‹ Le lieutenant BonnetChapitre 4 sur 12 · I.E LIKITRNANT RdNNKT · texte numérisé non relu

I.E LIKITRNANT RdNNKT

supérieur qui faisait comparaître un sous-ordre devant lui : strict et inflexible dans le service, il n'avait aucune ostentation d'autorité, et la franchise de sa bonhomie lui avait gagné la plupart de ses officiers, qui étaient cei'iains de trouver en lui un camarade, lorsque le chef n'avait point à commander, et ce camarade était un esprit élevé, un caractère droit, un homme de cœur qui n'exigeait des autres que ce qu'il donnait lui-même. Quelques-uns disaient bien qu'il était enragé d'échanger les cinq galons d"or de ses manches contre des étoiles d'argent, etque c'était par ambition bien plus que par patriotisme qu'il éreintait le régiment, et s'éreinlait lui-même à papcrasser la nuit après avoir trimé toute la journée; mais ceux-là, c'était la rancune rancie de quelques punitions qui les faisait parler, le mécontentement de l'insuccès, ou bien encore l'espi'it d'opposition.

S'il paperassait, ce n'était pas par goût, mais pour répondreà la grêle do papiers qui, d'année en année, s'abat plus rude et plus drue sur les colonels, et ne pas laisser à d'autres ce qu'il devait faire lui-même. Ce u'ctall point sur un rond de cuir qu'il avait gagné ses grades, et chacun de ses galons avait été noirci à la fumée des batailles, au Mexique, en Lorraine, sur la Loire, en Afrique. Et ce n'était pas non plus seulement sur le registre du personnel que figuraient ses blessures; une belle balafre qui lui avait coupé la joue allait bien à son visage énergique. C'était un

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soldat, et son caractère calme et résolu était en accord avec sa tête osseuse et maigre, son regard placide et serein que rien ne troublait, son allure simple et franche.

Lorsqu'il avait pris son régiment, tout le monde savait qu'il l'avait trouvé en fort mauvais état. Le colonel qu'il avait remplacé appartenait à la vieille espèce des « Débrouillez-vous », et par incurie autant que par indolence, il avait lâché la bride à ses officiers, se débarrassant par son mot favori des soucis en même temps que des responsabihtés du commandement. Celui qui avait dû se débrouiller, c'avait été son successeur, qui trouvait un régiment à la débandade où tout élait h remettre en ordre, les hommes comme les choses, et c'était à cela qu'il s'employait depuis son arrivée, avec une fermeté que rien ne lassait ni ne décourageait, pas plus l'apathie des habitudes paresseuses prises depuis longtemps, que les sourdes résistances du mauvais vouloir qui recommençaient chaque jour. L'esprit militaire était sa rehgion, et il voulait qu'il en fût une pour ses officiers, pratiquée par tous avec zèle. Bien qu'il fût d'un pays que la guerre avait fait Prussien après 1871, il n'avait jamais parlé de la (( revanche » ; mais il avait une façon, en recevant ses officiers, de dire : « Messieurs, travaillons, » qui valait le plus beau discours patriotique, et qui ])rouvait qu'avec lui on ne ])0uvait pas s'endormir dans l'indifïéi^ence.

Assis à quelques pas de Bonnet, il l'examinait des pieds à la tête, aussi bien dans les yeux que dans tous les détails de son uniforme, comme s'il cherchait quelque chose qui répondit à desinlerrogalions vagues et les expliquât.

Mais, dans ces regards qui l'enveloppaient et le fouillaient, le lieutenant ne trouvait lien qui le troublât ou le mit à l'aise; étonné jusqu'à un certain point, il l'était, non inquiet; il avait passé sa propre . inspection devant sa glace après s'être habillé, et il était certain d'être correct dans sa tenue. — D'ailleurs, le colonel Bayon n'était point de ces chefs comme il eu avait eu — qui font comparaître un officier devant eux pour voir s'il a ou s'il n'a pas un col d'ordonnance et l'envoyer aux arrêts, lorsque c'est possible. D'ailleurs, il n'avait qu'à attendre, le colonel finirait bien par parler.

Cela ne tarda pas ;

— Lorsque nous avons fait connaissance, dit le colonel, vous n'étiez pas sous mes ordres et je n'avais pas à rechercher en vous autre chose que ce que je voyais, comme tout le monde, d'ailleurs, c'est-à-dire que vous étiez un jeune homme intelligent et laborieux, un officier d'avenir.

Bonnet s'inclina.

Le colonel poursuivît :

— Ma sympathie alla à vous. Mais lorsque vou.s avez été envoyé dans mon régiment, j'ai vu vos notes

LE LIEUTENANT HONNET

et j'ai été surpris de ne pas les trouver en accord avec lopinion que j'avais conçue de vous. Gomment cela se fait-il? C'est pour que vous me l'expliquiez que je vous ai demandé de venir causer avec moi, franchement. Sans doute j'aurais pu vous mettre en observation. Mais il y aurait eu là une sorte de suspicion qui certainement vous eût été pénible, et dont • j'aurais été moi-même peiné.

A«x premiers mots.

Bonnet avait senti qu'il

n rougissait, puis près-

1 que aussitôt qu'il pâlis-

/sait, et sa confusion

avait été d'autant plus

cruelle qu'il ne pouvait

rien pour la cacher

aux yeux qui le regardaient en face.

— Il est bien entendu, mon cher Bonnet, dit le colonel, que c'est l'intérêt seul que vous m'inspirez qui dicte mes questions, et que je ne nie reconnais aucun droit à vous les adresser, tandis que je vous reconnais pleinement celui de ne pas me répondre. J'ai trouvé un désaccord entre ce qu'on dit de Vous et ce que je croyais que vous étiez, ce qui! je crois que vous êtes, j'ai voulu vous donner l'occasion de vous exphquer, voilà tout. A vous seul il appartient de décider si vous devez parler ou vous taire. Je ne suis pas homme à vouloir forcer votre secret, si

VOUS en avez un. Pour vous juger, je vous accorderai tout le crédit que vous me demanderez.

Le trouble et l'hesitalion qui, tout d'abord, avaient paralysé le lieutenant, s'étaient dissipés.

— Je ne vous en demanderai aucun, mon colonel, s'écria-t-il, car ce ne serait pas me montrer digne de votre accueil que de ne pas répondre à vos questions par la franchise et par une confession entière. Si j'ai eu un moment d'hésitation, pardonnez-le-moi, c'est ma malheureuse timidité, c'est un orgueil toujours prompt à s'effaroucher, c'est une sotte fausse honte, qui m'ont fermé les lèvres quand j'aurais dû les ouvrir avec reconnaissance.

Il fît une courte pause, et sans que rien en lui trahît cette fausse honle dont il s'accusait, il commença :

— Je ne suis pas un fîls de famille, il s'en faut de tout, mes parents étaient des paysans, et mon père, que j'ai encore, est meunier sur le littoral de la Vendée, non un de ces riches meuniers qui se croisent les bras en se promenant dans les escahers d'une belle usine montée à l'anglaise, mais un pauvre petit meunier qui, tout seul, oriente son moulin auvent, et tout seul aussi s'en va sur sa mule chercher le blé chez les paysans ou leur reporter la farine en faisant claquer son fouet. C'est dans ce moulin que j'ai été élevé, travaillant avec mon père aussitôt que j'ai été d'âge à pouvoir l'aider un peu, et écoutant les guerres

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d'Afrique qu'il me racontait quand nous nous en allions, montés sur la mule, à travers les chemins creux. Mon père a été soldat, et au lieu de passer son temps de service dans une ville de garnison, le hasard a voulu qu'il fût envoyé en Afrique, où il a couru doei delà, de sorte que, loin de se dégoûter de la vie militaire avec ses ennuis et sa monotonie, il l'a prise en amour avec sa variété et ses aventures en pays conquis. Vous savez mieux que moi quelles ont été les campagnes de Bugeaud quand il fui nommé gouverneur général ; ce sont les récils de ces campagnes auxquelles mon père a pris part qui ont bercé mon enfance et qui ont fait de moi un soldat. De même que, tout à l'heure, j'entendais voire fils dire au sapeur : « Conte la Bcrézina, » je disais à mon père quand je le voyais bien disposé : « Conte Isly. » Et c'était avec plaisir qu'il contait, non seulement les histoires d'Afrique, mais encore celles des guerres de Vendée auxquelles mon grand-père s'était trouvé mêlé.

— Je sais par moi-même quelle influence ont sur notre vie entière ces impressions de l'enfance.

