I.K LIKUTKNANT B()NNF:T
— M. ie lieutenant Bonnet veut jouer une valse avec toi.
Un sourire déplissa le visage ridé de la vieille femme ■:
— Oue M. Bonnet s'amuse J» danser, c'est de son ùge.
— Que voulez-vous que j'écrive? demanda Julienne.
— Que cela in'amuscra de jouer une valse, •lulienne écrivit ce qu'il disait:
— Monjîieur est trop aimable, répliqua M""* Ainllhau.
Agnès, qui s'élail approchée, demanda de quoi on parlait; sa sœur la mil au courant.
— M. Boimet est un brave, dit-elle en riant. Puis, prenant le carnet de sa grand'mère, elle
écrivit :
— Accepte, cela fera plus de bruit.
Assis au piano à cûté de la grand'mère, Bonnet se trouva en meilleure position pour voir les danseurs que quand il dansait lui-même : la porte du salon formait une sorte démise au point, et le cloître, avec ses murailles vertes et tleuries, ses guirlandes de lanternes, son plafond bleu, étoile, ses fenêtres blanchies par !a lumière argentée de la lune qui contrastait avec la llamme rouge des bougies, son tourbillonnement de valseurs, présentait un
petit tableau tout à fait charmant, étrange et original.
Ce qui le frappa en examinant les groupes avec plus d'attention, ce fut la grâce avenanle et- provocante d'Agnès; elle allait de danseurs en danseurs, et avec son visage épanoui, son sourire engageant, elle faisait penser à TAmour dont parle le poète : « Chacun en a sa part et tous lont tout entier; » aimable pour tous, elle Tétait autant pour celui-ci que pour celui-là, aussi bien pour le lieutenant-colonel que pour le sous-lieutenant, pour les vieux que pour les jeunes; mais aucun ne pouvait se vanter d'êlre le préféré. M. de Rosseline, qui paraissait avoir la prétention de Taccaparer, en vertu de sa supériorité de Parisien, sans doute, en fut plus d'une fois pour ses avances : comme les autres, pas plus que les autres.
An écouter que les jeunes officiers et toutes les femmes, on eût dansé jusqu'au jour; mais le lieutenant-colonel, le commandant Collas, le capitaine La Genevrais, qui n avaient plus vingt ans, rappelèrent qu'on devait se lever de bonne heure le matin, et Ton passa dans la salle à manger, où, pendant qu'on dansait, le souper promis par Drapier avait été servi : une dinde froide, un beau filet glacé, un do ces magnifiques pâtés de foie de canards qui sont la gloire de La Feuillade, et du vin blanc de la récolte de M"® Julienne Dorât.
Comme toujours, Julienne s'assit à la gauche de sa grand'nière, de manière à écrire toul de suite ce qui dans la conversation pourrait intéresser la vieille femme, et elle invita Bonnet à prendre place à côté d'elle.
irlil lous en mi^lemps, mais eiilôt on se dischacun liradt de soti t-ôt^', puur prendre le clicniiii ([iii conduisait le plus directement chez soi ; Bonnet et Drapier, demeurant à l'autre bout de la ville, firent roule ensemble, réglani leur pas sur celui de M""" Drapier, qui se trouvait dans une position intéressanle assez avancée.
— Tu vois ce que c'est que le mariage, dit Drapier à son camarade; ma femme a eu des jambes pour danser, valser, polker, et elle aurait continué
sans se plaindre jusqu'au jour; elle n en a plus pour marcher, il va falloir la traîner.
— C'est le pavage qui est mauvais, répondit-elle doucement.
A la vérité le pavage, formé de cailloux ronds pris dans le lit de la rivière, est cruel pour les pieds ; mais ce qui, plus encore que ces cailloux, lui dictait cette réponse, c'était le désir d'adoucir son mari. •
— Quand on est légère, dit-elle sur le même ton, les cailloux ne paraissent pas durs; mais quand on est lourde et maladroite!
— Ah! voilà, répliqua Drapier sèchement, quand on est maladroite !
