‹ Le lieutenant BonnetChapitre 6 sur 12 · I.E LIKUTKNANT HONNKT l:i · texte numérisé non relu

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en faveur de celui-ci, sois certaine qu'il sera seul à le voir. Je ne dis pas que quelquefois même je ne serai pas plus aimable pour M. Bonnet ou pour M. Cholet, cela dépendra.

— Je te disais de prendre garde à loi, maintenant je te dis de prendre garde à M. Bonnet.

— M. Bonnet ! Mais qu''est-ce que tu veux que ça me fasse, M. Bonnet? — le fils d un meunier.

— M. Bonnet est un officier d'avenir, M. Derodes est un officier... comme beaucoup d autres.

— Dans l'avenir, M. Derodes aura quelques millions de plus qu'en ce moment, et M. Bonnet aura les 7,500 francs de la solde d'un colonel, ou les 6,000 francs d'un lieutenant-colonel; M. Bonnet végétera jusqu'à cinquante ans en province. M. Derodes marié donnera sa démission et vivra à Paris, où il sera ce que sa femme voudra; tu vois que je n'ai pas à prendre souci de M. Bonnet ; s'il m'aime, tant mieux pour moi, tant pis pour lui.

— Si tu savais quelle peine tu me fais en parlant ainsi.

— Alors, parlons d'autre chose; revenons à notre sujet, cela vaudra mieux.

Ce n'était pas la première fois qu'il était question entre les deux sœurs d'organiser des réunions et des fêtes qui amèneraient chez elles tout ce qui avait un nom et comptait à un titre quelconque dans le monde de La Feuillade. Dès qu'elle avait atteint ses quinze

ans, Agnès, qui depuis trois ans au moins pensait au mariage et bâtissait ses châteaux « pour le temps où elle serait grande », avait voulu que sa sœur ouvrît sa maison. Elles arrivaient à La Feuillade; M. de Bosmoreau était mort depuis un an; depuis un an aussi Julienne jouissait de sa fortune, il fallait offrir aux epouseurs les moyens de se présenter, et les conditions étaient d'autant plus favorables que ce n'était pas en étrangères qu'on les avait accueillies; elles revenaient dans leur pays, et elles arrivaient entourées des souvenirs qu'avaient laissés M. Amilliau, le père de M""® de Bosmoreau, et M. Dorât, le père de Julienne.

Tout d'abord, Julienne avait refusé : avec une grand' mère sourde, une mère malade, qui devait être entourée de tant de ménagements, il lui semblait que leur maison ne devait point être ouverte et qu'il convenait que leur vie fût discrète. Mais Agnès avait insisté : « Avec ta vie discrète, comment veux-tu que je me marie; qui viendra me chercher dans ton couvent ? » Et elle s'était rendue à ces raisons. Elles étaient femmes, le plaisir leur était naturel.

D'ailleurs, les médecins avaient toujours recommandé de distraire M"™^ de Bosmoreau, et de ne pas la laisser tomber dans la mélancolie. Elles avaient donné une fête, tout le monde était venu; une seconde, une troisième, il n'y avait pas eu de manquants. Alors, elles avaient de temps en temps im-

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provisé de petites réunions plus intimes, comme celle qui avait suivi la réception, et au lieu qu'on s'en lassât, on leur en avait demandé d'autres, non seulement le soir, mais aussi dans la journée; leur maison n'était-elle pas celle où l'on s'amusait le mieux à La Feuillade? et même, à dire vrai, la seule où Ton s'amusât franchement, où tout le monde pût se rencontrer en terrain neutre, où l'on fût jeune.

Parmi les distractions qu'on avait demandées à Julienne, il y en avait une qu'elle avait toujours refusée, même à sa sœur: c'était un jeu de croquet; elle avait livré son piano à queue à toutes les mains qui avaient voulu tapoter sur le seul Erard qu'il y eût à La Feuillade; elle avait offert son billard même à ceux qui en crevaient le drap ; elle avait organisé un tir dans le cloître; elle n'avait jamais consenti à installer un croquet sur l'esplanade qui s'étend entre les trois corps de bâtiment et qui semble disposée exprès, avec son terrain plan et son sable fin, pour faire rouler des boules.

