BULLETIN D'AVERTISSEMENT
Le Mardi, â Novembre, Répétition
A 3 heures précises : Monsieur le lieutenant Bonnet
Semainier : Mademoiselle Agnès de Bosmoreau-
Au-dessous, il y avait une ligne de récriture de Julienne :
(( Nous comptons sur M. Bonnet. »
Qu'est-ce que cela voulait dire?
— Répétition?
Répétition de quoi? Elles voulaient donc remplacer le lawn-tennis et le croquet par la comédie?
« Nous comptons sur M. Bonnet. »
Mais il ne savait pas jouer la comédie. Elt puis,, en quoi ces répétitions et ces représentations seraienU
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elles moins mauvaises pour lui que le lawn-tennis? Plus mauvaises, au coutraîre, avec d'autres excitations.
Le lendemain, à In pension, il nu fut question que de ces billets de répétition que plusieui-s officiers avaient reçus comme Bonnet: Derodes, Vézin, Carrelet.
— M"* de Bosmoreau m'avait parlé d'un projel de jouer la comédie, dit Derodes,
— Bonne idée, très bonne idée, s'écria Gan-elet, passionné pour les monologues et qui prenait des leçons de diction d'un volontaire d'un au, élève du Conservatoire.
— Bonne idée qui ne leur serait sans duule pas venue sans « Bouge pas Cocotte » , dit Derodes,
Il y eut un éclat de rire qui fit le tour de la table.
Celui qu'on appelait « Bouge pas Cocotte » était un capitaine arrivé depuis peu au régiment, et qui s'appelait réellement Esparbarinque, un nom assez bizarre quand on le voyait écrit, mais encore bien plus drôle quand on l'entendait prononcer par le capitaine lui-même, avec l'accent gutlui-al et rocailleux qui n'appartient eu France qu'aux indigènes de la Montagne Noire : Esparrbarrrrînque, comme s'il roulait dans sa gorge tous les cailloux que les torrents de son pays natal charrient en un jour d'orage.
En bon montagnard, Esparbarinque était un ex-
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cellent marcheur, mais par conlre il était un déleslable cavalier. Au lieu de cultiver la qualité qui lui manquait, il Tavait toujours négligée ; aussi, lorsqu'il avait dû monter à cheval, s'était-il trouvé fort embarrassé. Fichue idée vraiment de monter les capitaines..., surtout ceux qui savent marcher et ne savent pas monter. Bien qu'il eût une jument très douce, aussitôt qu'il l'avait enfourchée, une seule préoccupation l'absorbait, n'en pas descendre mal à propos : (( Bouge pas, cocotte, bouge pas, bouge pas. » Jamais sa rude voix n'avait pris des intonations plus douces pour parler à une femme « bouge pas »; la compagnie alors pouvait faire ce qu'elle voulait, il ne voyait rien et n'entendait rien : « Bouge pas Cocotte. » Le terrible pour lui, mais le drôle pour les autres, c'était qu'elle bougeât. De là son surnom « Bouge pas Cocotte » .
Malgré sa prononciation un peu trop méridionale (il en convenait lui-même), il était passionné de théâtre et ne vivait que pour jouer la comédie. Il s'était fait fabriquer un petit théâtre en feuilles de paravent qu'il transportait dans une malle partout où il allait, et qu'il installait dans les salons sans causer trop de désagréments à ceux qui acceptaient ses propositions. Dès sa première visite dans une maison, il parlait théâtre : « Vous jouez la comédie ici? Non. Eh bien, il faut la jouer. Je vous enverrai tout ce qui est nécessaire. » Et, après avoir envoyé
tout ce qui était nécessaire, il arrivait lui-même, entassait le mobilier dans une partie du salon, plantait son théâtre dans un autre, et dans un coin déballait ses accessoires, ses perruques, ses costumes, le parapluie de Pétillon, et il n'y avait plus qu'à le laisser faire : à lui tout seul il organisait une représentation; on ne pouvait pas lui adresser de compliment plus agréable que de lui dire qu'il remplaçait Fusier avec avantage. — « N'est-ce pas, disaitil d'un air modeste, que je n'ai pas trop d'aca'nt; j'ai travaillé ma prononciation, et je crois que je ne dis pas trop mal aumône, cône, trône, Rhône, prône, qui est le grami écucil des gens de mon pays. » Ce qu'il appelait pas trop mal, c'était prononcer Vo de ces mots aussi bref que possible, en mettant trois ou quatre n après.
