‹ Le lieutenant BonnetChapitre 5 sur 12 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

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tualiori.

;rudes la trouvait jolie,elle le savait, et très justement elle avait mesuré l'effet qu'elle avait produit sur lui; mais pour cola

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il n en résultait pas qu'il devait la demander en mariage tout de suite : plaire à un homme est une chose; se faire épouser en est une autre; et elle voulait se faire épouser; quelle meilleure occasion trouverait-elle de réaliser les rêves ambitieux de sa jeunesse et de mener la grande vie pleine de chic que les récits de la baronne La Hontan lui peignaient tous les jours, sans qu'elle se lassât jamais de les entendre, si démodés qu'ils fussent : la cour disparue (celle-là ou une autre) reviendrait un jour, elle brillerait, elle serait de Tint imité du roi ou derempereur(peu lui importait), au mieux avec les princes ; en attendant, Parisis parlerait d'elle, Robert Mihon la nommerait aux courses ; le monsieur de Torchestre décrirait ses toilettes de première représentation ; les de Rodes devaient avoir un titre, elle le ferait revivre ! L'arrivée de ce garçon à La Feuillade était vraiment providentielle, il n'en fallait pas douter un instant ! Jamais chance aussi splendide ne s'était présentée ; la laisserait-elle échapper ?

Quelles difficultés rencontrerait-elle? Elle les ignorait, mais il était prudent de prévoir qu'elles seraient sérieuses; il était riche, elle n'avait rien; les années de jeunesse, si longues et si lourdes pour les filles à marier, sont courtes et légères pour les hommes; voudrait-il abréger les siennes? C'était folie de croire que la beauté seule suffirait à provoquer ce

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sacrifice, et si elle pouvait commencer la séduction, ce serait Tadresse qui devrait lachever.

En disant à sa sœur qu'elle en savait plus qu'elle sur le mariage, Agnès ne se vantait point, et c'était précisément son savoir qui Tavertissait qu il ne suffisait pas que Derodes la vît de temps en temps pour être subjugué. Autant qu'elle pouvait le juger d'après son air vainqueur et son nez au vent, c'était un garçon aussi indépendant de caractère que d'allure, et qui, bien certainement, n'avait admis le mariage que dans un avenir éloigné, très éloigné, à supposer même qu'il eût jamais cru qu'il pouvait se marier un jour; pour lui insinuer cette pensée, pour la faire germer dans son esprit, la cultiver et l'amener à passer d'une conception vague à un besoin de mise à exécution immédiate, il y avait un joli travail qui ne s'exécuterait pas en (juelcjues journées.

C'était donc à organiser des réunions où elle le rencontrerait souvent qu'elle devait s'employer, et la chose était assez délicate pour être menée avec précaution : les officiers, les jeunes surtout, vont volontiers où on les invite, mais ils ne retournent que là où on les amuse; une expérience venait d'être faite, qui prouvait combien ce retour était difficile à obtenir.

L'année précéder\te, dans une jolie maison aux portes de la ville, était venu s'établir un officier supérieur, le général Caruel, nouvellement mis à la

relraile. Les hasards de la vie niililaire lui avaient fait passer, peu de temps auparavant, une année à La Feuillade ; le pays lui parut aimable, créé exprès pour y mener sans grandes dépenses une existence plantureuse. Comme il exerçait alors un commandement, il avait été très entouré, et les officiers aussi bien que le monde de la ville avaient afflué chez la générale, qui aimait à recevoir. A Theure où sonnerait la retraite, ce serait évidemment une ville où il ferait bon se retirer; où pouvait-on être mieux? Où pouvait-on avoir des relations plus agréables? C'est quand on n est plus rien, on ne fait plus rien, on ne peut plus rien, qu'elles ont tout leur prix. Mais il s'était trouvé qu elles n'avaient pas du tout été ce qu'ils imaginaient d'après le passé : c'était auprès du général commandant la brigade qu'on s'était montré empressé; maintenant qu'il n'avait ni autorité ni influence, et qu'il était ce que les lieutenants irrévérencieux appelaient « un pauvre vieux à l'oreille fendue )>, pourquoi se serait-on dérangé? A la première soirée qu'il avait donnée, personne n'avait manqué; à la deuxième les absences étaient inquiétantes; à la troisième, on se comptait; le moment semblait proche où ils resteraient en tête à tête en face l'un de l'autre dans leur salon vide.

L'exemple était typique pour Agnès, mais il n'était pas décourageant; si la générale avait su amuser ses invités, ils seraient revenus : le mot de la situation

avait été dit par un sous-lieutenant indépendant : « On s'embêle à crever là-dedans, ca sent le moisi. » II en est, en effet, des oflîciej's de la nouvelle armée, comme il en était de ceux de l'ancienne; pour le plus grand nombre, le service fini, tout est ^it, le plaisir devient leur seul souci.