A toutes les demandes, elle avait répondu que cette installation ne serait possible qu'en arrachant une superbe touffe de lagerstrœmia qui occupait le centre de la place où l'on pouvait jouer, et qu'elle tenait à son arbuste; il avait été planté par son père, le jour même où elle était née, et comme la terre dans laquelle il enfonçait ses racines était excellente, comme

Texposition lui convenait, il avait pris un vigoureux développement; rien n'élait plus beau et pl^:: ^^ • deux, au commencement de l'automne, que ses longs rameaux couverts de fleurs ; comme les fusées d'un bouquet de feu d'artifice, ils jaillissaient de sa toufie épaisse, et au soleil couchant, l'intensité de la couleur était si vive qu'elle teintait de rose toute la façade de la maison. — « Puisje arracher ce bel arbuste ? » disait-elle à ceux qui lui parlaient de croquet; et personne n'insistait.

— Sur quelles distractions comptes-tu ? demanda Julienne, pour attirer tes invités ?

— C'est à chercher.

— Nous ne pouvons pas donner un bal toutes les semaines, on en aurait bientôt assez.

— Assurément.

— Si nous étions en hiver, nous pourrions monter une comédie.

— Par la température qu'il fait, nous ne trouverions personne qui voulût s'enfermer. Réservons la comédie pour plus tard, car il ne s'agit pas d'une affaire d'un jour ; c'est pour plus tard aussi que je réserve l'escrime.

— Tu veux?

— Bien certainement. Ce n'est pas pour rien que mon père m'a tant fait travailler, et si depuis quelques mois je n'ai plus pris de leçons, je vais m'y

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remettre; et tu vas voir le correct Lafleurance revenir ici, et tu vas l'entendre crier de sa voix éraillée : « Ça ne va pas, mademoiselle; tonnerre de Dieu! » Crois-tu que ça ne sera pas chic, un assaut entre M"® Agnès de Bosmoreau en jupe courte, avec des bas rouges, et MM. Bonnet, Cholet ou Derodes, surtout Derodes ?

— Tu ne feras pas cela.

— Je le ferais tout de suite, si je croyais que par ces trente degrés de chaleur M. Derodes voulût endosser un plastron et s'étoffer avec un masque; c'est réservé, comme est réservée la comédie; ce qu'il nous faut pour le moment, c'est un amusement en plein air qui soit jeune et pas trop échaufftmt. Ah ! si nous étions logés autrement !

— Que ferais-tu ?

— Tu achèterais un jeu de lawn-tennis, c'est très chic ; je me vois avec une veste en flanelle blanche et un béret^ un petit béret sur le coin de l'oreille et sa houppe bleue dans les cheveux, je ne te dis que ça ; la jupe courte, bien entendu ; des bas de soie bleue et des cordons blancs croisés sur la jambe pour attacher les chaussures.

Elle s'arrêta subitement.

— Mais tout cela est inutile ; on ne joue pas au lawn-tennis sans un bel emplacement.

Julienne réfléchit un moment sans répondre :

— Je ferai arracher le lagerstrœmia, dit-elle.

— Oh ! Julienne !

Agnès sauta au cou de sa sœur, qu'elle embrassa.

— Tu ferais cela?

— Je le ferai.

— Ton arbre?

— Tu crois que si tu pouvais voir M. Derodes il deviendrait ton mari ?

— Je l'espère.

— Eh bien ! je dois sacrifier ce pauvre arbre.

— Sacrifier!

— Tu sais combien j'y tiens, tu sais quelles raisons m'attachent à lui, mais tu sais aussi combien je t'aime, et ce n'est pas quand il s'agit d assurer ton bonheur que je dois balancer entre un arbre et toi. Tu auras un lawn-tennis, tu auras un croquet, tu auras tout ce que tu voudras. Tu crois que si M. Derodes te voit il s'éprendra de toi? Évidemment cela est possible. Et il suffît que cette combinaison ait une chance de réussir pour que je n'aie pas le droit de la repousser, même quand je m'inquiète de ce mariage que je n'aurai pas fait, mais que je n'empêcherai pas. Tu n'es plus une enfant, et j'admets que tu saches mieux que moi ce qu'est le mariage et ce qu'est la vie. Pour moi, je persiste à croire que le bonheur n'est pas uniquement dans la fortune, et qu'on n'est pas la plus heureuse des femmes par cela seul qu'on monte les Champs-Elysées dans une

voiture correctement attelée, avec un beau cocher décoratif sur le siège de devant, et sur le siège de derrière deux valets de pied dont la livrée et les mollets provoquent l'admiration ou Fenvie des passants.

— C'est quelque chose, il me semble, dit Agnès en souriant.