— Pour moi, elles ont été assez fortes pour en combattre d'autres qui devaient me porter d'un côté tout opposé. Bien que mon père me fit travailler avec lui, il m'envoyait cependant à l'école, et il se trouva que, par une sorte d'aptitude particulière, à onze ans, je ne faisais plus de fautes d'orthographe

et que j avais appris tout ce que notre vieux magister était capable de m'enseigner en arithmétique. J'avais un oncle, un frère de ma mère, qui était curé dans une petite paroisse des environs ; émerveillé de mes progrès, il déclara qu un enfant qui montrait de pareilles dispositions ne devait pas être meunier, et offrit de me prendre chez lui pour me faire travailler. Mon père refusa tout d'abord, puis, gagné par ma mère, il finit par céder ; je quittai notre moulin pour aller vivre chez mon oncle, servir la messe le matin, et toute la journée travailler le latin et le grec. Comme il s'occupait de moi avec zèle, je fis des progrès assez rapides, et au bout d'un an, mon oncle déclara que je serais l'honneur du clergé du diocèse. Je ne me sentais aucun goût pour la prêtrise, et le plus souvent, quand mon oncle, qui était un prêtre plein de foi, m'expliquait les joies ineffables du saint sacerdoce, je ne Técoutais guère, et c'était aux récits d'Afrique que je pensais, aux histoires de mon père, autrement entraînantes pour mon imagination que celles de mon oncle : la Smala d'Abd-el-Kader, Isly, me dansaient dans la têfe, et tandis que mon oncle parlait, il m'arriva plus d'une fois de chanter tout bas le refrain d'une chanson de mon père :

C'est une fille, S*ëcrient nos soldais.

Elle est gentille, Ne la fusillons pas.

— Faible vocation, dit le colonel en riant.

— Mais, d'autre part, j'avais, comme bien des paysans qui ont tâté du travail intellectuel, le dégoût du travail manuel, et le seul moyen pour moi de ne pas retourner au moulin, c'était d'entrer au petit séminaire, où mon oncle avait obtenu une bourse. Pour tout ce qui fut éludes, on fut satisfait de moi ; mais la vocation religieuse ne vint pas, et ce lut au contraire la vocation militaire qui continua de hanter mon esprit. Le temps s'écoula. Je continuais d'être un bon élève, mais en même temps je continuais d'être un mauvais séminariste. « La vocation viendra, » me répondait mon oncle, quand je lui exposais timidement mes craintes de n'être jamais un bon prêtre. Enfin le moment arriva de s'expliquer franchement. Quel chagrin, quel désespoir pour le pauvre homme! Un soldat, quand il avait compté sur un prêtre. Mais ce fut en celte circonstance que je vis jusqu'où sa bonté , dont j'avais eu tant de preuves, pouvait aller. Puisque je voulais être soldat, je devais entrer à Saint-Cyr, et comme mon père ne pouvait pas payer ma pension, ce serait lui qui la payerait; il avait un millier de francs d'économies gagnées à grand'peine ; il trouverait bien à emprunter le surplus ; Dieu merci ! on avait confiance en lui, et il s'acquitterait facilement, il avait si peu de besoins.

— Le brave homme !

— J'avais été un bon élève, je n'eus qu'à travailler

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le» îî<riences, et je nie trouvai dans les premiers nufn<'-ros sur la liste dadmission.

Il s'interrompit :

— \e croyez pas, mon colonel, que j'entre dans ces détails pour vous parler de mes succès d élève el les opposer à mes insuccès d'officier ; ils ont leur importance, vous allez le voir, car ils expliquent ma vie, ses embarras, les noies enfin qui vous ont étonné. 11 y avait trois mois que j étais à TEcole lorsque je reçus une lettre m'annonçant que mon oncle était malade d'une fluxion de poitrine très grave ; deux jours après, j'en reçus une seconde m'annonçant sa mort. Ce n'était pas seulement dans mes sentiments que cette mort me frappait, c'était aussi dans mon avenir. Comment rester à TEcole maintenant que je n'avais plus personne pour payer ma pension ? La succession de mon oncle était insignifiante : les ressources de mon père ne lui permettaient pas cette dépense. J'ignorais que Tadministralion ne renvoie pas un élève pour cause de pauvreté, et qu'on retient plus tard à l'officier ce que la famille de l'élève n'a pas pu payer.

— De mon temps, interrompit le colonel, le conseil de l'Ecole faisait savoir qu'un élève ne pouvait pas payer sa pension, et les camarades de promotion laissaient leur prêt chaque trimestre.

— Il n'en fut pas ainsi pour moi. Ce temps de l'École me fut dur. Pas une fois, pendant mes deux

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ans, je n'allai à Paris; quaurais-je été y faire? Quand tous mes camarades se précipitaient dans le Grand-Carré pour chercher sur la liste affichée s'ils avaient obtenu la moyenne de sortie, les deux chiffres bienheureux qui ouvrent le dimanche les portes du Bahut, je ne m'arrêtais même pas devant ce grillage qui fait battre tant de cœurs, moi qui avais toujours ces deux chiffres. A quoi bon? Paris m'était défendu ; c'était en me promenant dans la cour Wagram que j'apprenais à le connaître par le récit des consignés qui s'attardaient avec des souvenirs émus sur leurs plaisirs du dimanche précédent; comme c'était le matin, au réveil, en voyant les camarades qui avaient la permission de faire leur toilette, s'adoniser avec coquetterie, se pommader, se gratter, que j'entrevoyais vaguement ces plaisirs dans mon imagination excitée. J'en rêvais encore, quand, le soir, ceux qui étaient sortis me réveillaient en rentrant : — T'es-tu bien amusé? — Ah! mon cher, figure-toi... — Pendant deux ans, j'en fus réduit à me figurer.

Il s'interrompit, et avec un sourire mélancolique : — Ce n'est pas pendant deux ans que je devrais dire, car, pour bien des choses, j'en suis encore, à trente ans, à me figurer, comme je l'étais à vingt. Heureusement la pauvreté a cela de bon qu'elle pousse au travail. En deux ans, mes consignes forcées me donnèrent près de cent jours d'avance,

qui me donnèrent eux-mêmes un numéro que je n'aurais peut-être pas obtenu si j'étais sorti tous les dimanches. Je me disais que ce n'était qu'un temps à passer, et, avec l'ignorance de ceux qui n'ont jamais eu cent sous en poche, je me figurais que, lorsque je toucherais mon allocation de sous-lieutenant de 189 francs, je manœuvrerais dans mon budget comme je voudrais. Ma mauvaise chance m'envoya dans le Nord, où la vie est chère : la pension était de 75 francs par mois ; mais avec les invités et les frais généraux, elle coûtait en réalité 90 francs ; la chambre était de 30 francs ; l'abonnement au tailleur, de 20 francs ; l'entretien pour le linge, les cols, les gants, de 15 francs; leblanclûssage, la lumière, de 10 francs (sans chauffage, bien entendu, dont je me passais); la bibliothèque, les réceptions me prenaient 5 francs; l'ordonnance m'en prenait 6 : ce qui formait au total 176 francs de dépenses obligatoires. Vous remarquerez que je n'ai pas compté le café, attendu que je le supprimai complètement, afin de consacrer à l'extinction de ma dette envers le gouvernement les 1 5 francs qui me restaient. Cette terrible dette de 1,800 francs, j'ai mis de longues années à Téconomiser, et encore parce que ma solde s'est élevée de 1 1 francs quand je suis devenu lieutenant, et parce que, pendant mon séjour en Algérie, j'ai touché 1 fr. 05 d'indemnité par jour. Mon chef de corps aurait pu, il est

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vrai, présenter une demande d'exonération pour le reliquat de ma pension; mais on ne m'accorda pas cette faveur. Avec quelle peur je pensais à mes premiers arrêts, non pour les arrêts eux-mêmes, mais pour le bouquet que je trouverais à ma place et qui me dirait que je devais payer le Champagne à toute la table ; avec quel peur aussi je veillais à ce que tous mes anciens fussent servis avant moi, pour ne pas payer l'amende. Je m'étais imaginé dans ma naïveté que, puisque je ne pouvais pas me donner le luxe du café, il était tout naturel que j'en fisse l'économie. Mais tous les officiers fréquentaient régulièrement le café; mon abstention parut étrange; l'orgueil m'empêchait d'avouer franchement la cause de cette abstention, mes camarades crurent que je voulais faire du zèle, cela se dit, se répéta, et je fus mis en suspicion. D'autre part, quand je commençai à porter des tuniques râpées et des bottes trop souvent ressemelées, mes hommes me prirent en pitié, et me rangèrent dans la catégorie des « Père la Savate » . Cela constituait déjà de mauvaises conditions; ce ne fut pas tout : notre colonel était brillant, Il aimait que ses officiers fussent comme lui; vous comprenez si, avec ma vie retirée, mes manières gêjfiées, mes uniformes râpés, j'étais fait pour lui plaire. Ce n'est pas tout encore; c'était le moment où commençait la réorganisation de l'armée ; sous les coups des leçons de l'expérience, notre colonel

avait cru aux réformes, et de bonne foi il avait voulu les appliquer; mais, en voyant qu'elles ne produisaient pas tout de suite les miracles qu'il attendait, il s'était découragé; puisqu'il n'avait rien obtenu, c'était qu'il n'y avait rien à faire, et il ne voulait pas qu'un de ses officiers eût d'autres idées que les siennes. Il jugea que je lui faisais une sourde opposition; cela combla la mesure. On fut dur pour moi. Je ne fus soutenu par personne. Voilà quel fut le point de départ de ces notes qui vous surprennent ; vous voyez, mon colonel, sans que j'insiste, comment elles sont devenues ce qu'elles sont.