Naturellement, le jour de sa première visite chez M'* de Bosmoreau,il avait débité sa phrase obligée:
— Vous jouez la comédie ici ?
— Non, mais nous allons la jouer, avait répondu Agnès.
— Je vous enverrai un petit théâtre portatif très commode.
— Nous pouvons en disposer un dans notre grand salon.
On lui avait montré ce grand salon qui était immense, et au bout duquel, dans une petite serre en rotonde, on pouvait élever une estrade qui sérail la
scène, avec coulisses et dégagements; le capitaine, émerveillé, avait tout de suite énuméré les pièces qu'il pouvait dès maintenant jouer : bien des comédiens de profession n'eussent pas pu offrir un répertoire aussi riche.
— Je vais faire imprimer des bulletins de répétition, avait dit Agnès, et un de ces jours nous vous convoquerons avec ceux des jeunes officiers qui peuvent jouer avec vous. Jusque-là, ne parlez pas de notre projet, pour que nous ne soyons pas assaillis de demandes-
Les jeunes ofUciers qu'Agnès voulait, c'était Derodes, Bonnet, Cholel, Vézin, Carrelet; en réalité. Derodes eût suffi à l'exécution de son plan, mais elle ne pouvait pas jouer la comédie avec lui seul.
Depuis que l'idée lui était venue de jouer la comédie pendant l'hiver, elle avait étudié les pièces qui pouvaient se donner sur le théâtre Dorai et qui devaient servir son pian; ce qu'il lui fallait, c'était un rôle où elle réussit, et ce qu'il fallait à Derodes, c'en était un où il eût à lui déhiter des choses tendres; le choix n'était pas facile et elle avait pioché les catalogues, lu un tas de pièces sans rien trouver
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qui la satisfît complètement; rien n'était assez tendre pour Derodes, tout ce qui devait la faire briller étail trop écrasant pour elle qui allait débuter; on ne s'improvise pas grande actrice, elle le comprenait et ne voulait pas s'exposer à un échec; il fallait donc en rabattre de ses premières prétentions, et si le succès étail trop difficile à obtenir pour elle comme comédienne, se tourner d'un autre côté, l'escrime, ou autre chose; elle trouverait; avant de jouer, on répétait, et elle comptait plus sur les répétitions, qui seraient nombreuses, que sur la représentation, qui serait unique.
Ce qu'il y avait de bon dans le concours que le capitaine Esparbarinque lui apportait, c'était qu'il légitimait en quelque sorte cette idée de théâtre : elle cédait au désir du capitaine ; elle ne faisait pas une avance à Derodes, et ce point avait son importance avec un homme qui, tout en se laissant parfois toucher, ne s'était cependant jamais laissé complètement prendre, se tenant au contraire toujours sur la réserve et revenant à la défense quand on pouvait le croire tout à fait pris. Sur lui aussi le maillot bleu avait produit de l'elFet; elle le savait, mais pas assez; il fallait plus pour qu'il arrivât au point où elle le voulait, et il fallait autre chose que ce que pouvait donner la vie ordinaire de tous les jours. Son souci était de savoir comment Derodes accueillerait cette idée et s'il l'accepterait, car son indifférence et sa
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nonchalance n'acceptaient pas tout ce qu'on lui proposait. Il ne l'avait ni applaudie ni repoussée; c'était une idée comme une autre ; on verrait bien ; peut-être le capitaine serait-il drôle; — pas aussi drôle qu'à cheval, à coup sûr.