— Peut-être; mais enfin, comme ma philosophie du mariage n'est pas la tienne, je demande à un mari autre chose que le luxe.

— Et que lui demandes-tu ?

— Avant tout, qu'il ait éveillé en moi le désir d'associer ma vie à la sienne.

— C'est justement cette association avec M. Derodes qui m'irait bien, dit Agnès en riant : tu sais, dix fours de fusion, verres à vitres, etc.

— Eh bien ! après, quand tu seras l'associée de cet honmie riche, quand tu partageras sa fortune, qui te paraît si enviable aujourd'hui parce que tu es pauvre, quelle existence sera la vôtre ; tu ne monteras pas les Champs-Elysées tous les jours dans ta belle voiture?...

— Mais si, après les Champs-Elysées il y a le Bois, après le Bois il y a Deauville, après Deauville il y a-..

— L'ennui d'une vie. désœuvrée, inutile et vide, et je crains bien que ce ne soit celle-là seulement que M. Derodes puisse te donner.

— Tu ne le connais pas.

— Ni toi non plus ; et si j'ai tort de craindre qu'il devienne ton mari, tu peux avoir tort de ton côté en désirant qu'il le devienne. Voilà une des raisons pour lesquelles je désire ces réunions comme toi et autant que toi ; nous apprendrons à le connaître. D'ailleurs, il ne sera pas seul, d'autres officiers se montreront auprès de lui, et nous pourrons faire des comparaisons.

— Avec M. Bonnet, n'est-ce pas?

— Justement, avec M. Bonnet.

— . Mais si tu lui trouves tant de mérite, pourquoi n'en fais-tu pas ton mari ; ce serait pour lui un rêve presque aussi beau que le sera le mien si j'épouse M. Derodes.

— Tu sais que je ne me marierai que quand tu seras mariée toi-même, et si je trouve tant de mérite à M. Bonnet, c'est en pensant à toi, non à moi. Avec celui-là, j'en suis certaine, la vie ne sera ni désœuvrée ni vide, et une femme pourra trouver le bonheur en s'associant à ses espérances,

— .., Età sa misère.

— A sa misère, si tu veux, mais un jour elle en sera récompensée.

— Eh bien I sois cette femme, c'est la grâce que je te souhaite... avec beaucoup d'enfants...

Puis passant le bras autour des épaules de Ju-

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lienne pour allénuer ce qu'il y avait de moqueur dans ces paroles :

— Et ils ne pourront pas avoir de meilleure mère, cela est sûr.

fui le lendemain la pension des liculenpnts, au déjeuner, i4J 'itiil lut pour la première .1 is question des amuseitnts qui se préparaient tt!z M""^ de Bosmoreau.

On aurait dû être à table dtjiuis dix minutes déjà, mais dans la salle sombre, où, : les volets verts clos, runlluit un bourdonnement du mouches, les lieutenants et s sous-lieutenants causaient Il attendant les retardataires:

Chalet, Derodes et deux au- . De temps en temps la poi-le s'ouvrait, et avec le rayon de soleil qui entrait le bourdonnement des mouches partait plus fort, pour s'apaiser quand elle se refermait; c'étaient des sergenls-majors, des caporaux qui venaient pour communiquer les ordres, faire signer des pièces, et qui,

aveuglés par le grand soleil du dehors, restaient un moment sans reconnaître, dans l'obscurité de la salle, les officiers à qui ils avaient affaire, et ne se dirigeaient qu'à la voix qui les appelait.

Plus d'une fois déjà des protestations s'étaient élevées contre les retardataires :

— C'est donc jour de jeûne, aujourd'hui?

— Comment diable Cholet, qui a toujours la der\t si longue, n'est-il pas arrivé ?

— Il aura été retenu par de... Rodes.

Le nom de Derodes fut coupé en deux d'une façon ironique.

— Quand on a un valet de chambre pour vous préparer votre premier déjeuner, qu'on arrose de Château-Yquem à quarante francs la bouteille, je comprends qu'on n'ait pas faim pour la cuisine de la gargote.

— Quarante francs la bouteille? Quelle blague !

— Parfaitement, j'ai vu la facture du marchand de Bordeaux,

— Il la montre ?

— Parbleu; il ne boit le vin que pour montrer la facture.

— On crève de faim, répéta le jeune sous-lieutenant dont l'estomac avait déjà crié.

— C'est la faute du chef de calotte.

Dans les pensions militaires, on appelle « chef de calotte » le plus ancien et le plus élevé en grade des

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