— J'espère qu'elles changeront ici. Vous trouverez un colonel qui n'est point découragé et qui, lui, croit qu'on peut obtenir beaucoup de notre nouvelle organisation. D'autre part, vous aurez une entière liberté; vous fréquenterez ou vous ne fréquenterez pas le café, comme il vous plaira. Si vous ne le fréquentez point, vous ne serez, point une exception : vous savez que, depuis quelques années, de nouvelles habitudes s'introduisent dans l'armée ; il y a des officiers, qu'une certaine école prépare à Saint-Cyr, qui ne vont point au café, qiii ne fument* pas dans la rue ; sans être admis dans les réunions de ces officiers, qui sont fermées à ceux qui n'ont point passé par la rue des Postes, vous pourrez rester chez vous. D'ailleurs, les maisons où vous serez reçu ne vous manqueront pas: on aime l'armée

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à La Feuilladc; vous aui'uz bien vile des relaliuiis agréables que je vous engage à cultiver. C'est justement à ceux qui sont naturellenienl timides que le monde est bon à fréquenter.

[|^o^^ET rentra chez lui plus léger au retour qu'à l'aller.

A la vérité, en se rendant chez le colonel il n'était pas

propre de ceux qui ont subi les ;

sauts de l'adversité de n'être jamais entièrement tranquilles ; ils ont si souvent, sans savoir d'où ils leur venaient, reeu des coups, qu'ils ne marchent que le dos lendu et l'oreille aux aguets. — « Venez demain chez moi à midi, » cela pouvait promettre le mauvais aussi

bien que le bon, et il avait eu lanl de mauvais dans sa vie qu'il n'osait jamais espérer franchement; si brave homme que fût le colonel, si droit, si honnête, cela n'empêchait pas qu'il pût être prévenu.

Avec une aisance qui n'était pas dans sa démarche habituelle, il descendit des hauteurs où demeurait le colonel dans la basse ville; et ce fut aussi avec un sourire engageant qu'il répondit à sa logeuse, qui, pour le saluer, s'était levée dans l'allée où elle cousait et se tenait debout devant sa chaise, respectueusement.

— Bonjour, madame Ravaut.

Madame Ravaut ! Comme il était poli le lieutenant, son lieutenant, car il était bien à elle, son locataire, sa chose. 11 y avait plus d'un an que sa chambre était à louer, et jusqu'à ce jour aucun officier n'en avait voulu: l'un, parce qu'elle était trop près de la caserne, dont il fuyait le voisinage; l'autre, parce que l'hôtesse était une pauvre veuve disgraciée et qu'il exigeait des fenmies chez lesquelles il consentait à loger, la jeunesse, la gentillesse et quelques autres qualités obligées à qui veut avoir pour locataires messieurs les lieutenants et les sous-Ueutenants. Mais M. Bonnet ne s'était pas plus laissé effrayer par le voisinage de la caserne que par les cinquante années de sa propriétaire. La chambre lui avait plu, elle n'était pas chère; deux fenêtres l'éclairaient, l'une au levant, l'autre au couchant; la maison était

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tranquille, il Tavail prise sans exiger davantage. Comment la pauvre femme, pour qui cette location était le repos et la fortune, ne lui eût-elle pas été reconnaissante d'être venu chez elle et dV être resté au lieu de se sauver comme tant d'autres ?

Ce qui avait surtout déterminé Bonnet dans son choix, c'avait été les échappées de vue que Fune de ses fenêtres lui offrait sur les arènes transformées en promenade et, plus loin, sur la vieille tour de Venabre, qui marque aujourd'hui l'emplacement de la ville romaine retournée à la poussière. L'enfant, qui avait passé ses premières années au pied du moulin de son père, au milieu d'une lande, avec l'Océan et ses profondeurs voûtées devant les yeux, était resté dans l'homme. Au lieu de prendre une chambre dans une des rues fréquentées de la ville où il aurait vu tout La Feuillade défiler devant lui, il l'avait choisie de façon à laisser sa rêverie coui-ir après les nuages quand il serait en disposition de rêver. D'amis, il n'en avait point dans cette ville où il arrivait, car Drapier comme Cholet n'étaient et ne seraient jamais sans doute que des camarades. A qui parlerait-il, enfermé entre quatre murs? Pour ceux qui vivent seuls, ce n'est pas seulement sur tel ou tel paysage que s'ouvre une fenêtre : c'est sur le monde entier, le matériel et l'immatériel, le terrestre et le céleste.

Si grande qu'eût été sa misère, il avait toujours

voulu celte fenêtre de la liberté, et toujours il s'était arrangé pour se la donner; mais jamais il n'en avait joui comme en se trouvant en face de ces prairies et de ces vignes, au-dessus desquelles flottait le rayonnement calorique du soleil de midi.

C'est que maintenant il pouvait respirer, s'abandonner sans que les inquiétudes d'une réalité immédiate vinssent, comme pendant ses années de première jeunesse, couper les ailes à ses pensées : ses dettes, le plus cruel de ses soucis et le plus dangereux aussi, puisqu'elles pouvaient l'obliger à donner sa démission, étaient éteintes, et si avec ses deux cent quatre francs par mois, qui constituent la solde des lieutenants de première classe, il ne lui était point permis de se lancer dans une existence de plaisirs, au moins était-il débarrassé des dolmans râpés, des bottes honteusement recousues; la chaîne du boulet qu'il avait traîné était enfin brisée, il allait marcher comme tout le monde, sans la dégaine du misérable, aussi facile à reconnaître que Tétait celle du forçat qui tirait la jambe.

Pourquoi ne rattraperait-il pas le temps perdu : à trente ans, la vie n'est pas manquée; il aimait son métier, il le connaissait, le découragement n'avait point étoufi*é l'ambition et la fierté de son cœur, les espérances de sa jeunesse pouvaient se réaliser, semblait-il, comme les succès de l'École pouvaient revenif.

II n'était point dans sa nature de s'emballer; mais croire que les mauvais jours avaient pris fin. était-ce donc se laisser griser par l'illusion?

Les faits étaient là : le colonel était bien décidément l'homme qu'il avait cru, et La Feuillade était bien aussi la ville que ses camarades lui avaient dit lorsque, forcé par la fièvre de quitter l'Algérie pour revenir en France, il les avait consultés : « Pension à soixante francs, ville aimable. » Et c'était vrai, non seulement pour les soixante francs de la pension, mais encore pour l'amabilité de la ville.

S'il avait vécu jusqu'alors en reclus, ce n'était point qu'il fût ours de nature. Plus que personne, bien souvent, il avait désiré des distractions et des plaisirs dont, plus que personne, il avait été privé, et s'il ne se les était point donnés, c'avait été simplement parce que sa bourse les lui défendait. Dans la comédie, on peut ne pas dîner pour acheter des gants; au régiment, on n a point la liberté de cette économie, et la pension est obhgatoire : qu'on dîne ou qu'on ne dîne pas,i)n la paye, comme on paye les frais généraux que les camarades qui ne sont pas obligés de compter de près s'amusent à augmenter. Pendant cette réclusion forcée, ses camarades lui avaient bien souvent répété, comme autrefois à l'École: a Figure-toi, mon cher... » et, tant bien que mal, il en avait été réduit à « se figurer » ; une salle de bal avec des fleurs et des lumières, la chaipbre

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d'une femme qui a le cœur tendre pour les officiers, cela est assez facile et ne demande pas de grands efforts d'imagination; mais les épaules de M™® X..., les yeux de M"^ Z..., la peau satinée de celle-ci, les cheveux vaporeux de celle-là, ca se voit, ça se sent, et l'imagination n'est rien si elle est tout.

Et justement les chevelures vaporeuses aussi bien que les peaux satinées lui avaient, jusqu'à ce jour, manqué. Où les eût-il trouvées? Elles seraient donc venues frapper à la porte de sa chambre ! Ce n'est pas dans la vie réelle que les choses se passent avec cette agréable facilité : les femmes vont aux vainqueurs, non aux réservés, encore moins à ceux qui se cachent. A la vérité, il avait plus d'une fois rêvé d'amours romanesques dans lesquelles une belle femme au cœur tourmenté et à l'imagination vive, poussée par une intuition, en quelque sorte providentielle, vient trouver chez lui Tamant inconnu qui mystérieusement l'attire. Mais la réalité n'avait pas mis ces rêves en action.