Bonnet, qui les savait mariés depuis dix mois à peine, et qui trouvait la jeune femme sinon très joHe au moins agréable et sympathique, fut surpiîs de cette aigreur et de cette raideur chez son ancien camarade; autrefois Drapier était de caractère focile, d'humeur égale, bon garçon. Qu'avait-il donc?
C'était pendant les grandes manœuvres que Drapier avait connu sa femme. Un soir, il avait été logé dans une belle ferme; à table, il avait trouvé une jeune fille, plus distinguée, plus instruite, plus élégante de manières et d'esprit que ne devait l'être une fille de paysans; le père paraissait un brave homme cossu, rond et franc; la mère, la meilleure femme du monde; il y avait de beaux bœufs à l'étable, de beaux chevaux dans l'écurie, les greniers étaient pleins, les
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équipages en bon état, les terres bien cullîvées. La jeune fille avait produit sur lui une agréable impression, et il avait eu la satisfaction de voir qu'il en produisait une non moins vive sur elle. Il était revenu une fois pour chasser.
Puis une autre encore. Justement il conmiençait à en avoir as.sez de la vie de pension et de café; la solitude lui pesait; l'exemple de plusieurs de ses camarades qui s'étaient récemment mariés l'attirait. Pourquoi ne ferait-il pas comme eux? Cette jeune fille était décidément cliarmante, cl par la réilexion, par l'éloignemcnt et l'absence, il avait découvert en elle toutes sortes de qualités {]u'il n'avait pas vues tout d'abord. Sans doute, elle ne lui donnerait pas la fortune qu'il avait rêvée dans ses journées de grandes espérances, mais au moins elle lui assurerait une solide aisance, — ce qui était tout ce qu'il pouvait raisonnablement exiger, puisqu'il n'avait lui-même que des dettes.
Le mariage s'était fait. Mais au lieu de l'aisance sur laquelle il comptait, Drapier n'avait eu que la mi.sère ; la dot réglementaire de trente mille francs garantie par une hypothèque fictive n'avait point été versée, les intérêts n'étaient point payés; le beau-père, qui semblait cossu, rond et franc, était ruiné, et de plus un paysan retors; ses dettes de garçon s'étaient grossies de celles qu'il avait faites pour organiser un inlérieur à .sa femme.un salon auquel elle tenait par-
dessus tout, et dont elle lui avait parlé pendant le temps de la cour. C était la misère et les déceptions qui avaient amené cette aigreur et cette raideur dans les rapports du mari et de la femme, et colle douceur résignée dans ceux de la femme et du mari.
Ne voulant pas laisser la querelle se continuer, Bonnet essaya de faire une diversion en parlant d autre chose.
— Quelle aimable maison nous venons de quitter, dit-il.
— C'est toujours comme ça, répondit Drapier.
— La belle Agnès a produit son effet, dit M"'* Drapier.
— Elle est très bien, mais j'aime autant Taînée, répliqua Bonnet.
— Bravo, s'écria Drapier, lu es un garçon pratique, loi, tu vas au solide, au cerlaiii; c'esl elle qui a le sac, lu sais, el en fait de mariage c'est le sac qu'il faut considérer avant tout.
Cela fut dit avec ^une amertume qui surprit Bonnet :
— Comment vas-tu l'imaginer que je peux penser au sac de M"^.. C'est Dorât qu'elle s'appelle, n'est-ce pas?
^- Julienne Dorât.
— ... Les sacs et moi, nous n'avons jamais rien eu de commun.
!,K LIRUTENANT BONNKT iO
— Ça peut commencer, et je lu souhaite pour loi.
— N'cst-ec pas que M"" Julienne avec sa douceur, son afTabililé, sa bonne humeur, est vraiment charmanie, (lit M"'* Drapier.
— Ce qui m'a touché en elle, c'est ses prévenances, sa tendresse et son respect pour sa grand'mère. La façon dont on agit avec les vieux, trop souvent maintenant, me fùche. Les laisser dans leur coin, ne pas faii-e allenlion à ce qu'ils disent, ne pas leur répondre quand ils parlent, les traiter comme s'ils étaient déjà des momies, avec indifférence ou eimui, quand ce n'est pas avec dédain, cela me blesse.