Autrefois, quand les changements fréquents de garnison leur imposaient la vie nomade, le café était leur unique lieu de récréation; où auraient-ils été dans une ville où ils ne connaissaient personne et où ils ne faisaient que passer? Mais depuis que les régiments sont établis dans des résidences fixes où Toflicier est assuré de rester de longues années, ces habitudes ont changé : il a des relations, des amis, une famille souvent, et le café n'est plus son unique lieu de réunion. A la vérité, le type de Tétrangleur de perroquets n'a pas disparu, il y a toujours des officiers qui passent leur temps à fumer des pipes et à taper des dominos sur le marbre poisseux d'une table, mais le nombre en a diminué depuis quelques années et il diminue tous les jours.

A côté des anciens élèves de la rue des Postes, qui, par principes, ne vont pas au café et ne fument pas en public, il y a d'autres officiers qui, aux dominos et aux perroquets, préfèrent des distractions moins primitives; dans certains régiments, on fait de la peinture; dans d'autres, c'est de la sculpture. A ha Feuillade, la distraction à la mode depuis

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quelques mois était l'aquarelle : un beau matin, un lieutenant s'était levé avec des dispositions extraordinaires pour là peinture à Teau; un autre l'avait suivi, puis un troisième, un quatrième; quelques femmes qui copiaient de vieilles tapisseries avec un talent remarquable avaient abandonné l'aiguille pour les pinceaux : c'était une rage, tout le monde s'était mis à l'aquarelle; on commençait à parler d une exposition au profit des pauvres de La Feuillade; le souspréfet, qui voyait grand, ou du moins le disait, voulait que ce fût au profit des pauvres de l'arrondissement. Mais si bien emballé que fut le régiment sur cette piste arfistique, le temps des officiers qui s'étaient jetés dans l'aquarelle n'était pas si étroitement pris qu'il ne leur en restât pas à donner à d'autres distractions : c'est un artiste de profession qui peut travailler toute une journée ; à l'amateur, quelques heures suffisent, et encore bien souvent lui paraissent-elles un peu longues. C'était le cas des officiers aquarellistes; s'ils n'allaient plus chez la générale malgré les avances de celle-ci, c'était parce qu'ils s'ennuyaient chez elle : rester trois heures devant une table de whist ou de trictrac, écouter la générale raconter les histoires de son bon temps quand elle collait les aides de camp de son mari sur l'Annuaire, qu'elle appelait leCodex,on n'a jamais su pourquoi : « Mon petit monsieur, je sais ce que. je dis, je l'ai lu dans le Codex, » étaient des plaisirs qui man-

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quaient un peu d'entrain pour des ofliciers. Qu'on leur offrît des distractions qui les amuseraient, et on les aurait.

Lesquelles ?

Ce n'était point son habitude, lorsqu'elle voulait une chose, de consulter personne des siens, ni sa grand'mère, ni sa mère, ni même sa sœur; elle disait ce qu'elle avait décidé et c'était tout, on l'acceptait ou on le repoussait; quelquefois M"** Amilhau se permettait une critique, quelquefois aussi Julienne risquait une observation amicale, jamais M"® de Bosmoreau ne faisait la plus légère opposition : de sa fille aimée tout était bien, ce n'était pas comme Julienne, qui la contrariait toujours et à propos de tout. Cependant, dans cette circonstance, Agnès crut devoir faire part de son projet à sa sœur, dont elle aurait d'ailleurs besoin :

— Tii veux attirer M. Derodesici ! s'écria Julienne aux premiers mots.

— Sans doute.

— Tu n'y penses pas.

— Je ne pense qu'à cela, et je compte sur toi pour m'aider.

— Ce n'est pas sérieux.

— Rien n'est plus sérieux. Tu veux que je me marie, n'est-ce pas ?

— Sans doute.

— Eh bien, comment veux-tu que le mariage

d'une fille de ma condition se fasse tout seul avec un homme qui est dans la position de M. Derodes ?

— Tii comprends toi-même combien ce mariage est difficile.

— Oui, mais il n'est pas impossible... si tu veux maider.

— Que puis-je?

Agnès expliqua son plan; à mesure qu'elle parlait, le visage de Julienne s'assombrissait.

— Quelle peine tu me fais, dit-elle tristement quand sa sœur se tut.

— Et pourquoi ? en quoi ? demanda Agnès toute surprise.

— J'aurais voulu pour toi un mariage autre que celui-là.

— Ma chère^ en fait de mariage, il faut ne pas être trop exigeante et savoir se contenter de ce qu'on trouve; en tout cas, celui-là me donnera la vie que j'ai toujours rêvée et que je veux.

— Te donnera-t-il le bonheur ?

— Sans doute, puisque mon rêve sera réalisé.