En recevant son bulletin, Bonnet s était demandé s'il irait à cette répétition, mais tous ses camarades ayant déclaré qu'à trois heures ils seraient chez M"**' de Bosmoreau, il ne crut pas pouvoir refuser; sous quel prétexte? Et puis le mot écrit par Julienne dcinsaitdevanLsesyeux. « Nous comptons sur M. Bonnet; » il devait en tout cas se rendre à cette première invitation et faire acte de bon vouloir ; cela ne l'engageait pas et lui laissait toute liberté de refuser le rôle qu'on lui proposait : il ne savait pas, il ne pouvait pas, voulait-on le forcer à être ridicule ?
Bien qu'il ne fût que trois heures précises lorsqu'ils sonnèrent à la porte de M™® de Bosmoreau, ils n'étatent pas les premiers arrivés; Esparbarinque les avait devancés.
Comme toujours, ce fut Agnès qui, avec son entrain ordinaire, prit la parole :
— Bien que le bulletin que vous avez reçu porte répétition, dit-elle, c'est d'une lecture qu'il s'agit, ou plutôt du choix de la pièce que nous devons jouer.
— J'ai pensé à ce choix, inteiTompit le capitaine,
et comme j'ai une certaine expérience des choses au théâtre, je crois pouvoir vous proposer Bébé, j'ai déjà joué le rôle de Pétillon, et je puis le dire sans forfanterie, à la satisfaction générale. M. Derodes, j en suis certain, serait parfait dans Bébé.
— Merci bien, répondit Derodes avec son air dédaigneux, se fourrer une pièce en trois ou quatre actes dans la mémoire. Je n'en suis pas; là où il y a de la gêne il n'y a pas de plaisir.
— Un rôle superbe, s'écria le capitaine, où il y a des effets sûrs à chaque scène ; et puis vous verriez mon parapluie, je puis vous dire sans forfanterie qu'il est plus drôle que celui de Saint-Germain ; rien qu'aie montrer d'une certaine façon, — la mienne, — tout le monde rit.
— Une grande-pièce, dit Agnès, qui voulait soutenir Derodes et qui ne savait pas si dans Bébé se trouvaient les choses tendres qu'elle voulait, une grande pièce est bien inquiétante pour nous qui n'avons jamais joué la comédie.
— Certainement, insinua Carrelet, tandis qu'un monologue.
Le monologue fut conspué, mais Bébé ne fut pas admis malgré les efforts d'Esparbarinque : après une longue discussion, Agnès, qui suivait son plan, proposa les Convictions de papa.
Esparbarinque la soutint, car il n'avait pas de rancune et pourvu qu'il pût jouer, il était satisfait.
— Gondinet a du bon, dil-il, j'aime le naturel et la facilité de son esprit, sa finesse, sa bonne humeur; et puis, il y a un Geoffroy, et j ose dire, sans forfanterie, que je réussis beaucoup dans les Geoffroy, comme dans les Saint-Germain, d ailleurs.
Le capitaine ayant pris le Geoffroy sans que personne le lui disputât, il restait à distribuer les autres rôles.
— M, Derodes pourrait prendre le rôle d'Alcide, proposa Agnès.
— Qu'est-ce qu'il dit Alcide? demanda Derodes.
— Des choses tendres.
— Ça doit être amusant; et elles sont longues à dire ces choses tendres?
— Non.
— A qui les dit-il?
— A moi, répondit Agnès, si on veut bien me confier le rôle de Marthe .
— Alors c'est avec plaisir que j'accepte Alcide, dit Derodes plus aimablement qu'à son ordinaire.
— Il reste Greneux, dit le capitaine, à qui le donner?
— J'ai pensé à M. Bonnet, répondit Agnès. Bonnet se récria : il n'avaitjamais joué la comédie,
il espérait qu'on ne l'obligerait pas à être ridicule.
— C'est un Ravel, dit le capitaine, si je ne jouais déjà Flavignac, je le prendrais volontiers, carje puis
dire sans forfanterie que je réussis beaucoup dans les Ravel.
— Greneux est un vieux paysan madré , dit Agnès .
— Il est vrai que je suis paysan, dit Bonnet, mais je ne suis ni vieux, ni madré.
