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officiers qui mangent ensemble; il est président de table ; il a autorité absolue sur tout le monde ; il prévient les discussions orageuses, impose silence, et au besoin même il punit; on lui obéit militairement.
Le chef de calotte de la pension des lieutenants et des sous-lieutenants était un officier à cheveux gris, un vieux lieutenant de quaranle-cinq ans, décoré, sorti des rangs, appelé Hoctrue, qui, plus âgé de quinze ans que la plupart de ses camarades, et n'ayant point, comme le plus grand nombre d'eux, passé par l'École, se trouvait aussi orgueilleux qu'embarrassé de ses hautes fonctions de président de table. Orgueilleux, il l'était quand, tout seul dtins sa chambre et fumant sa pipe, il se rappelait les temps durs où son ambition n'allait pas plus loin que d'arriver à être fourrier; embarrassé, il l'était quand, à table, quelque gamin qui venait de quitter l'École s'amusait avec d'autres gamins à lui monter une scie en engageant une discussion sur une question plus ou moins scientifique ou historique, à laquelle il n'entendait rien et qu'il devait décider comme juge.
— Comment, c'est ma faute ? s'écria-t-il, répondant à cette accusation; en quoi? Vous avez décidé, il y a six mois, qu'on n'attendrait plus les retardataires; on s'est mis à table à l'heure, et j'y ai veillé; est-ce vrai, messieurs?
— C'est vrai.
— Il y a huit jours, vous avez décidé qu'on les attendrait ; on les attend ; tâchez de savoir ce que vous voulez.
— Voilà le suffrage universel dans toute sa beauté.
— Messieurs, pas de politique, dit Hoctrue sévèrement.
Puis tout de suite reprenant le ton conciliant :
— Dans trois minutes je fais servir.
La porte s'ouvrit, et Derodes entra nonchalamment, en homme qui n'est pas pressé.
— Monsieur Derodes, vous êtes en relard, dit Hoctrue.
— Je ne me défends pas, prenez ma tête.
Puis quand ses yeux commencèrent à s'habituer à l'obscurité, il promena dans la salle un regard mo- (jueur :
— Il me semble, qu'il me semble, que je ne suis pas le dernier, dit-il.
Et jetant un coup d'oeil sur la nappe d'une blancheur douteuse où, dans des raviers, se montraient des sardines et des ronds de saucisson :
— On arrive toujours assez tôt pour un pareil festin, dit-il à mi-voix.
Depuis que Derodes, pour obéir à la volonté paternelle, s'était fait soldat, la pension était un de ses gros ennuis, celui qui lui tenait le plus au cœur avec
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le lever matin. N'était-il pas absurde, vraiment, que lui, qui avait un intérieur élégant, et même luxueux, fût obligé de le quitter deux fois par jour pour venir s'enfermer dans une salle de restaurant malpropre, froide en hiver, chaude en été, imprégnée d'une odeur de cuisine et d'eau de vaisselle. Il aurait pu se faire servir chez lui les mets qu'un cuisinier habile lui eût préparés d'après sa fantaisie du moment, et il fallait qu'il vînt manger du bout des dents à une gargote dont son valet de chambre n'aurait pas voulu; canaille de règlement! C'était le mot qu'il répétait à chaque instant, et le sujet de ses discussions : n'est-il pas absurde que l'officier doive prendre ses repas à la pension avec ses camarades, et que ce soit seulement quand il est marié qu'il ait la liberté de vivre chez lui, à son gré ; n*cst-il pas barbare que celui qui a son père et sa mère dans la ville où il tient garnison ne puisse dîner avec eux que de temps en temps, et que ces jours de fête soient limités.
— Il est l'heure, cria le sous-lieutenant affamé.
— Servez, commanda Hoctrue en s'asseyant.
— Enfin.
Il y eut un brouhaha et chacun prit sa place ; les bonnes, qui n'attendaient que le commandement <c servez », entrèrent dans la salle, apportant des plats d'œufs durs à la sauce blanche, et commencèrent à tourner autour de la table.
Tout à coup partirent des exclamations et des rires :
— A Tamende, Carrelet.
Carrelet était le jeune sous-lieutenant qui avait réclamé plusieurs fois que le déjeuner commençât ; poussé par la faim ou par une distraction, il venait de se servir avant que Bonnet, son supérieur, se fût lui-même servi, — ce qui est un manquement à l'usage. *
— C'est bon, je la payerai, dit Carrelet la bouche pleine, mais vqus conviendrez que la faim est une circonstance atténuante ; on ne condamne pas l'affamé qui casse une vitre pour voler du pain chez un boulanger.
Derodes avait pris des œufs, mais les ayant ouverts il les repoussa sur le bord de son assiette.
— Je ne connais qu'une chose qui infecte autant que ces œufs, dit-il, c'est Thydrogène sulfuré de la...
Mais Bonnet lui coupa la parole :
— Si vous n'en voulez pas, n'empêchez pas les autres d'en manger, dit-il.
— Il me semble que j'ai bien le droit d'exprimer mon opniion, répliqua Derodes avec hauteur.
— Pas quand elle blesse vos camarades, monsieur.
— Je persiste à dire...
Mais Hoctrue jugea à propos de faire intervenir son autorité de président :
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— Monsieur Derodes, n'insislez pas, votre observation est dégoûtante.