Les femmes qui lui avaient fait signe manquaient d'un cœur tourmenté aussi bien que d'imagination vive ou non vive, et l'amour qu'elles lui proposaient n'offrait rien de romanesque. Comme il était un officier et non un pauvre diable de soldat, un délicat et non une brute, il s'en était tenu aux récits de ses camarades: « Figure-toi, mon cher... »

Mais, à La Feuillade, les conditions n'étaient plus

les mêmes et sa réclusion forcée n allait pas continuer. Il avait même bien débuté, et la soirée passée chez M"^ de Bosmoreau ne lui avait laissé que des souvenirs qui ouvraient d'agréables perspectives, sinon de celles dont Drapier avait parlé en faisant allusion au sac de Julienne, au moins de plus modestes, qui, pour ne pas aller jusqu'au mariage, n'en étaient pas moins agréables; car, ainsi qu'il l'avait dit à Drapier, il n'avait jamais pensé au mariage : les officiers mariés étant pour lui de mauvais soldats, ce qu'il appelait « des rossards » .

Elle était vraiment jolie cette Agnès de Bosmoreau, charmante cette Julienne Dorât, aimable, très aimable cette maison.

Comme il laissait sa pensée s'égarer dans les espaces ouverts devant lui, à la suite de cette Agnès et de cette JuUenne, on frappa, et sans attendre qu'on lui eût répondu une femme entra.

Elle s'était vivement retournée pour fermer la porte, il ne vit pas son visage: petite, alerte et souple, il y avait de la coquetterie et de la prétention dans sa mise, peu élégante, d'ailleurs; mais ce manque d'élégance ne le frappa pas tout d'abord, tant il fut surpris par cette brusque entrée. — Une femme chez lui. Déjà ! Elle se retourna, et ce fut alors seulement qu'il la reconnut : M"™*" Soubirous, la femme du marchand de meubles qui lui louait le mobilier garnissant sa chambre.

Ce n'est pas Thabilude, en effet, à La Feuillade, de mettre en location des chambres meublées : le propriétaire offre la chambre nue et le locataire la meuble à son gré en s'adressant aux marchands, qui lui fournissent le mobilier dont il a besoin moyennant un sou de loyer par jour pour chaque objet; un ht un sou, un malelas un sou, et une pincette un sou également ; il s'établit une moyenne qui, au bout de Tannée, est plus que rémunératrice pour le marchand, et fort coûteuse pour le locataire, qui, en quelques mois, a payé et au delà un objet sans valeur.

— Je viens voir ce qui manque à M. le lieutenant Bonnet, dit-elle avec son sourire le plus engageant, pour qu'il ait une chambre qui lui fasse honneur.

— Mais il ne me manque rien, répondit Bonnet en regardant autour de lui avec conviction.

— Oh!

Et la petite M""^ Soubirous leva au ciel ses mains tremblantes de pitié indignée :

— Mais regardez donc, mon lieutenant, regardez.

En réalité il n'était guère luxueux, ce mobilier auquel il ne manquait rien : un lit en fer avec un sommier et un matelas, une table de toilette en acajou, une table ronde de milieu, quatre chaises foncées en paille, un fauteuil Voltaire; sur la cheminée un bougeoir, au mur un portemanteau auquel étaient

accrochés des uniformes recouverts d'une serge verte.

Le regard de la marchande de meubles en disait long, cependant elle poursuivit :

— Mon lieutenant recevra des amies; à La Feuillade, messieurs les officiers ont des amies facilement; il lui faut une descente de Ut bien moelleuse au pied, en bonne laine, nous en avons de superbes ; il lui faut aussi un miroir à main pour remettre le chignon; on oublie toujours Theure, il faut une pendule avec deux llambeaux de chaque côté ; il faut...

Elle allait continuer son énumération, mais Bonnet l'interrompit en riant.

— Il ne faut rien.

— Comment il ne faut rien, s'écria-t-elle en allant vivement à la fenêtre, prétendez-vous vous contenter de ces petits rideauxde vitrage?Il vous faut des grands rideaux en reps à draper.

— Je vous dis qu'il ne me faut rien, absolument rien.

Elle insista avec volubilité en lui représentant que « les amies » ne pouvaient pas se contenter de cetle simplicité.

Sans se fâcher il rit plus fort, si bien qu'à la fin il fallut qu'elle renonçât à lui imposer sa descente de lit moelleuse au pied et son miroir pour le chignon.

Mais elle ne partit point encore; car, pour elle, si le lieutenant ne voulait pas accepter tout ce qu'elle

lui proposait, c'était simplement parce qu'il n'avait pas d'argent. Alors, il devait être tout disposé à s'en procurer, c'est-à-dire à vendre des vieux uniformes, des galons, un sabre, n'importe quoi .

Cependant, malgré toute son éloquence et son insistance, elle ne parvint pas à le décider.

Quel drôle d'officier ! Elle n'avait jamais vu son pareil : dans la vie, quand on n'achète pas, on vend.

— Allons, je vois aujourd'hui que je ne ferai rien avec mon lieutenant ; mais avant peu, il aura besoin d'une bague, d'une broche, d'un bracelet, de boucles d'oreilles, qu'il pense à moi ; nous avons toujours un assortiment de bijoux neufs ou d'occasion très avantageux... et à crédit.

pensant aux deux sœurs,

lÎQiinet retrouva dans sa

môiiKtire quelques mois

de Drapier, auxquels il

ivailpas luul d'abord

attention, mais

que la réilexion

lui fît paraître

étranges.

«La mère, pour cerlaines raisons, ne compte pas. » Que voulait dire cela? Pourquoi M""^ de Bosmoreau ne comptaitelle pas ? Quellos

raisons l'en empêchaient?

A la vérité, ces raisons ne l'intéressaient pas : c'était aux filles qu'il pensait, non à la mère. Sans doute, la sottise de son mariage lui avait enlevé

toule aulorilé dans un monde prosaïque et bourgeois, où la fortune est tout et où l'amour n'est rien ; s'enthousiasmer pour un bel homme au point de lui sacrifier vingt mille francs de rente, n'est-ce pas pure folie ! et aux yeux des gens de La Feuillade, M""® de Bosmoreau devait être un peu folle, semblait-il.

Cependant il ne s'était pas contenté de cette explication qu'il se donnait lui-même, et sous une impression de curiosité qui cependant n'était pas habituellement dans sa nature, il avait voulu savoir. Ensomme rien n'était plus facile, il n'y avait qu'à questionner Drapier ou sa femme. Justement celleci lui avait fait promettre, en se quittant, de ne pas oublier son jour, qui était le mercredi. Il lui ferait visite, et ce serait une occasion pour parler de M"'"" de Bosmoreau, qui vaudrait mieux que de questionner franchement Drapier, dont il voyait déjà le sourire railleur comme il entendait ses exclamations : (c Ah! ah! la belle Agnès produit son effet obligé. » Il n'était point d'humeur farouche et supportait volontiers la plaisanterie, mais à condition pourtant que ce ne fût point à propos de femmes. Il eût été mal à l'aise qu'on supposât que JuUenne et Agnès eussent produit sur lui « leur effet », comme disait Drapier, car dans sa position il y eût eu plus que du ridicule à laisser croire qu'il pensait à se faire aimer par l'une ou par l'autre des deux jeunes

LP: LIKl'TKNANT RONNKT 01

filles, celle qui avait trente mille francs de rente, aussi bien que celle qui n'avait que cent mille francs de dot. Ce n'était pas en vue d'un beau mariage qu'il s'était fait soldat : il eût été profondément humilié d'avoir de pareilles visées, et plus encore qu'on pût l'en croire capable.

11 avait été un peu étonné que la femme d'un lieutenant eût un jour de réception comme la femme d'un général ou d'un colonel ; mais ignorant l'origine de M"*° Drapier et ne sachant rien de la misère de son intérieur, il s'était dit que ces réceptions du mercredi étaient sans doute une conséquence obligée de sa situation de fortune ; la femme d'un lieutenant n'est rien, riche elle est ce qu'elle veut être.

Comme il n'avait pas eu le temps de ftiire une nouvelle visite à M'"*" Drapier, qui n'était pas à La Feuillade lorsqu'il s'était présenté chez elle une première fois, il fut surpris qu'on lui indiquât le troisième étage . Un troisième étage dans une maison qui n'en avait pas quatre, c'était vraiment bien modeste pour une femme qui recevait.

Il monta un escalier en carreau rouge avec bordure de chêne ; devant les portes de chaque palier un paillasson. Décidément, c'était plus (\uo de la modestie.

A son coup de sonnette ce fut un soldat, l'ordonnance de Drapier, qui lui ouvrit la porte. L'antichambre était digne de l'escalier; même carreau

rouge, même peinture verte aux murs, pour tout meuble un coffre en bois noir et une console autrefois dorée ; mais sur cette console s'épanouissait, dans un vase en barbotine, un gros bouquet de fleurs et de plantes aquatiques, des spirées, des iris, des roseaux à quenouille et à plumet, qui égayait cette pièce nue et lui donnait un accent personnel.

— M. le lieutenant Bonnet, annonça Tordonnance en ouvrant la porte.

