‹ Le lieutenant BonnetChapitre 8 sur 12 · I.K l.IKin'KNANT ISONNKT 1Û · texte numérisé non relu

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mettre le différend au chef de calotte, ce qui fil sourire tous les sous-lieutenants. Carrelet, qui était un peu lancé, persista dans son idée, et, interpellant Hoctrue, il lui expliqua le cas d'un air goguenard.

Ce n'était pas la première fois qu'on faisait des plaisanteries de ce genre au vieux lieutenant, et toujours il les avait supportées sans se fâcher sérieusement ; mais la colère l'emporta :

— Monsieur Cîirrelet, je ne trouve pas convenable que vous veniez me poser des colles d'un ton moqueur ; vous me ferez vingt-quatre heures d'arrêts.

l.v mise en élal de l'emplacemcnl où l'on juiierail fut courte, mais le travail de la couliirièro fut long : on n'habillait pas Agnès, c'était elle-même qui donnait ses dessins el qui surveillait ' leur exécution; dans tout La Feuilulc, on parlait de ses essayages ; il. ,-; IV'iiimes avaient attendu queli|iir:liiis jusqu'à trois heures la eou- ^ luiièro, occupée avec M""de iBosmorcau, et pour une Bseule robe, ces essayages In'élaient jamais au-dessous *de cinq ou six, sduvcliI ils ''dépassaient ce chifire; lecoslume ''blanc et bleu ne valait que par ''l'exécution, il fallait qu'elle lut parfaite; en même temps que la veste, la jupe et la ceinture, il y eut le béret qu'elle fit venir du pays basque, et les espadrilles qu'elle conmianda à Saliea-de-Bcarn ; car h La Feuillade, sur un terrain sablé, il eût été absurde de se sci'vir des horribles caoutchoucs anglais à semelles gaufrées, qui n'ont

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leur raison d'être que sur un gazon humide de rosée ou de pluie.

Enfin, les différentes pièces du costume furent livrées, et elle voulut s'habiller seule dans sa chambre, portes closes, sans l'aide de Julienne.

— Quand je seraiprête, tu verras.

Quand Julienne vit, elle fut émerveillée : Agnès avait le don de la toilette, et, comme un couturier de talent, elle trouvait du premier coup ce qui convenait à sa beauté et la faisait valoir. Avec sa veste en flanelle bombant sur la poitrine, sa ceinture bleue serrant la taille, sa jupe courte à plis plats comme celles des highlanders, ses bas de soie bleue treillages de rubans blancs, son béret aplati en visière autour duquel débordaient ses cheveux blonds frisés en mousse, elle était vraiment éblouissante.

Ce fut le mot de Julienne.

— Alors, tu crois qu'il en tiendra ! s'écria Agnès.

— Si tu pouvais parler autrement.

— C'est là le mal.

— Moi, je suis la fille de mon père. Je n'ai pas été élevée dans le régiment des saintes nitouches.

Les invitations furent envoyées pour le surlendemain : au sous-préfet et à sa femme, à M. de Rosseline, au baron et à la baronne La Hontan, au comte et à la comtesse de La Genevrais et à un certain nombre de jeunes officiers, Derodes d'abord,

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Bonnet, Drapier et sa femme, Cholet, Carrelet, Vézin.

Les jeux de croquet et de lawn-tennis étaient arrivés de Londres, car Julienne avait voulu faire les choses aussi bien que possible et elle s'était adressée au meilleur fabricant qu'on lui avait indiqué : Lister, 75, Aldersgate street, mais, en ouvrant les boîtes, elles avaient eu une déception : les règles des jeux étaient en anglais et elles ne savaient cette langue ni l'une ni l'autre. Pour le croquet, cela n'avait pas d'inconvénient, elles y avaient joué, mais pour le lawntennis, elles n'y connaissaient rien ; il faudrait donc attendre Derodes, le seul des officiers qui eût pratiqué ce jeu.