— Je vous ferai une tête, s'écria le capitaine, comptez sur moi, une tête, une tête !
— C'est un rôle qui demande de la finesse, dit Julienne, en intervenant pour la première fois, et je suis certaine que M. Bonnet le jouerait dans la perfection.
Bonnet se défendit, tout le monde tomba sur lui.
— Voulez-vous faire manquer notre représentation? dit Agnès dépitée.
— Nous vous prions, dit Julienne.
Il fallut bien qu'il se rendît.
— J vous ferai une tête, mon cher! J'ai justement une perruque qui vous ira à merveille.
Carrelet qui n'avait rien dit depuis que le monologue avait été rejeté paraissait réfléchir :
— Si on ne joue que les Convictions depapa^ dit-il enfin, ça ne fera pas un spectacle corsé; si on y ajoutait un monologue?
— Parfaitement, s'écria le capitaine saisissant l'occasioh au passage; je dirai la Conférence de PétHlon; comme ça vous verrez mon parapluie.
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Devant le swurire moqueur de ses camarades, Carrelet n'osa pas proposer un autre monologue.
— Au fait, dit-il, d'un air un peu pincé, il faulle voir ce fameux parapluie.
Il fut convenu que la première répétition auraiU lieu le surlendemain, à huit heures du soir.
— Tâchons de savoir à peu près nos rôles, dit le capitaine, nous nous débrouillerons tout de suite.
Quand on se réunit, le capitaine et Bonnet avaient appris leurs rôles, mais Derodes et Agnès n'en savaient pas un mot. Derodes parce qu'il n'aimait pas à se donner de la peine, Agnès parce qu'il ne lui convenait pas de faire marcher les répétitions trop vite ; plus elles iraient lentement, plus elles se renouvelleraient souvent, mieux cela vaudrait.
Comme c'était à elle et à Derodes de commencer, aux premiers mots ils s'arrêtèrent.
— Votre réplique, M. Derodes? cria le capitaine.
— Qu'est-ce que j'ai à dire? demanda Derodes.
— Oui, mademoiselle.
— Je veux bien : « Oui, mademoiselle. «
— A vous, mademoiselle Agnès, dit le capitaine qui, la brochure à la main, tenait le double emploi de régisseur et de souflleur, en attendant qu 'il occupât celui de Geoffroy, où, sans forfanterie, il était supérieur.
— Je crois, répliqua Agnès sans répondre direc-
tement, que le mieux est que nous répétions la brochure à la main ; nous irons plus vite.
— Ça me va, dit Derodes.
Ils recommencèrent et cette fois cela alla plus vile ; cependant bientôt Agnès s'arrêta :
— Monsieur Derodes, est-ce que vous ne pourriez pas me dire plus tendrement : « Oh ! mademoiselle Marthe, vous ne m'avez jamais aimé. »
— De la chaleur, commanda le capitaine.
— Comment diable voulez-vous que je vous dise cela? demanda Derodes.
— Comme je dis moi-même, répondit Agnès : (c Si monsieur, si, je vous ai aimé. »
Cela fut murmuré avec tant de douceur et tant de charme, un accent si tendre, un regard si ému, que Derodes s'échauffa un peu.
Mais bientôt encore Agnès s'arrêta; cette fois, ce fut pour s'adresser au capitaine.
— Monsieur Esparbarinque.
■— Mademoiselle.
— Est-ce que vous trouvez que quand je dis à Alcide : « Je lui avais raconté que vous m'aviez paru aimable » — et qu'il me répond : « Ah! mademoiselle? » c'est le ton?
— Pas du tout; c'est d'un froid; j'en grelotte. Monsieur Derodes, voulez-vous me permettre de le dire avec mademoiselle ?
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— Tout ce que vous voudrez.
El avec sou insolence dédaigneuse :
— J'avoue même que je ne serais pas fâché de vous voir dans ce rôle-là.
— Allons, mademoiselle, ditvivemenllecapitaine insensible à tout ce qui n'était pas théâtre, y sommes-