Bonnet, qui n'était point fait à ces nobles façons, crut qu'il entrait dans un salon plein de personnages importants; il fut surpris de n'apercevoir que la seule M""® Drapier assise au coin de sa cheminée, dans l'attitude d'une femme qui attend. Elle était en toilette parée, avec un petit bouquet de roses sauvages au corsage. Dans le salon se voyaient partout des fleurs des champs, sur la cheminée, sur la table, dans les encoignures ; le piano était ouvert avec de la musique sur le pupitre, des albums étaient disposés dans un désordre plein d'art, sur la table et sur une petite étagère en peluche orange ; bien que la pièce fût exposée au plein nord, des rideaux étaient savamment drapés sur des stores, de manière à ne laisser pénétrer qu'un demijour... distingué.

Elle ne se leva point pour recevoir Bonnet, mais un sourire de satisfaction orgueilleuse épanouit si

LE LIECTKNANT DONNKT 93

complètement son visage, qu'elle sembla venir à lui

confuse de joie.

— Comme vous êtes aimable d'avoir pense que

c'était mon jour, dit-elle en lui tendant sa main

gantée.

Et sa voix frémissait comme sa main.

Il la regarda tout surpris, se demandant comment une simple visite à une femme le jour où celle-ci était chez elle pour tout le monde pouvait causer une telle satisfaction .

C'est qu'il ne savait pas que, pour M"'^ Drapier, son salon et son jour étaient toute sa vie. Fille de paysan, mais élevée gratuitement dans un couvent à la mode où une de ses tantes était religieuse, elle avait pris au contact de ses camarades des idées de grandeurs mondaines et d'ambition que le mariage seul pouvait réaliser : elle vivrait à la ville, elle irait dans le monde, elle recevrait, on parlerait de ses toilettes et de ses succès.

De dix-huit à vingt et un an, lorsqu'elle était rentrée à la maison paternelle, elle avait vécu de ces rêves. A la vérité, le milieu dans lequel elle se trouvait était peu fait pour leur donner une haute volée, mais elle ne voyait pas ce niilieu, pas plus que la coiffe de sa mère, les sabots de son père, et le tas de fumier sur lequel il fallait marcher pour entrer dans la maison : ce tas de fumier était champêtre, cette coiffe était patriarcale ; les travaux des

champs ont leur poésie, à condition qu'on les regarde de loin, ce qui était son cas. Pour rien au monde elle n'eût ramassé les œufs dans le pondoir, ou touché au manche d'un râteau.

Dormant la grasse matinée, elle se mettait en toilette aussitôt levée et restait dans sa chambre, à laquelle elle avait, avec presque rien, donné un aspect d'élégance .et de bien-être, ce qu'elle appelait une (( tournure mondaine ». Là, les rideaux clos l'été, devant le feu l'hiver, elle lisait les quelques livres qui formaient le fonds de sa petite bibliothèque et de temps en temps, quand elle pouvait se le procurer, un roman en vogue, ou bien le Journal de mode, auquel elle était abonnée et dont elle apprenait par cœur les descriptions de toilette et les indiscrétions sur le monde de la haute vie. Fatiguée de la lecture, elle achevait d'interminables lettres à deux ou trois de ses anciennes camarades de couvent qui avaient comme elle le besoin d épancher leurs espérances.

Quand elle consentait à sortir de cette chambre pour aller voir son père et sa mère travailler à leurs foins ou rentrer leurs blés, c'était gantée jusqu'au coude, voilée de gaze épaisse, la tête abritée par une belle ombrelle rouge qui effrayait les bœufs. Avec cela, bonne fille cependant, affectueuse pour ses parents comme s'ils n'avaient point parlé patois, mais férue de ses idées de grandeur bourgeoise, au point

LK LIKPTKNANT HONNKT 9:i

de refuser trois ou quatre mariages pour elle superbes. Comment se fût-elle résignée à être la femme d'un paysan, si riche qu'il fût; à vivre aux champs ou dans un bourg? Il lui fallait la ville et pour le moins une préfecture, car elle mettait une sage modération dans ses ambitions el n'exigeait point l'impossible : Bordeaux ou Toulouse.

Quand le lieutenant Drapier était venu loger à la ferme, tout couvert de poussière, elle avait commencé par ne pas faire grande attention à lui, un lieutenant ! Mais lorsqu'il s'était montré empressé et galant auprès d'elle, le simple lieutenant était devenu un mari, possible dans le présent, enviable dans l'avenir : femme d'un colonel, d'un général ! Elle avait changé d'attitude et le mariage s'était fait.

— Nous aurons un salon.

— Tout ce que vous voudrez.

— Nous recevrons.

— Tous ceux que vous voudrez.

— il sera en tapisserie de Beauvais I

— Va pour du Beauvais.

C'avait été une affaire d'organiser ce salon. Le mari n'avait que des dettes avouées, ou à peu près, le lendemain de son mariage; au lieu des trente mille francs de dot qu'elle devait apporter, la femme avait pour tout capital dix-huit cents francs que ses parents, en se saignant aux quatre veines, avaient

pu lui donner. Comment, avec cela, meubler un salon, quand Uuil d'autres besoins criaient Turgence immédiate. Cependant elle en était venue à ses fins. Dans la période de la lune de miel, son mari n'avait rien à lui refuser, et d'ailleurs il comptait encore sur sa dot. D'autre pari, elle était si peu exigeante pour tout le reste, qu'elle ne demandait rien autre chose : son salon, rien que son salon.

Elle l'avait eu, peu brillant, peu confortable surtout, des petits meubles dépareillés, sortant des magasins de nouveautés, où les peluches de couleurs fausses étaient mêlées à des imitations de toutes sortes de choses : un canapé faisant vis-à-vis à la cheminée, deux fîiuteuils, quelques chaises de formes bizarres, un guéridon, une étagère, aux fenêtres des stores à l'italienne en andrinople, qui faisaient la pièce toute rouge. Son grand désir avait été un piano, mais ne pouvant Tacheter, elle l'avait loué, et si ses notes étaient un peu fêlées, sa caisse en palissandre n'avait pas mauvaise figure.

Quand tout avait été prêt, elle avait fait ses visites et naturellement on les lui avait rendues. Quelle joie en voyant réunies chez elle la baronne La Hontan et M"^ Maupec, la sous-préfète, assises l'une à côté de l'autre sur le canapé, la comtesse de La Gène vrais, M"® Collas, enfin tout La Feuillade; on manquait de sièges. Quel triomphe pour la paysanne! Elle était l'égale de ces femmes. Jamais elle n'avait aussi ten-

LK I.IKUTKNANT lîONNET 97

drement aimé son mari que ce jour-là, et ce fui avec un élan passionné qu'elle le serra dans ses bras quand ils se trouvèrent en tête h tète. Que ne feraitelle pas pour lui prouver sa reconnaissance! Qu'importait qu'il n'y eût qu'un pauvre lit en fer et deux chaises dans sa chambre de jeune mariée, une table boiteuse en bois blanc dans sa salle à manger; elle avait son salon et son jour.

Mais les mercredis suivants n'avaient pas ressemblé à celui-là, les sièges n'avaient plus manqué, c'étaient les visiteurs et les visiteuses ; vainement elle avait attendu de trois à sept heures, personne n'était venu : on avait rendu à la femme du lieutenant sa visite de noces, mais qu'irait-on faire chez elle? La baronne La Hontan n'allait pas se commettre ainsi, la sous-préfète avait bien d'autres visites à rendre, et indispensables celles-là à la marche du gouvernement.

Pendant les premiers mercredis, Drapier était resté avec elle; mais quand il avait vu qu'on ne venait pas ou tout au moins qu'on ne venait guère, il était retourné au café, où il passait son temps plus agréablement à jouer au bezigue ou aux dominos, et surtout plus utilement, car il était assez fort à ces deux jeux pour ne perdre que rarement.

Alors elle avait attendu seule, sans se décourager, avec une patience résignée qui était le fond même de son caractère sans révolte, sans aigreur et sans plaintes : avec le temps elle réussirait.

98 Î-K r.TEUTENANT ROXNKT

Dès midi, elle faisait le ménage de son salon aussi coquettement qu'il lui était possible, puis elle s'habillait pour être prête à s'installer dans son fauteuil à trois heures. Alors elle attendait, l'oreille aux aguets, écoutant les bruits de l'escalier; on montait, c'était pour elle sûrement; non, ce serait pour plus tard.

Et de temps en temps elle jetait un regard mélancolique sur les fleurs qu'elle avait arrangées dans tous les vases dont elle disposait, se demandant si personne ne les verrait. Elles lui coûtaient tant de peines et de fatigues. Ne pouvant pas les acheter comme tout le monde chez les fleuristes de la ville > elle allait elle-même les cueillir le mardi dans les prés, le long des haies ou à travers champs. Au printemps le choix était abondant, en été plus restreint, en hiver plus difficile encore. Mais rien ne l'arrêtait, sa course était plus longue, voilà tout. Et dans l'après-midi ses voisins la voyaient revenir, portant à pleine brassée sa récolte de fleurs ou de feuillages verts, selon la saison.