— N'as-tu donc jamais rêvé autre chose que la fortune et la vie brillante ?

Agnès secoua la tête d'un mouvement de colère :

— Il ne s'agit pas de cela; d'ailleurs, il me semble que M. Derodes est un mari qu'on peut aimer.

— L'aimes-tu ?

— Je l'aimerai quand il m'aimera.

LE LIKUTKXANT BONNKT lai

— Tu raisonnes comme si lu n'avais qu a vouloir pour qu'il t'aime; il n'en est pas moins vrai que, malgi*é ta beauté, il se peut très bien qu'il ne t'aime jamais.

— C'est à voir.

— Tu ne le connais pas ; tu ne sais pas ce qu'il est, quels sont ses sentiments, quelles sont ses idées; ce qu'on raconte de lui n'est guère rassurant; cette installation luxueuse, ces meubles de prix qu'il a fait venir de Paris, ses chevaux, ses voitures, sa tenue plus que recherchée lorsqu'il s'habille en bourgeois, tout cela est inquiétant.

— En quoi? Tout cela montre qu'il est l'homme brillant que j'ai toujours désiré ; tu ne vas pas lui reprocher sa fortune.

— On raconte qu'une comédienne est venue de Bordeaux pour le voir.

— Je ne lui demande pas de n'avoir pas eu des maîtresses.

— Et s'il en a encore une qu'il aime ? Tu veux qu'il vienne ici pour se faire aimer, s'il ne t'aime point.

— Eh bien, je renoncerai à mon idée.

— Et s'il est trop tard, si tu l'aimes, toi. Tu n'as pas pensé à cela, n'est-ce pas ? Tu veux le prendre ; qu'arrivera-t-il si c'est lui qui te prend? Tu me disais que M. Derodes était un mari qu'on pouvait aimer, je le dis comme toi; qu'il devienne ton mari et que tu

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l'aimes, c'est parfait; mais que tu l'aimes sans qu'il devienne ton mari, c'est le danger.

Agnès eut un sourire de confiance.

— Enfin c'est possible, continua Julienne, et voilà ta jeunesse désolée, sans compter que ce mariage manqué rendrait les autres difficiles, sinon impossibles. Réfléchis à cela avant de le lancer dans une aventure aussi périlleuse.

— J'ai réiléchi, et j'ai décidé que M. Derodes serait mon mari; tu es vraiment un peu naïve, ma pauvre Julienne, en te scandalisant et en te tourmentant ainsi; je ne suis pas la première fille qui gagne son mari à la sueur de son iront; pour que je réussisse, il me faut ton aide, me la refuses-tu?

— Tu sais bien que je ne te refuse rien.

— Eh bien, alors, je réussirai.

LoRSOCE Julienne eut, comme toujours, cédé à sa sœur, i! ne resta plus qu'à discuter les moyens à employer pour attirer Derodes et pour le retenir.

— J'aurais dû te refuser l'aide que tu me demandes, dit Juliemie, car j'ai un pressentiment qu'iine peut sortir rien de bon de ton projet. .,:..■ (^I^T. /

— Nous allons recointiienccr ?

— Non ; seulement , puisque tu me demandes quelque chose, j'ai bien le droit de ne fe l'accorder que sous condition.

— Cela n'est guère généreux.

— Au moins cela estil sage, et c'est assez pour que j'y tienne; ma condi-

tion est que dans ce que nous allons décider il n'y ait rien de particulier h M. Derodes, et que ce que nous ferons en réalité pour lui paraisse fait pour tous ses camarades.

— Bien entendu.

— Si M. Derodes vient souvent ici, M. Bonnet, M. Cholet, M. Drapier, M. Montariol, M. Carrelet, M. Vezin, tous ceux qui sont jeunes et qui veulent s'amuser y viendront aussi.

— Ce que tu veux, j'allais te le proposer. Mon intention n'est pas de m'enfermer dans une pièce sombre avec M. Derodes et de le charmer comme une odalisque en allumant son narguilé, ou en dansant des pas orientaux en m'accompagnant d'un tambourin : Boum, boum, dzing, dzing, psi, psi, psi, boum, boum.

En chantant cet air, elle dansait autour de sa sœur avec des déhanchements si langoureux et si passionnés que Julienne se mit à rire franchement.

— Mauvaise manière, que celle de l'odalisque, continua Agnès, ça ne réussit pas et ça m'ennuierait. Pas de ça. J'entends comme toi que tous ceux qui voudront venir viennent ; plus nous aurons de monde, mieux cela vaudra... pourvu qu'ils soient amusants, cependant; aux officiers nous ajouterons M. de Rosseline, le sous-préfet, sa femme, qui feront un noyau. Je tâcherai d'être aussi aimable pour MM. Bonnet et Cholet que pour M. Derodes, et s'il y a une nuance

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