L'heure fixée était trois heures ; aussitôt après le déjeuner, Julienne s'occupa de servir dans le cloître le lunch qu'elles offriraient à leurs invités, car ce n'était pas seulement sur le jeu qu'elle comptait pour les retenir, c'était aussi sur la gourmandise ; au miheu de la table, un grand surtout chargé d'une pyramide de fruits : pêches, raisins, figues, prunes, encadrés de verdure et de fleurs ; d'un côté, un jambon glacé ; de l'autre, une galantine de volaille à la gelée ; de place en place, des assiettes de pâtisserie ; à chaque bout, des crèmes préparées par Julienne elle-même.

— Ta table vaut mon costume, dit Agnès.

Les invités commencèrent à arriver : M"** Dra-

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pier la première et toute seule, son mari qui sortait peu avec elle, devait venir plus tard, le sous-préfet et sa femme, puis les officiers.

— Est-ce que vous comptez sur Derodes? demanda Cholet à M°" de Bosmoreau.

— Il a été invité .

— Assurément il ne viendra pas, je viens de le voir sortir de la ville dans son phaéton, accompagné de ses lévriers.

En entendant ces quelques mots, Agnès jeta sur son costume un regard de désappointement et de dépit.

Julienne qui l'observait vint à son aide pour sauver la situation :

— Qu'allons-nous devenir? dit-elle, nous comptions sur M. Derodes pour nous apprendre le lawn-tennis, la règle du jeu que nous avons reçue de Londres est en anglais.

— Mais il doit y avoir plus d'un de ces jeunes gens qui sait l'anglais, dit le baron La Hontan. Cholet, vous savez l'anglais, hein?

— Non, mon colonel, je sais l'allemand.

— Moi aussi, dit Bonnet.

— Moi aussi, dit Vézin.

— Moi aussi.

— Moi aussi.

— Mais Carrelet sait l'anglais, dit Vézin.

— Comment, s'écria le lieuleiiant-colouel, vous savez Tanglais et vous ne dites rien, vous !

— C'est-à-dire, mon colonel, que j'ai eu le prix d'anglais, répondit Carrelet, mais je ne sais qu approximativement pour avoir entendu des personnes qui le parlaient fort bien. . . je crois ; quant à moi en dehors de Tickets phase, I don't under stand et autres phrases du même genre, je ne suis pas très fort; pourtant, si on veut bien me donner la règle, je vais essayer la traduction.

Il essaya en effet, lisant tout haut : « For the singlehanded game the Court is 27 ft. in width, and 78 ft. in length, » et il se mit à traduire : Pour le jeu, l'espace est de dix-sept pieds en large et de soixantedix pieds en long ; » puis s'interrompant :

— Je dois vous dire qu'il y a un mot que je ne traduis pas, c'est a singlehanded ».

— Ça va bien.

— Et il y en a un autre dont je ne suis pas sûr, c'est court que je rends par « espace ».

— Eh bien ! arrêtez-vous, mon garçon, dit le baron, ça suffit ; il y a seize pages à la règle, si vous continuez de cette façon, nous coucherons ici et nous ne saurons rien.

— Si ces demoiselles le veulent bien, j'emporterai la règle, et avec mon dictionnaire, j'arriverai à quelque chose.

— Approximativement, dit Bonnet.

— Sans doute.

Julienne consola le pauvre sous-lieutenant en le remerciant et en le priant d e se charger de cette traduction.

Puis, comme il était impossible déjouer ce jour-là au lawn-tennis, on se rabattit sur le croquet.

Il n'était pas dans le caractère d'Agnès de bouder ni de montrer jamais de la mauvaise humeur; le premier moment de dépit passé, elle fit son deuil de l'absence de Derodes et remplaça celui-ci par Bonnet.

— Voulez-vous que nous plantions le croquet ensemble? demanda-t-elle en venant à lui avec son sourire le plus engageant.

— Avec plaisir, mademoiselle, si vous voulez me diriger, car je n'y entends rien.

— Ce n'est pas difficile : vous n'aurez qu'à faire ce que je vous dirai.

Avec un maillet, elle commença à prendre les distances que Bonnet marquait d'un trait dans le sable fin, tandis que Carrelet et Vézin s'empressaient autour de Julienne. Les arches et les poteaux furent promptement plantés, et Ton fut prêt à commencer.

— Qui veut jouer? demanda Agnès en prenant les fiches.