Lvs duno fois elle s'élait

-- - :" demandé si Bonnet se

souviendrait qu'elle lui ;nail

indiqué

son

ur,

mais ja-

nais elle n'aurait

••e fier au pressenli-

mait qui lui disait qu'elle le

verrait. Elle avait été si souvent trompée par ses pressentiments. Elle avait tant de fois attendu la visite de gens qu'elle était certaine de voir chez elle, et qui cependant n'étaient jamais venus.

A la vérité, son mari et Bonnet avaient été camarades d'Ecole, et de là étaient nés des liens d'intimité entre eux, mais Cholel aussi avait été un camarade, et cependant elle pouvait compter les fois où il avait daigné venir.

Par son mari elle avait souvent entendu parler de Bonnet comme il ne parlait de personne, de son intelligence, de sa droiture, de sa fierté, et aussi de la mauvaise fortune qui lavait poursuivi; mais, pour avoir les qualités qui font le bon officier ou le galant homme, il n'en résulte pas qu'on a des goûts mondains; et c'était à ce seul point de vue qu'en ce moment elle avait à s'occuper de Bonnet.

Quand elle avait entendu un pas hésitant dans l'esciilier, celui de quelqu'un qui vient dans une maison pour la première fois, elle n'avait pas cherché : c'était lui ! De là son accueil.

11 y eut un moment de silence lorsqu'il se fut assis sur le siège qu'elle lui avait indiqué près d'elle, car ne se trouvant pas à l'unisson de la joie qu'elle montrait, il n'osait rien dire de peur de lâcher quelque fausse note. Cette jeune femme à l'air doux et ipélancolique, qu'il avait vue si rudement secouée par son mari, lui avait inspiré une certaine sympathie, et il eût

été fâché de la peiner. C'était assurément parce qu'il avait été le camarade de Drapier qu'elle était si satisfaite de le voir, et cela révélait un amour dont il était touché: l'un si dur, lautre si tendre! Pauvre petite femme! Il allait s'observer et ne rien dire de ce mari aimé qui pût l'atteindre dans son amour.

Mais, à sa grande surprise, ce ne fuf pas de Drapier qu'il fut question comme il l'avait supposé, ce fut de lui :

— Comment trouvez-vous La Feuillade ?

La question s'imposait ; pour Bonnet, elle étail d autant plus heureuse qu'elle conduisait tout naturellement à M"® de Bosmoreau et à ses filles; il n'avait qu'à laisser venir.

Mais il eut à attendre assez longtemps, car ce n'était pas seulement pour la gloire d'avoir quelqu'un dans son salon que M""^ Drapier tenait à son jour de réception, c'était aussi pour le plaisir de la conversation.

Cette fille de paysans n'avait pas perdu son temps au couvent : elle avait travaillé, appris, et son esprit ouvert s'était vite façonné; elle savait raisonner, elle savait causer, et ce qu'elle ignorait elle le devinait avec une subtilité, une finesse et en même temps un sens droit qui eussent charmé un mari autre que le sien. Malheureusement, Drapier reportait sur sa femme toute la responsabilité des embarras qui l'accablaient, et il lui faisait payer par l'indifférence ou

i02 LE LIEUTENANT HONNET

la dureté les trente mille francs qu'elle n avait pu payer en espèces réelles. Ce n'était pas avec un mol spirituel de sa femme qu'il pouvait, le premier du mois, répondre au capitaine-trésorier, quand celui-ci lui retenait les sommes qui grevaient son bordereau de payement, pas plus que ce n'était par une de ses réflexions ingénieuses qu'il pouvait renvoyer les créanciers dont les réclamations et les plaintes le harcelaient jusqu'à son café : un mol spirituel, une réflexion ingénieuse, un doux sourire, cela ne lui mettait pas en poche les douze ou quinze cents francs de rente sur lesquels il avait compté, et dont il avait si grand besoin.

C'était ce besoin incessant, cette poursuite des créanciers, quiFaigrissaient et l'exaspéraient contre sa femme; elle l'avait perdu, quand il avait cru qu'elle le sauvait; et bien qu'elle écoutât ses reproches avec une douce résignation, bien qu'elle ne se révoltât jamais sous la main qui lui meurtrissait le cœur, il ne pouvait pas lui pardonner : c'était sa faute, la faute de sa folle vanité de fille ambitieuse, s'ils souffraient de la misère, si sa position était menacée, si son avenir était compromis, si un jour ou l'autre on l'obligeait à donner sa démission, car le colonel Bayon était impitoyable pour ses officiers endettés ; c'était et ce serait parce qu'il avait eu la faiblesse aveugle de se marier. « Si je n'avais pas fait cette bêtise! » répétait-il dix fois par jour; et jamais elle n'avait répondu

T.K LIP:rTEXANT BONNET {Oi\

que leur situation serait moins difficile si elle n'était pas chargée (les lourdes dettes contractées avant « cette bêtise » . Avec la solde elle eût fait marcher son ménage, elle se fût habillée, elle eût assuré à son mari une tenue décente ; mais que pouvait-elle avec le peu qu'il lui apportait quand le terrible capitaine Bontemps avait prélevé les retenues.

Précisément parce qu'elle avait été durement rabrouée par son mari devant Bonnet, elle était bien aise de montrer à celui-ci qu'elle n'était pas la pauvre créature qu'il avait dû supposer : les sujets ne manquaient pas; en plus de la ville, elle avait le régiment, et surtout les femmes des officiers.

— Comment, vous n'avez pas trouvé chez elle la baronne La Hontan? Il faut v retourner.

— Ce spir même, en sortant de chez vous.

— C'est la bonne heure; de six à sept elle reçoit tous les jours, ce qui est plus chic que d'avoir comme nous un jour par semaine, et vous savez qu'elle a la prétention d'être la plus haute personnification du chic qui était à la mode il y a vingt ans, le chic Metternich, qu'elle a conservé dans toute sa pureté et qu elle copie au point de chercher à ressembler à la princesse dont elle imite les toilettes et les manières, et très exactement, très fidèlement, disent les gens d'un âge avancé qui ont vu ces temps éloignés. Elle n'aura pas dit trois phrases qu'elle vous exprimera son regret qu'il n'y ait plus de cour et vous laissera

entendre qu'elle y brillerait autant par son esprit que par sa grâce, et surtout par son... chic. Vous allez la trouver étendue sur une chaise longue, montrant ses pieds, qui sont ce qu'il y a de mieux en elle. Quand vous serez là depuis cinq minutes, le baron fera son apparition, le front penché en homme que le travail accable. Elle lui tendra la main comme si elle le . voyait pour la première lois de la journée et lui dira une phrase qui est toujours la même : « Bonjour, Théo, vous allez bien? » A quoi il répondra par une phrase qui ne varie jamais non plus : « Très bien, et vous, baronne, vous avez passé une bonne nuit? » exactement comme si, cette nuit, ils ne la passaient pas dans la même chambre et, ce qui est mieux encore, dans. le même lit. Pour la première fois, cela vous amusera, et, à vrai dire, plus que ses dîners, bien qu'elle les fasse faire par les jeunes cuisiniers qu'elle accapare pour son service particulier, quand ils arrivent au régiment et qu'ils ne se sont pas encore gâté la main.

Elle regardait Bonnet sourire, et un regret se mêlait à la joie de son petit succès : pourquoi son mari n'élait-il pas présent, il verrait qu'elle n'éUiit pas tout à fait la femme nulle qu'il croyait. Bonnet, de qui il disait tant de bien, n'était point un sot, et il riait.

Elle était trop bien encouragée pour ne pas continuer ; après la femme du heutenant-colonel, vint celle

LK LIKI:TKNâNT HONNKT 105

(lu commandant du balaillon auquel appartenait Bonnet, M""* Collas; puis colle du capitaine de sa compagnie, M™® la comtesse de LaGenevrais.

— S'il m'est permis de vous donner un conseil, soyez circonspect avec M""® Collas, et n'oubliez pas que c'est d'elle que la baronne La Hontan, qui nous baptise tous de surnoms drolatiques, a dit qu'au lieu d'enlever les taches qui peuvent ternir la réputation de quelques femmes des officiers du régiment, comme son nom l'y oblige (la Benzine Collas), — elle en ajoute de nouvelles et en jette sur celles qui n'en ont jamais eu. Quant à M™® de La Genevrais, ne vous laissez pas tromper par son abord un peu froid ; au fond, c'est une très bonne et très excellente femme, je dirais volontiers la meilleure des femmes ; malheureusement, bien qu'elle soit, comme son mari, d'une grande naissance, elle est pauvre, très pauvre, puisqu'ils n'ont que la solde du capitaine pour vivre, et c'est là ce qui lui impose sa froideur : on permet tout à ceux qui ont de la fortune, on exige tout de ceux qui n'en ont pas; si M""® de La Genevrais était trop aimable avec nous, on dirait qu'elle s'abaisse ; c'est pour cela que tout en étant très polie, affectueuse même avec les femmes des officiers du régiment, elle garde ses distances.