— Ce qu'il y a de mieux dans les prévenances de la douce Julienne, c'est qu'elle n'a rien à attendre de sa giand'mère, dit Drapier ; la bonne vieille n'a rien, pas plus que M"^ de Bosmoreau, d'ailleurs, pas plus que la belle Agnès.
— Alors, la propriétaire vraie de cette agréable maison est M"°Julienpe?
— Justement, c'est elle qui nous a donné à souper, répondit Drapier.
— Et à danser, continua sa femme.
— La Bourgogne vivait heureuse, déclama Drapier d'un ton mélodramatique, c'est-à-dire — conlinua-l-il simplemeiit — qu'il y a vingt-cinq ans, un brave homme de juge au tribunal de La Feuillade
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était le mari d'une brave femme, — M"*' Amilhau, que tu viens de voir; ils avaient une belle fille à marier, mais comme dans la chanson, sans un sou à lui donnei*. Celle pauvreté n'effraya pas un jeune propriétaire du pays, M. Dorât, qui, en terres, vignes, bois, prés et en maisons, — celle où nous venons de passer la soirée lui appartenait, — jouissait d'une vingtaine de mille francs de rente. Séduit par la grâce et la beauté de M"** Amilhau, il demanda sa main; il fut accepté avec enthousiasme et par la jeune fille et par les parents, je n'ai pas besoin de le dire, n'est-ce pas? Ce Dorai, fils de bourgeois issus de paysans, n'avait pas reçu de ses ancêtres que des rentes; ils lui avaient transmis aussi une forte dose de prudence et de calcul. S'il voulait bien, enlraîné par l'amour, épouser une fille sans dot, c'élail en prenant des précautions pour que sa fortune ne se trouvai jamais compromise. De bons notaires arrangèrent un bon contrat de mariage en conséquence, sans que le juge pût défendre les intérêts de sa fille, qui, en réalité, n'en avait pointa ce moment, puisqu'elle n'apportait rien. Ce serait à elle de se faire donner plus lard par testament ce que son contrat de mariage ne lui donnait point. 11 est probable qu'elle eût réussi, aimable et intelligente comme elle l'était, si le temps Teût permis. Mais il y avait à peine un an qu'il était marié, que M. Dorât fut emporté par une maladie inflammatoire si violente et si rapide qu'il ne pul pas faire
de leslameiit. Il laissait pour unique hérilièrc sa fille, Julienne Dorai, ùgée de deux mois.Voilà donc M"* Dorai sans un sou. .
— Klle avail au moins la jouissance de la fortune de sa nile, inlerroinpll Bonnel.
— Parfaitemenl; je vois que tu connais la loi; nous allons voir maintenant si tu la connais dans ses finesses et ses exceptions.
— Cela non, bien mr.
— Attends un peu. Bien que lu aies fait connaissance de la mère de Julienne et d'Agnès aujourd'hui seulement, tu as dû la juger pour ce qu'elle est réellement : une bonne fcinuie, au caractère facile, faible d'esprit et plus faible encore de cœur; dcplusàce moment elle ('lait de complexion setiliinenlale et amoureuse, n'ayant pas eu le lenips d'user son besoin d'aimer dans un mariage qui avait peu duré, — une simple lune de miel. Deux ans après la mort de son mari, elle rencontra un capitaine de cuirassiers qui appartenait au même type que notre lieutenant-colonel — la prestance — avec l'auréole du casque en plus et de la particule: M. dcBusmoreau. Il n'eut qu'à paraître : « En avant; » elle fut vaincue, et d'aulanl plus facilement que déjà sa tête n'était pas très solide. Une jeune veuve, vingt mille fi-ancs de rentes pendant quinze ans, il y avait de quoi allumer M. de Bosmoreau, qui approchait de la quarantaine ci était ruiné depuis longtemps, ruiné à plat. On marcha vile
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au mariage, d'un même pas, le cuirassier et la veuve. Tu ne m'interromps pas ?