Le baron et la baronne La Hontan se récusèrent, le comte et la comtesse de La Genevrais refusèrent

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aussi ; le baron, parce qu'il fallait se baisser et se relever souvent, ce qui lui faisait peur pour ses reins; la baronne, parce qu'elle n'essayait en public que ce qu elle était certaine à l'avance de réussir ; le comte et la comtesse parce qu'ils refusaient tout ce qu'on leur offrait lorsqu'ils le pouvaient, sans impolitesse. Aussi pauvres l'un que l'autre, ils avaient adopté une existence de réserve et de discrétion qui avait quelque chose de navrant lorsqu'on en connaissait les dessous et qu'on savait que leur misère dans son genre valait celle du ménage Drapier.

Héritier d'un grand nom, La Genevrais, qui était soldat par tradition de famille, avait, à vingt-six ans, épousé une fille aussi noble mais aussi misérable que lui, sans dot, et depuis ils s'étaient contentés de la solde du mari. Partout à leur aise, toujours aimables et courtois, sans aigreur pour personne, affables, souriants, mais avec la fierté cependant de ceux qui ont à garder leur distance. Dans les villes qu'ils avaient habitées comme dans les régiments qu'ils avaient traversés, celte fierté leur avait valu des inimitiés assez vives sans que jamais ils eussent rien changé à leurs manières, incapables qu'ils étaient l'un aussi bien que l'autre de se faire platement aimables pour qu'on leur pardonnât une naissance qui ne s'appuyait pas sur la fortune. Blagué par ses sous-offîciers qui le traitaient de calotîn parce qu'il allait ostensiblement à la messe avec sa

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femme, le capitaine se contentait d'être estimé de ses camarades et aimé de ses soldats quHl ne bousculait jamais. De même, la femme supportait sans colère les regards dédaigneux dont les bourgeoises enveloppaient ses toilettes fanées, et il lui suffisait que les gens qui la connaissaient fussent forcés à la longue de se soumettre à lascendant de ses manières et de s'incliner devant la dignité de sa vie.

Comme tous les invités ne pouvaient pas jouer dans la même partie, on les divisa en deux séries : ceux qui ne seraient pas de la première seraient de la seconde. '

En voyant qu'elle était de la première, M""® de Bosmoreau laissa paraître une joie qui surprit Bonnet ; il ne savait pas que, depuis sa maladie, elle était pour le plaisir et le jeu quels qu'ils fussent, plus jeune que ses filles, et que le moyen le plus sûr d'empêcher ses accès était de l'amuser comme une enfant. Elle eut un mot révélateur :

— Je suis avec Julienne. Ah ! quel bonheur ! C'est qu'elle savait qu'avec Julienne elle n'avait

pas à craindre d'être rembarrée et bousculée.

— Ainsi, dit Agnès, c'est bien entendu : premier camp. M""® Maupec, maman, Julienne et M. de Rosseline; deuxième camp. M"*® Drapier, M. Bonnet, M. Cholet et moi, l'armée contre la garde nationale, en avant !

Comme Bonnet ne se doutait pas de ce qu'était le croquet, Agnès se déclara son professeur : elle lui apprit à tenir son maillet, à mettre le pied sur la boule pour crocker, et quand il n'exécutait pas bien la leçon qu'elle lui avait donnée, elle le grondait ou elle l'encourageait, et tout cela si gentiment, si gaiement qu'il était émerveillé de sa grâce mutine et de son entrain.

A un certain moment, comme il la regardait jouer avec une admiration qui se trahissait dans ses yeux et dans son attitude, Julienne s'approcha de lui :

— N'est-ce pas que la toilette de ma sœur est charmante? dit-elle.

— Ce n'est pas seulement la toilette qui est charmante; je n'avais jamais imaginé qu'on pût être aussi...

Il hésita un court instant, puis n'osant pas dire le mot qui lui était monté aux lèvres :

— ...Aussi gracieuse.

— Vous ne l'aviez vue que le soir et le plein jour donne de l'éclata...

Elle non plus n'osa pas dire le mot qu'elle avait sur les lèvres, car, si elle était heureuse de voir Bonnet sensible à la beauté d'Agnès, elle ne voulait pas le pousser trop loin. Qui pouvait savoir jusqu'où il irait? Était-il loyal de lui inspirer des sentiments qui le rendraient malheureux un jour si les espérances d'Agnès se réalisaient! Était -il honnête de Tencou-

rager à aimer celle qui serait la femme d'un autre? Il y avait une mesure difficile à observer.