Si intéressants que fussent ces portraits des femmes de ses camarades. Bonnet n'oubliait pas M"® de Bosmoreau ; c'était pour elle qu'il était venu, non

i06 LE LIEUTENANT BONNET

pour la baronne La Hontan ou pour la comtesse de La Genevrais.

— Puisque vous connaissez si bien celles avec qui je vais me trouver en relations, permettez-moi donc de vous demander ce que signifient quelques mots de Drapier sur M"^ de Bosmoreau que je n'ai pas compris et qui depuis me sont revenus : Pourquoi ne compte-t-elle pas? Comment sa tête n'était-elle pas très solide lors de son second mariage ?

Elle le regarda assez longtemps, puis avec un sourire :

— Elle vous intéresse, M"*® de Bosmoreau ? demanda-t-elle.

— Elle m'inspire de la sympathie. Je trouve cet intérieur, avec la grand'mère, la mère et les deux filles, dans le joli cadre qui l'entoure, tout à fait curieux.

— Vous en avez rêvé ? demanda-t-elle en accentuant son sourire.

— C'est beaucoup dire, au moins j'y ai pensé.

— C'est quelque chose ça, mais ce n'est pas assez ; il faut y penser un peu, beaucoup, passionnément.

— A M""® de Bosmoreau ?

— Mais non, à ses filles.

— A toutes les deux?.

— Mais non, à lune ou à l'autre.

— Voilà l'embarras !

— Depuis notre soirée chez M°*® de Bosmoreau,

LE LIEUTKNANT RONXKT 107

nous avons souvent parle de vous, Edmond et moi, à vrai dire nous n'avons parlé que de vous ; vous savez quelle est la passion d'Edmond pour ses camarades d'École, et, de tous ses camarades, vous êtes celui sur qui il a bâti le plus d'espérances.

— Il est bien bon, mais si vous le voulez, nous mettrons « le plus de châteaux en Espagne ».

— Je maintiens « espérances », car elles reposent sur un terrain solide, fait de l'estime et de la confiance que vous lui avez inspirées. Enfin il croit à un bel avenir pour vous, et il trouve qu'un bon mariage le servirait grandement C'est pour cela que nous avons arrangé ce mariage.

— Et avec laquelle, je vous prie? demanda-t-il en riant.

— Nous ne sommes pas d'accord : Edmond désire Agnès, moije voudrais Julienne. Certainement Agnès est une très belle fille, brillante, éblouissante, faite pour séduire, je le reconnais comme tout le monde ; mais, pour être moins tapageur, le charme de Julienne n'est pas moins réel. Notez que je ne me place pas au point de vue de la fortune, et que je ne préfère pas Julienne uniquement parce qu'elle est riche, tandis qu'Agnès ne l'est pas, bien que cette considération, à mérites égaux, ait son poids. Non, je trouve que, justement, les mérites des deux sœurs ne se balancent pas, et que ce sont ceux de Julienne qui l'emportent. Vous demandiez tout à l'heure pourquoi

108 LE LIEUTENANT HONNET

M""® de Bosnioreau ne compte pas? Parce que la pauvre femme a la tête dérangée, sinon assez pour qu'on puisse soutenir qu'elle est folle, en tout cas de telle sorte qu'elle est incapable de suivre une volonté raisonnable : quand vous la connaîtrez, vous la verrez tout à coup et sans motif laisser partir un petit éclat de rire avec un visage calme, ou bien s'interrompre en vous parlant : « Laissez-moi, je vais vous dire des bêtises. » Dans ces conditions, avec sa grand'mère paralysée par la surdité, avec sa mère privée de volonté, Julienne a pris en main la direction de la maison et s'est faite mère de famille : la façon dont elle s'acquitte de son rôle vous a certainement montré ce qu'il y a en elle d'intelligence, de cœur, de bonté, de sérénité. Ce sont ces qualités qui me font préférer Julienne malgré la beauté d'Agnès. Et ne soyez pas surpris que j'aie pensé que vous puissiez devenir son mari. A La Feuillade, il n'y a personne qui soit digne d'elle, puisque personne jusqu'à présent ne l'a décidée à se marier, vous arrivez...

— Mais je n'arrive pas avec la pensée de me marier, que je n'ai jamais eue ; d'ailleurs je n'arrive pas seul, Derodes aussi fait son entrée à La Feuillade.

— Je n'ai pas à m'occuper de M. Derodes ; il n'est ni le camarade ni l'ami d'Edmond, et d'ailleurs avec une fortune comme la sienne, Agnès et même Julienne ne seraient que de bien pauvres partis pour lui. Maintenant n'allez pas vous imaginer que si j'ai

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arrangé ce mariage pour vous, c'est que je suis une marieuse de profession. C'est la première fois que je me mêle de mariage, et l'idée ne m'en est venue que par ce qu'Edmond m'a dit de vous quand vous lui avez écrit pour lui demander des renseignements sur La Feuillade. Elle s'est confirmée quand je vous ai vu. Bien entendu, je ne sais si vous l'adopterez et je ne me permets pas de vous le demander. Mais si jamais vous avez besoin d'une confidente, je suis là ; ce n'est pas un rôle de premier plan et qu'on se dispute ordinairement ; je serai heureuse de le prendre si vous me le donnez.

LE fut le samedi soir que Bonnet el Derodes, accomi pagiiés de Cliulel , qui avait voulu ' remplir les foinMiuiis d'introducteur, allèrent taire visite h M."" de Bosmorcau.

Ils la trouvèrent avec sa mère et ses filles sur la terrasse, où, chaque jour, dans la bonne saison, elles passaient la soirée. Le long du mur à balustres s'alignaient des sièges de jardin entre les orangers, et sur une table était posé un plateau avec des verres. C'était là, en effet, qu'elles recevaient ordinairement les amis qui venaient les voir à cette heure, et l'endroit, par un beau jour, était à souhait pour le repos et la causerie; adossé au magnoHa, dont les branches étalées formaient une voûte de feuillage et de fleurs

412 LE LIEUTENANT Ï30NNET

parfumées, on avait devant les yeux et à perte de vue la vallée, d'où montait la fraîcheur du soir.

Comme les trois officiers allaient prendre des chaises, Julienne s'adressa à Bonnet :

— Ne préférez-vous pas que nous rentrions ? demanda-t-elle.

— Il me semble que nous sommes très bien ici, répondit-il, un peu surpris de cette question.

— Ces messieurs et nous, oui sans doute, mais vous, monsieur, qui arrivez d'Afrique, ne craignezvous pas le froid du soir ? Quand nous avons appris que c'étaient. les fièvres qui vous avaient forcé de quitter l'Algérie, nous nous sommes reproché de vous avoir fait danser une partie de la nuit en plein air.

Bonnet, qui n'avait jamais été gâté par les attentions et les prévenances, fut touché de celte sollicitude :

— Ne dérangez personne pour moi, je vous prie, mademoiselle, je n'ai rien à craindre du chmat de La Feuillade; il est probable que si j'avais commis ailleurs l'imprudence de danser une partie de la nuit en plein air, je l'aurais payée d'un bon accès de fièvre ; mais ici, la fraîcheur du soir, sans rosée et sans humidité, ne m'est pas contraire ; je serais fâché de ne pas jouir de cette belle vue dont j'ai rêvé.

— Vraiment !

T.E r.lEUTKNAXT BONNET 113

— Celte soirée était si charmante dans son cadre original au milieu de ce vieux cloître, avec la verdure, les lanternes et la lumière de la lune qui blanchissait les fenêtres, que tout cela m'a rempli l'esprit.

La vieille M"*® Amilhau écoutait Bonnet comme si elle pouvait l'entendre, le regardant dans les yeux avec un vague sourire.

— Vous ne vous êtes pas trouvé indisposé après notre soirée? demanda-t-elle.

— Pas du tout, madame.

Mais ce ne fut pas la réponse que Julienne écrivit sur le carnet de sa grand'mère : « M. Bonnet dit qu'il en a rêvé. »

La physionomie deîVI'"'' Amilhau, toujours grave, s'épanouit :

— Eh bien ! on fera en sorte de vous en offrir d'autres, dit-elle avec bonne grâce; je tacherai d'ici là de donner un peu de souplesse à mes doigts.

Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, Derodes et Cholet s'étaient assis devant M""® de Bosmoreau et devant Agnès, mais en tournant le dos à la balustrade, de sorte que Bonnet se trouvait vis-à-vis d'Agnès : c'était la première fois qu'il la voyait à la lumière du jour, et soit qu'il se fût laissé influencer par ce qu'on lui avait dit d'elle, soit que les dernières lueurs du couchant qui l'éclairaient missent en pleine

valeur sa beauté, l'impression de la realité lut beaucoup plus vive que ne l'était celle du souvenir : quelle jolie fille vraiment ! En parlant à Derodes, son teint s'était animé, on voyait le sang velouler de rouge sa peau satinée et ses yeux bleus lancer des éclairs; combien brillante ainsi et éclatante difleraitelle de sa sœur, si douce et si calme; certes, il ne changeait pas de sentiment sur Julienne, mais Agnès Téblouissait, et la regardant sans parler, il se répétait tout bas :

— La jolie fille ! la jolie fille !