— Pourquoi ?
— Puisque tu connais la loi.
— Je ne vois rien dans la loi qui soit contraire à ce que tu racontes.
— Cela prouve que tu connais la loi comme la connaissaient le capitaine et la jeune veuve, et comme je la connaissais moi-même avant qu'on m'eût raconté cette histoire. Les voilà donc au moment du mariage ; c'est alors qu'éclate une bombe : embusquée dans un article du Code, il y a une petite phrase à l'air innocent qui dit que la jouissance de la fortune des enfants cesse à l'égard de la mère dans le cas d'un second mariage. Mais ils sont si avancés qu'ils n'osent ni l'un ni l'autre reculer : la veuve aime son beau cuirassier, M. de Bosmoi'eau est chevaleresque quand la peur du ridicule le pousse ; le mariage se fait, cl M"''' de Bosmoreau n'a plus pour vivre que la pension que lui alloue le conseil de famille de Julienne, et qui doit servira l'éducation de celle-ci. ïu comprends que si largement qu'ait été établie celte pension, elle n'a pas absorbé les revenus de la jeune fille; la part non dépensée a été placée tous les ans, et c'est ainsi que sa fortune,qui n'était que d'une vingtaine de mille francs (le rente à la mort de son père, s'élève aujourd'hui à trente ou trente-cinq mille. C'a été seulement lors-
(]u"elie a accompli ses dix-huîl ans qu'a commencé l'agréable existence dont lu as eu un échantillon ce soir. Jusque-là, on avait vécu petitement dans les villes où le capitaine, passé chef d'escadrons, avait tenu garnison. Maîtresse de sa fortune, Julienne a voulu dépenser ses revenus au profit des siens et l'on est revenu à La Feuilladc ; malheureusement, le cuirassier n'a pas joui de cette bonne aubaine, il est mort peu de temps après.
— Pas de chance.
— Maintenant, tu vois que j'avais raison de te prévenir que c'était Julienne qui avait le sac. Cependant lu dois savoir, au cas où la belle Agnès t'aurait séduit...
— Mais personne ne m'a séduit, je n'ai jamais pensé à me marier, le mariage n'est pas dans mes idées de soldat.
— ... Enfin, lu dois savoir que la belle Agnès n'est cependant pas une misérable, car Julienne lui donne une dot de cent mille francs.
— La brave fille !
— Elle l'aime beaucoup; elle a joué à la sœur aînée avec elle, à la maman ; elle l'a élevée, instruite, et elle peut d'autant moins la lâcher maintenant, que la mère, pour certaines raisons, ne compte pas.
— Enfin, il y a bien des sœurs qui n'en feraient pas autant.
5i LK LIEUTENANT BONNET
— Possible; pour moi, je l'avoue que je ne m'extasie pas devant les gens généreux; s'ils le sont, c'est qu'ils y trouvent leur plaisir.
— C'est un autre point de vue.
En causant ainsi, ils étaient arrivés sur le Cours où la musique avait joué; bien entendu, à cette heure avancée, il était désert, mais non silencieux comme les rues qu'ils avaient suivies : de loin on entendait des éclats de voix, et sur le sable des allées s'abattaient des nappes de lumière qui jaillissaient de la salle dans laquelle avait eu lieu la réunion .
— Tout le monde n'est pas encore parti, dit Bonnet.
Une voix chanta :
Ah! que Venise est belle I
— Ça, dit Drapier, c'est le capitaine Roussel, qui chante les romances de 1850.
En même temps une autre voix chanta :
Porteur (l'eau bien en colère S*en fut chez le commissaire :
— Qu'est-ce qui paiera ma voie d'eau,
Ah ! réguinguette ; Qu'est-ce qui paiera ma voie d'eau, Ah! réguingeau.
— Celui-là, dit Drapier, c'est le major Montariol; le capitaine est sentimental, le major est rigolo; ils se répondent ainsi comme les bergers des idylles.
