu'aujourd'hui vous avez consenti à me faire cet aveu en me donnant ce rendezvous. Qu'avait-il donc de si effrayant, cet aveu? N'avez-vous pas senti combien était cruel pour moi le refus de prononcer le mot que je demandais? Pourquoi ne vouliez-vous pas parler? Quelle défiance, quelle mauvaise pensée aviez-vous?

— Gomment avez-vous pu croire à une mauvaise pensée?

— A quoi pouvais-je croire ? Ah ! quel mal vous m'avez fait, quelle douleur j'ai ressentie en me heurtant à votre réserve! J'arrivais plein de bonheur, d'espérance, heureux comme je ne l'avais jamais été, confiant, assuré, porté par mon amour et je vous ai trouvée... ce que vous avez été. N'en parlons plus. Ce rendez-vous a tout effacé. Les dix jours qui viennent de s'écouler n'existent plus : reprenons où nous

en étions restés, el le mot que vous n'avez pas voulu dire, dites-le aujourd'hui. Est-ce donc si difficile d'avouer ce qui est dans votre cœur et de prononcer ce mol qui est sur vos lèvres : « Je vous aime. » Elle ne répondit pas, mais elle resta haletante.

— Allons, essayez, dites.

Un souffle passa sur son visage el il entendit faiblement;

— Je vous aime.

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