Elle acheva donc sa phrase autrement qu'elle ne l'avait pensée.

— De l'éclat à son teint, dit-elle.

injioi Derodes n'élait-il jias venu?

C'iilait la question

que se posait Agnès loul en jouant, mais sans que rien traduisît au dehors sa préoccupation et pûl donner à croire à Bonnet et à Cholet qu'elle n'était pas à eux entièrement.

Quelles raisons l'avaient retenu?

Fallait-il qu'elle renonçât à son projet avant même de l'avoir mis à exécution?

El de temps en temps elle jetait des regards rapides sur sa jupe et sur ses espadrilles, en se disant que, s'il

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l'avait vue dans son costume, il serait certainement revenu une seconde fois, puis une troisième, puis toujours.

Maintenant, ce n'était pas de savoir s'il reviendrait qu'il s'agissait, mais de savoir s'il viendrait.

Et elle ne pouvait questionner personne, ni Bonnet, ni Cholet, ni même Drapier, bien que celui-ci se fût plus intimement lie avec Derodes qu'aucun des autres officiers.

Mais, puisqu'il ne la verrait point, elle voulut qu'au moins il entendît parler d'elle par ses camarades, et elle se fît avec eux plus charmante, plus charmeuse qu'elle ne l'avait jamais été.

— Est-elle jolie ! dit Bonnet à M""^ Drapier.

— Ne vous laissez pas éblouir, répondit celle-ci pendant un court instant où le voisinage de leurs boules les avait réunis. Je ne dis pas qu'elle ne soit pas jolie, mais je me demande quel mari aurait la confiance assez robuste pour être tranquille en la voyant ainsi. Regardez plutôt JuHenne, elle ne s'est pas fait faire une toilette pour éblouir et séduire, mais malgré sa robe courte, toute simple, regardezla bien et demandez-vous si son amabilité discrète n'est pas plus rassurante, et au fond plus captivante, que la coquetterie tapageuse d'Agnès.

— Ce n'est pas un mari, ni même un futur mari qui la regarde, dit-il en riant.

— En ce moment, mais plus tard?

LK I.IKUTKNANT BONNKT Hl

Après la première partie, ou passa dans le cloître pour le luuch, et ce fut alors seulement que se montra M'"®Amilhau apportant une immense galette qu'elle avait voulu préparer elle-même; quand on la vit paraître tenant précieusement, sur ses deux mains écartées, sa galette dont le parfum Tenveloppait et la suivait, il y eut une exclamation générale qu'elle n'entendit pas, la pauvre vieille, mais dont elle devina le sens aux regards fixés sur elle. Elle sourit à tous et avec une belle révérence :

— C'est à la mode de ma grand'mère, dit-elle; ces jeunes gens diront si la pâtisserie d'autrefois vaut celle de maintenant.

Le lunch n'obtint pas moins de succès que le croquet; il n'y eut que des compliments pour la galette de M°® Amilhau et pour les crèmes de Julienne.

- Elle sait faire les entremets, dit tout bas avec un sourire M""® Drapier en passant derrière Bonnet; demandez à Agnès si elle a aidé sa sœur.

Drapier, toujours sensible au côté positif et pratique des choses, résuma le sentiment général dans un mot à Agnès.

— Je sais quelqu'un qui regrettera de n'être pas venu.

C'était là l'ouverture qu'elle attendait depuis longtemps; personne ne lui parlerait-il de Derodes? Mais elle n'était pas assez naïve pour laisser paraître

sa satisfaction, et même pour montrer qu'elle avait compris de qui il était question :

— Quelqu'un? dit-elle. Qui donc?

— MaisDerodes.

— Et pourquoi n'est-il pas venu, M. Derodes?

— Je n'en sais rien ; ce matin, il m'avait dit qu'il viendrait; il est assez fantaisiste, une autre idée lui aura passé par l'esprit et il aura oublié la première. Mais, la prochaine fois, j'irai le chercher et je ramènerai moi-même.

— Je le voudrais, car si nous n'avons que la traduction de M. Carrelet pour nous apprendre le lawntennis, je crains que nous ne puissions jamais jouer.