I,K TJFA'TKNANT DONNET Bô
Ils s'élnienl arrèlcs pour regarder les fenêtres. Deux bourgeois portant leur sac de nuit ù la main et allant prendre le chemin de fer passèrent devant eux; il y en eut un qui leva la tète vei-s les fenêtres.
— Si c'est possible, murniura-t-il .
.\\^^ midi, Bonnet
:>uiinait h la porte
colonul, reconnaissable
uiilre toiilfs pai" Ja guérite
- qui la fliuniuaitcn obstruant
!e truttoir.
Le ci>liinel était sorti, mais il av.iit dit qu'il rentrijrait bientôt et que les prrsmuies qui se présenteraient pouvaient l'attendre.
On fit entrer Bonnot dans une pièce du rez-dechaussée, une sorte de bureau ou de cabinet de travail encombré de dessins, paperasses, de cartes, et pour passer le temps il alla machinalement regarder par une fenêtre qui donnait sur un petit jardin ou plutôt sur une cour intérieure au centre de laquelle était planté un arbre, avec çà et là quelques arbustes courant au pied des murs; les deux battants de cette
fenêtre étaient ouverts, mais un store en jonc était baissé et le bureau se trouvait dans Tombre.
Il y avait quelques minutes que Bonnet était là lorsqu'il vit entrer clans la cour un enfant de six à sept ans suivi d'un animal aux formes sveltes, aux beaux yeux doux, qui eut peut-être étonné un simple Français, mais qu'un Africain comme lui devait reconnaître tout de suite pour une gazelle. Aussi ce ne fut-il point à l'animal qu'il prêta attention, ce fut à l'enfant : le petit Daniel, assurément le fils du colonel, un joli gamin maigriot, délicat avec des longs cheveux blonds bouclant sur les épaules et des yeux bleus presque aussi doux, presque aussi beaux que ceux de la gazelle, mais plus vifs, plus pétillants, toujours en mouvement; il était coiffé d'un képi à galons d'or et, suspendu à un ceinturon, il portait un sabre de fer-blanc. Il s'assit au pied de l'arbre, et pendant quelques instants il joua avec la gazelle ; mais il en eut bientôt assez, alors il appela :
— Leplu.
Une voix répondit :
— Voilà, monsieur Daniel, voilà.
Un sapeur, un rengagé, entra dans la cour, les mains dans le rang, les pieds en équerre.
— Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a, monsieur Daniel?
— Tu vas conter la Bérézina.
— Pat'aujourd'hui , monsieur Daniel , il n'y a
LE l.TEUTKNANT RONNET 69
vraiment pas moyen; vous savez rapporl à la cible d'à malin, la chaleur, la poussière, k voix n'y serait pas.
Daniel haussa les épaules.
— Vieu\ brisqiiart, dit-il.
— Ah! monsieur Daniel.
Sans lui répondre, l'enfant appela :
— Françoise.
Ce fui une cuisinière ceinte de son tablier de toile blanc qui arriva.
— .\pporte un verre de vin blanc pour Leplu, lu entendras la lîérézina.
— Je veux bien apporter un verre de vin pour ce bnive Leplu, mais quant à la Bérézina, vous savez, je l'ai déjà entendue plus de dix fois.
— Ça ne fait rien.
La cuisinière revint bientôt avec un verre plein que le sapeur avala d'un trait, sans se reprendre pour respirer.
— Vous savez, monsieur Daniel, dit-il, que ce n'est pas pour le vin, c'esl rapport à la voix, vu que c'est au nom de Napoléon I'"', empereur des Français, que je va t'avoir l'honneur do parler.
Comme le sapeur allait commencer son récil, Daniel, d'un gesle, lui ferma la bouche :
— Attends un peu; il faut que je pose un factionnaire pour que nous ne soyons pas dérangés.
— Ça se comprend.
L'enfanl alla dans Técurie chercher un énorme lapin, et, le faisant asseoir sur son large derrière, il lui mit dans les pattes de devant un petit fusil :
— La consigne est de ne laisser entrer personne.
— Quand même ce serait le petit Caporal, ajouta Leplu.