La porte, en s ouvrant, coupa court à cet incident : c'était Cholet qui arrivait ; il y eut une exclamation générale :
— Il n'est pas trop tôt !
— Vous me coûtez trois bouteilles de Champagne, s'écria Carrelet.
— Ce n'est pas ma faute, dit Cholet, j'ai rencontré M™° Drapier qui revenait des prairies, en portant une botte de fleurs bien serrée surdon petit bedon, et elle m'a arrêté.
— C'est vrai, dit un sous-lieutenant, c'est demain son jour.
— Eh bien, je vous promets, continua Cholet, que sa garniture de fleurs sera jolie.
— Et pour personne, dit un autre; ce qu'il y a d'admirable, c'est que ça ne la décourage pas.
— Moi, j'irai, dit Bonnet.
— Moi aussi, dit Cholet.
— Moi, je n'irai pas, répliqua Derodes.
— Et peut-on savoir pourquoi elle vous a arrêté? demanda Carrelet.
— Pour me raconter qu'il se prépare des choses extraordinaires chez W""" de Bosmorcau, à l'intention de ceux qui veulent s'amuser ; on arrache les arbustes de la cour pour y organiser des jeux de croquet et de lawn-tennis.
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— Ça, c'est gentil.
— On jouera une fois ou deux par semaine.
— Et vous trouvez ça gentil? dit Derodes.
— Il y a des maisons où Ton s'ennuie, il y en a d'autres où Ton s'amuse; chez M™® de Bosmoreau, on s'amuse toujours. Si vous trouvez qu'une maison de ce genre ne mérite pas la reconnaissance, c'est bien ; moi, je la bénis.
— Et moi aussi.
— Et moi aussi.
— Il y a assez d'heures dont on ne sait que faire, il est agréable de les passer en compagnie de jolies filles.
— A quand la première partie?
— On dispose l'emplacement aujourd'hui; mais comme la belle Agnès se foit faire un costume dont M"** Drapier raconte les merveilles, il faut attendre que la couturière l'ait livré.
— Et qui la belle Agnès veut-elle séduire? demanda Derodes.
— Vous, Bonnet, moi, tous.
— Quand elle voudra, dit Derodes avec un balancement fat.
— Et jusqu'où elle voudra?
— Ça, c'est une autre affaire : il n'y a que deux heures par jour où j'admets la possibilité du mariage, c'est à cette table ; au moins, quand il est marié, l'officier échappe à la vie de pension et peut dîner
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OÙ il veut... avec sa femme ou avec celles des autres. Aglaé, une bouteille de Saint-Emilion.
La bouteille apportée, Derodes en offrit à ses deux voisins de droite et de gauche, mais non à ses vis-àvis, comme c'est la coutume, car l'un de ces vis-à-vis était Bonnel,qui, dès les premiers jours, avait refusé les largesses de son camarade, ne voulant pas et ne pouvant les lui rendre.
Cependant, le service de la table continuait; il était fait par deux bonnes en tablier blanc à bavette : Tune, Aglaé, une grosse gaillarde de trente ans, aux appas tremblants dans son corset bien sanglé, à la mine effrontée, à l'œil hardi d^une fille qui, depuis dix ans, est au service de « MM. les heutenants »;* l'autre, une débutante de dix-neuf ans, assez jolie, timide, avec des mouvements embarrassés et des regards effarés ou ahuris; à un certain moment, comme elle présentait le plat à F aide-major, elle le renversa sur l'épaule de Carrelet, et une clameur s'éleva, mêlée de cris et de rires.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Hoctrue, qui n'avait rien vu.
— C'est Vézin qui est msupportable, il a chatouillé la petite bonne, et elle a flanqué son plat dans le dos de Carrelet.
— C'est pour lui apprendre le service, dit Vézin.
— Pour apprendre le service aux jeunes bonnes, dit le lieutenant Guitteau, il y a quelque chose qui
vaut mieux que les chatouillements, e est des histoires.
Et à pleine voix il entonna un récit ordurier à mettre en fuite tous les sapeurs du régiment, mais qui fit rire aux éclats la grosse Aglaé.
Comme les récits de Guitteau n amusaient pas tout le monde, une discussion parliculière d'un genre tout différent s'engagea entre plusieurs souslieutenants, et arrosée par le Champagne que payait Carrelet, elle ne tarda pas à monter de ton, bien que le sujet ne fût pas palpitant : il s'agissait de savoir si César élait venu à Venabre dans sa campagne contre Vercingétorix; les uns soutenaient l'affirmative avec force raisons à l'appui ; les autres, avec des raisons non moins bonnes, soutenaient la négative ; on ne tarda pas à arriver aux arguments personnels :
— Vous n'entendez rien à la tactique.
— Vous n'avez pas lu les Commentaires au Livre VII.
— Vous n'avez pas compris ce que vous avez lu.
— Toute la difficulté, dit Carrelet, vient de savoir si dans le texte il s'agit de la Gergovie des Éduens ou de la Gergovie des Arvernes : s'il s'agit de Moulins, César n'a pas pu passer à Venabre; au contraire, s'il s'agit de Clermont, il a pu y passer.
— Parbleu!
La discussion reprit plus violente; puis, à un moment, Carrelet l'interrompit en proposant de sou-