— Soyez tranquille, je me charge de lui.

11 y avait dans cette promesse de quoi la tranquilliser jusqu'à un certain point, car, de toutes les interventions qui pouvaient agir sur Derodes, celle de Drapier devait être la plus efficace : si Derodes venait, ce serait Drapier qui l'amènerait .

Tandis que les jeunes officiers s'étaient tenus sur la réserve avec Derodes, Drapier ne les avait point imités, et une Haison intime ou tout au moins des relations de tous les instants s'étaient établies entre eux; partout on les voyait ensemble; et quand on ne les rencontrait pas flânant par les rues de la ville, ou bien se promenant aux environs tantôt à cheval, tantôt en voiture, — chevaux et voitures appartenant à Derodes bien entendu, on pouvait être

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certain qu'ils êtaienl eu face Tun de Tautre daus la maison de Derodes occupés à cartonner.

Elle était curieuse cette maison et telle qu'aucun officier, ni les généraux, ni les colonels, n'avait eu la pareille à La Feuillade. Ne trouvant pas au centre de la ville le grand appartement qu'il voulait, Derodes s'était décidé à prendre dans le faubourg une jolie maison, avec jardin et communs dont le prix élevé empêchait la location depuis plusieurs années. Mais qu'importait le prix pour Derodes? Le plus- souvent même c'était parce qu'une chose était chère qu'il la voulait. Aussitôt il avait fait venir des tapissiers et, en peu de jours, elle avait été installée dans un genre complètement inconnu à La Feuillade, non seulement parmi les officiers, mais encore dans le monde riche : un salon tout en vieux tapis d'Orient, meubles et tentures, un fumoir en cuir estampé or et argent^ une salle d'escrime dont les murs étaient couverts d'une riche collection d'armes à feu et d'armes blanches; sous les remises trois voitures; dans les écuries quatre chevaux.

Ce luxe, qui avait écarté ses camarades effrayés d'un genre de vie qui ne pouvsiit pas être le leur, avait au contraire attiré Drapier, moins réservé et plus pratique ; on pourrait s'amuser chez Derodes et avec Derodes. Les armoires du fumoir étaient toujours pleines de boîtes de cigares de la Havane, dans lesquelles on pouvait faire son choix largement ; les

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caves étaient garnies de liqueurs de tous les pays; les chevaux étaient bien dressés, et, ce qui avait une autre importcince aux yeux de Drapier, Derodes était toujours disposé à prendre place à une table de jeu et à se laisser battre avec la belle humeur de ceux qui jouent pour le plaisir du jeu et non pour les besoins du gain.

Or c'était pour ses besoins que Drapier jouait ce que les joueurs appellent la matérielle, autrement dit le pain quotidien et non pour son agrément et pour les émotions. Les émotions, il avait celles de la misère, et elles lui suffisaient sans qu'il lui fallût les compléter par celles du jeu. Quand, après son mariage, il s'était, vers le 18 ou le 20 de chaque mois, trouvé sans un sou pour vivre pendant les dix ou douze jours qui leur restaient à fmir, en lutte avec les créanciers qui l'assaillaient tous à la fois et de tous les côtés, il avait bien fallu qu'il cherchât les quelques pièces de cinq francs qui leur manquaient pour manger. A qui les demander? Les emprunter ? Partout il était brûlé. Les gagner? A quoi? Comment? n n'y a pas de travail- supplémentaire pour l'officier, si courageux qu'il soit ; il n'a pas à attendre de bonne aubaine ; quand sa solde est frappée de retenues relatives à son état, il n'a qu'à serrer son ceinturon d'un cran tous les jours, et quand il n'y a plus de cran, il n'a qu'à mourir de faim s'il ne vit pas à la pension.

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Drapier ne voulait pas mourir de faim et ne voulait pas laisser mourir sa femme, si peu tendre qu'il fût pour elle. Il n*avait qu'une ressource, celle des désespérés qui, malgré tout, espèrent encore dans le hasard, le jeu. Pourquoi n'aurait-il pas une bonne chance? D'autres l'avaient qui ne la méritaient pas comme lui. Il avait joué. D'abord avec ceux de ses camarades qui voulaient bien risquer de l'argent, mais ils étaient rares. Puis, quand il n'avait plus trouvé de camarades, avec quelques bourgeois passionnés pour les cartes, et qui consentaient à risquer un autre enjeu que leur consommation ; la belle affaire pour lui quand il aurait mis sur le dos d'un marchand de la ville ou d'un rentier tous les mazagrans et tous les bocks d'un après-midi et d'une soirée !