Bientôt la conversation devint générale, car si Agnès paraissait vouloir accaparer Derodes, il semblait qu'elle ne permettait pas à sa sœur de garder Bonnet ; il fallait qu'ils fussent à elle tous les deux et même tous les trois : Derodes et Cholet n'ayant jamais été en Algérie, elle fit parler Bonnet de la vie des villes et de celle du désert en Afrique.

— Avait-il tué beaucoup d'Arabes ? avait-il rapporté une collection d'armes ?

Comme il était tout à son récit, il crut remarquer que les mains de M.^^ de Bosmoreau étaient agitées par un tremblement bizarre : tout à coup, elle jetait les bras en avant, puis, quant elle les reposait sur ses genoux, ses doigts se fermaient ou s'allongeaient avec des mouvements involontaires; alors Julienne se leva, et prenant le bras de sa mère, elles s'éloi-

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gnèrent toutes les deux, tandis qu'Agnès, sans se déranger, le priait de continuel'.

Il continua donc, mais il n'avail dit que quel(]ues mots quand il entendit un éclat de rire strident partir du côté où M"*" de Bosinoreau et Julienne avaient disparu ; si M"® Drapier ne lui avait pas parlé de ce rire, il se serait assurément interrompu, mais, étant prévenu, il ne laissa paraître aucune surprise et continua son récit comme s'il n avait rien entendu .

Julienne fut assez longtemps sans revenir; quand elle reparut elle était seule.

Bonnet et Cholet, qui connaissaient la maladie de M"*' de Bosmoreau, ne dirent rien ; mais Derodes, qui l'ignorait, crut devoir adresser quelques paroles de sollicitude à Julienne, qui, sans embarras, répondit que sa mère, un peu souffrante, s'était mise au lit, et ce fut tout.

Naturellement, la visite des oflîciers se trouva abrégée, et malgré l'insistance d'Agnès, qui voulait les retenir, ils se retirèrent.

— Pourquoi n'as-tu pas ramené maman avec toi? demanda Agnès à sa sœur lorsqu'ils furent partis.

— Elle était réellement fatiguée.

Agnès fît une moue mécontente, et sans en dire davantage elle monta à sa chambre, mais ce ne fut pas pour se coucher; poussant un fauteuil jusqu'à la

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fenêtre, qui était grande ouverte, elle s'allongea nonchalamment et resta là engourdie dans la mollesse du soir.

Au bout d'une demi-heure environ, Julienne vint la rejoindre.

— Que fais -tu là ? lui demanda- 1- elle affectueusement.

— Rien.

— Tu rêves?

— Oui et non.

Prenant une chaise, Julienne s'assit auprès de sa sœur.

— Comment le trouves-tu ? dit-elle.

— Et toi ?

— Très bien, tout à fait bien; la seconde impression a confirmé la première ; c'est un homme que toute jeune fille doit désirer pour mari...

— N'est-ce pas?

— Tu Taccepterais donc, s'il te demandait? Agnès se mit à rire :

— S'il me demandait ...

— Tu es assez jolie, il me semble, et, d'autre part, il me semble aussi que s'il est en situation de se marier, ce mariage serait assez avantageux pour le tenter.

— Alors, c'est de M. Bonnet que tu parles ?

— Et de qui veux-tu que ce soit? demanda Julienne stupéfaite.

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— Comme c'est toi ! s'écria Agnès. Ah ! comme c'est toi !

Julienne la regarda interdite.

— Comment, dit Agnès en riant, lu t'imagines que je vais penser à un homme qui n a rien, quand, près de lui, j'en vois un autre qui a un nombre respectable de millions !

— M. Derodes?

— Pourquoi pas?

— Tu as cru que je te parlais de M. Derodes !

— Et pourquoi ne l'aurais-je pas cru ; si je suis assez jolie pour M. Bonnet, ne le suis-je point assez pour M. Derodes? Diras-tu cela?

— Il ne s'agit pas de la beauté, il s'agit de la fortune; M. Derodes est, dit-on, un fils de famille très riche...

— Société des verreries et manufactures de glaces d'Ostrevent, dix fours de fusion, verres à vitres de toutes espèces ; fabrique de glaces polies, étamées et argentées; fabrique de produits chimiques; voilà la raison sociale Derodes et C'°. Tu vois que je la connais bien, et tu dois comprendre alors que je préfère M. Derodes à M. Bonnet, fils d'un meunier.

— Oh ! Agnès 1

— Quoi ! Agnès. M. Derodes n'est-il pas un honame que toute jeune fille doit désirer pour mari . . . surtout quand elle n'a pas le sou.

— Il me semble que sans le sou n'est pas ton cas. Agnès se leva vivement, et venant à sa sœur,

elle l'embrassa :

— Ne crois pas que j'oublie ce que tu fais pour moi et que je ne t'en sache pas gré; je n'imagine pas de sœur meilleure que toi, je n'en ai jamais vu de plus généreuse. Mais ce n'est pas parce que tu fais quelque chose pour moi, beaucoup même, que de mon côté je ne dois rien faire. Laisse-moi chercher un mariage qui réalise mes désirs, mes rêves si tu veux, et qui me donne l'existence qu'exigent mes goûts et mon éducation.

— Où le trouver, ce mari ? Montre-le-moi et sois sûre que je t'aiderai.

— Justement je te demande de ne* pas m'aider et de me laisser libre, car nous n'avons ni les mêmes idées, ni les mêmes exigences : ainsi, quand je te parle mariage, tu me réponds mari; comment veuxtu que nous nous entendions?

— Tu me fais peur.

Agnès se mit à rire :

— Compte un peu combien de fois déjà je t'ai fait peur, et compte aussi les accidents... graves qui me sont arrivés, tu verras que lu peux avoir confiance. Pour avoir quatre ans de plus, pour être ma grande sœur, il ne faut pas croire que je suis une petite fille. Je reconnais que, pour les choses de la vie et pour tout ce qui est aflaire, tu es mon aînée et de beaucoup,

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mais pour le mariage nous sommes du même âge, el je crois même que Taînée c'est moi. Ce sont les heures vécues qui font la vie n'est-ce pas, non les autres. Eh bien! il n'est pas une heure, depuis que je ne suis plus une enfant inconsciente, où je n aie pensé au mariage en général, et au mien particulièrement, très particulièrement. C'est pour cela que tu m'as vue si ferme à refuser les mariages que tu m'as proposés jusqu'à présent, bien plus parce qu'ils ne s'accordaient pas avec mes idées que parce que les maris me déplaisaient. Je n'avais aucun reproche à adresser à Jacques Civiel ; mais il était commerçant, et je ne serai jamais la femme d'un homme qui vend quelque chose. 11 n'y avait rien à dire contre M. Dameron ; mais il était procureur de la Répubhque, et le temps n'est plus où une fille avisée* épouse un fonctionnaire qui, demain, peut-être, sera révoqué pour une raison quelconque ou sans raison; quel parti veux-tu qu'une femme tire d'un homme qui, devenu magistrat parce qu'il était mauvais avocat, retombe avocat?

Elle dit cela d'un ton dogmatique qui fit sourire JuUenne.

— Crois-tu donc,. continua Agnès, qu'une fille qui veut se bien marier n'apprend pas à connaître la vie et même la poHlique? Le monde marche ; ce qui était bien il y 9 vingt ans est impossible aujourd'hui. Par le temps qui court, il n'y a que trois sortes de fonc-

tionnaires que la fille avisée dont je parle puisse épouser : Tingénieur, le professeur et Tofficier; fille de soldat, c'est le soldat que je préfère, et c'est pour cela que j'ai décidé que M. Derodes serait mon mari; il a la position et il a la fortune.

— Il n'a que trop de fortune.

— Cela n est pas pour me déplaire, dix fours de fusion, verres à vitres, glaces, produits chimiques, ma fierté ne va pas jusqu'à reprocher aux parents de mon mari de vendre quelque chose, surtout quand ils gagnent de l'argent, beaucoup d'argent; ce sera le beau-père, noble, d'ailleurs, qui sera commerçant ; nous, nous serons commandant, colonel, général, et j'aurai l'agréable vie d'une femme d'officier... qui est riche.

— Et si M. Derodes ne veut pas se marier ?

— C'est à voir : l'histoire rapporte, n'est-ce pas, que des hommes qui ne voulaient pas se marier se sont souvent mariés sans le vouloir, et même sans trop savoir comment ils ont été entraînés; pourquoi M. Derodes ne ferait-il pas comme eux? Je ne serais pas la première fille pauvre qu'un homme lîche aimerait et épouserait, il me semble.

Julienne resta un moment sans répondre :

— Alors tu renonces à M. Bonnet, dit-elle enfin ; connne j'aurais été plus heureuse et plus tranquille de te voir décidée à être pour lui ce que tu yeux être pour M. Derodes.

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