— Le mot de passe : « France et Lorraine. » Toutes les précautions de Daniel n'étaient pas
prises ; il alla à la cuisine et il en rapporta dans ses bras un gros chat d'Afrique qui avait bien plus Tair d'une petite panthère que d'un chat domestique : le corps plus court, la tête plus forte, la queue épaisse dans toute sa longueur au lieu de s'amincir à Texlrémilé et annelée de noir, le regard farouche, en tout un animal peu rassurant qui avait fait fuir plus d'un conscrit : « Que qu'c'est que c'te bêle-la? »
— Maintenant lu peux commencer, dit Daniel, après avoir installé le chat sur ses genoux.
— Pour lors, l'armée était en retraite, ça peut arriver à tout le monde, ca m'est bien arrivé à moi qui vous parle, monsieur Daniel; il neigeait, il gelait, c'était terrible, ça durait depuis des jours et des jours, des nuits et des nuits, on n'a jamais su combien, enfin, depuis longtemps : on était arrivé à une rivière qui charriait des glaces et qu'il liillait passer; pour ça on étabht un pont de chevalets; vous savez ce que c'est, monsieur Daniel?
— Va donc.
],K LIEUTENANT DONNET 61
— Le danger, c'était les glaçons qui pouvaient emporter les chevalets; un sapeur était descendu dans la rivière, celle-là jnèine que les Russes nomment la Bérézina, et, malgré le froid, ayant de l'eau jusqu'à la barbe, avec une perche il écartait les glaçons.L'Empereur arrive, et tout de suite il voit ce sapeur, — vous pensez qu'il avait l'œil, puisque c'était Napoléon I", Empereur des Français. — Ouel est suila? que dit l'Empereur au général qui commandait. — Leplu, que dit le général; mon grand-père, car c'était lui, s'appelait déjà Leplu. — Je m'en avais douté à le voir, que dit l'Empereur; que ne m'a-t-il venu trouver, je l'aurais décoré; après ça une de perdue, deiisse de retrouvées. C'est les paroles mêmes de l'Empereur, que le général a redites à mon grand-père, comme moi, son petil-fds, jevous les redis à vous, monsieur Daniel, fils de tnon colonel, — il lit le salut militaire, — à seule fin que vous le répétiez à vos enfants, — plus tard s'entend.
A cet endroit du récit de Leplu, la porte du cabinet de travail s'ouvrit et Bonnet n'en entendit pas davantage.
C'était le colonel :
— Vous êtes là, mon cher Bonnet, je suis fâché de vous avoir fait attendre; nous avons à causer; mais avant je vous demande encore quelques minutes ; le temps de voir comment va mon gamin, qui doit èt!-e levé.
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— Je lie sais pas, mon colonel, si vous pourrez arriver jusqu'à lui, répondit Bonnet en souriant, il y a un lapin en faction dont la consigne est de ne laisser passer personne, quand même ce serait le petit Caporal; heureusement j'ai surpris le mot de passe, c'est « France et Lorraine » .
— Il se fait raconter une histoire.
— L'histoire de la Bérézina par un sapeur qui rapporte les paroles mêmes de Napoléon T"'.
Le colonel passa dans la cour, et, ayant embrassé Daniel, il revint dans le bureau, dont il ferma la fenêtre.
— Vous voyez en moi un père faible, mon cher Bonnet, inquiet surtout de la santé de cet enfant, que j'aime tendrement.
— Mais il paraît plein de vie.
— Plein de vie, peul-êlre, d'une vie fébrile qui se dépense trop, non plein de force el de calme comme je l'aurais souhaité. Nous sommes une famille de soldats. Mon grand-père était soldat, mon père l'était aussi, je le suis. J'aurais voulu que mon fils le fût; en aura-t-il la force? C'est mon souci, mon angoisse ! Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous.
En parlant, le colonel avait accroché son sabre à un portemanteau; il prit une chaise et s'assit dessus à califourchon, vis-à-vis de Bonnet : en tout dans les manières, dans le ton, dans le regard, on voyait l'intention manifeste de marquer que ce n'était pas le