Ce n'était ni de café ni de bière qu'il avait besoin, c'était de pain pour sa femme et pour lui. Et c'était le pain qu'il jouait avec une habileté et une prudence telles qu'il le gagnait plus souvent qu'il ne le perdait. A la longue, cette habileté et cette prudence avaient aussi effrayé les bourgeois : « Il gagne trop souvent, le lieutenant Drapier... » On l'avait observé et il avait eu l'humiliation de voir qu'on le soupçonnait de tricher. Comme il avait toujours joué loyalement, on n'avait pas pu le prendre, mais on s'était éloigné de lui : a Trop de chance. »

Les choses en étaient là quand Derodes était ar-

rivé à La Feuillade, et Drapier qui ne trouvait plus personne pour jouer avec lui, si petits que fussent les bénéfices auxquels il se rationnait, s'était abattu sur celte proie. Derodes n'avait pas la passion du jeu, pas plus celle-là qu'une autre d'ailleurs, mais comme il était désœuvré, comme il avait son métier en horreur, comme il ne travaillait ni ne lisait jamais, il lui restait des heures, quand il avait fait des armes, tiré quelques balles, promené ses chevaux et ses chiens, fumé cigares après cigares, où il s'embêtait crânement, ainsi qu'il le disait lui-même. C'était ces heures que Drapier guettait, sans jamais rien faire pour les avancer. Quand Derodes avait dit en s'étirant les bras : « Quel pays, mon cher, quel sacré pays ! » le. moment n'était pas éloigné où il proposerait d'en abattre quelquesunes. »

— Quel joueur vous êtes! répondait-il d'un air indifférent.

— Ma foi non, mais il faut bien tuer le temps. Avez-vous autre chose à me proposer?

Drapier cherchait, et naturellement il ne trouvait rien, ou ce qu'il trouvait était si fatigant ou si ennuyeux qu'il y avait certitude à l'avance que Derodes n'en voudrait point.

— Vous n'y pensez pas ?

— Dame !

Alors, Drapier se résignait à en abattre quelques-

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unes, mais c'était à condition que, si Derodes perdait, il ne se fâcherait pas.

— Vous comprenez, mon cher, qu'en jouant avec votre nonchalance habituelle, vous avez bien des chances pour ne pas gagner : appliquez-vous.

— Ça m'embête.

— Alors ne jouez pas.

— Que voulez-vous que nous fassions?

— Tout vous embête ?

— Non pas tout; ce que j'ai ou ce que je fais, oui ; ce que je n'ai pas ou ne fais pas, non.

Pour amener Derodes chez M™^ de Bosmoreau ; Drapier procéda comme pour le jeu ; quand Derodes lui dit : « Que voulez-vous que nous fassions ?» 11 répondit : a Si nous allions chez M™® de Bosmoreau? ))

— Ah ! ma foi non. Vous avez dû vous ennuyer joliment ?

— Pas du tout; on s'est au contraire joliment amusé et j'ai regretté que vous ne soyez pas venu.

Drapier raconta si bien comment on s'était amusé que Derodes se laissa entraîner.

— Après tout, autant s'embêter là qu'ailleurs.

Il voulut bien s'excuser de n'être pas venu le ' premier jour ; il avait eu la migraine et, quand elle le prenait, il n'y avait qu'une promenade rapide en voiture qui le soulageât un peu.

Agnès, qui prit ses paroles au sérieux, fut enchantée ; il n'avait pas pu venir, il reviendrait donc.

Quand il vit remplacement du lawn-tennis, il fît la moue ; du sable, non du gazon, cela n'était guère correct; cependant il consentit à jouer, il prit Agnès avec lui, et Julienne prit Bonnet. Ils eurent une galerie attentive. Flatté de faire le maître devant tous ces yeux ramassés sur lui, Derodes se montra bon prince ; il n'eut que des compliments pour ses élèves; si ses soldats, qu'il traitait comme des chiens, l'avaient vu, ils ne l'auraient certes pas reconnu ; il n'eut aussi que des compliments pour le lunch, qu'il déclara exquis.

— Tu vois, s'écria Agnès, lorsque les invités furent partis et qu'elle se trouva seule avec sa sœur, tu vois!

Les parties de lawn- Itnnis et de croquet continuèrent sans que les invités ordinaires, même Derodes , en manquassent une seule. Si disposé qu'on suit à se laisser pren- -^dre par l'engourdisse- 1l la vie de province, il \ I li)ii|< urs dans les petites villes quLlqucs personnes qui, ne se l'uiileiilaiilpasde manger, de dormir ot de thésauriser, veulents'a- F muser el sont tout heureuses de r. Irouvcr une maison ouverte où il a de la gaieté, du mouvement, s"^ de la jeunesse.

Cette maison, M"* de Bosmoreau la leur offrait et ils en profitaient. Sans elle et surtout saaa ses filles où se serait-on réuni ? Chez la géncFak î Le mari et la femme étaient bien vieux,, et la vieiJkffle met en fuite la jeunesse; il suffisait qu'on ^ dit ^k

ça sentait le moisi dans leur maison sombre, pour que ceux-mêmes qui n'avaient pas de nez se crussent obligés de se le pincer. Chez la sous-préfète ? Là, il y avait, à la vérité, la jeunesse, mais en même temps il y avait la gêne sinon la pauvreté; Thôtel de la sous-préfecture était un monument, ses salons de réception étaient vastes et on les avait meublés luxueusement pour recevoir l'Empereur un jour qu'il avait couché à La Feuillade ; mais, si la cage était dorée, le traitement de celui qui l'habitait était mince.

— Vous avez froid ? disait la sous-préfète quand on lui faisait visite l'hiver et qu'on la trouvait blottie frileusement dans la cheminée; vous avez bien raison, et j'ai froid aussi, mais que voulez-vous, il faudrait dépenser vingt francs de charbon par jour dans les calorifères pour faire monter le thermomètre de quelques degrés dans ce salon et cela n'est pas possible.

Chez M""® de Bosmoreau ou plutôt chez Julienne, on ne pensait pas à l'économie ; l'hiver, il faisait chaud, l'été, il faisait frais ; à l'avance, les invités pouvaient s'attendre à quelque surprise agréable et ils auraient été désappointés, s'ils ne l'avaient point trouvée, mais ils ne l'étaient jamais.

Suffisantes et même plus que suffisantes pour les désœuvrés de la ville, les attractions que Julienne et Agnès offraient à leurs invités n'eussent peut-être

pas toujours suffi à maintenir Fassiduilo des jeunes officiers, si ceux-ci n'avaient eu des raisons particulières pour venir et revenir chez M"® de Bosmoreau toutes les fois que Toccasion s'en présentait. C'est Labruyère qui a dit qu'être avec les gens qu'on aime cela suffit, et que leur parler ou ne leur parler point, tout est égal pourvu qu'on soit auprès d'eux; ce n'est point seulement quand il s'agit de ceux qu'on aime et dont on est aimé que cette observation est vraie : Cholet, Vézin, Carrelet n'aimaient ni Julienne, ni Agnès, au moins dans le sens complet qu'on donne au mot aimer, c'est-à-dire qu'ils n'espéraient pas devenir leurs maris : Cholet, parce que son caractère timide avec les femmes ne lui permettait aucune espérance ; Vézin et Carrelet parce qu'ils n'étaient pas d'âge à penser au mariage, — et cependant ils éprouvaient les uns et les autres un plaisir très vif à être avec elles : elles étaient jeunes, ils Tétaient aussi; elles étaient femmes, ils étaient hommes; elles étaient jolies, cela suffisait ; il se dégageait d'elles une sorte d'atmosphère dans laquelle ils se plaisaient, où ils se trouvaient plus dispos, plus gais, plus heureux, où leur pouls battait plus vite, où leur esprit s'aiguisait, enfin où ils voyaient la vie à travers des vitres roses qui lui donnaient un aspect charmant.

C'était comme ses camarades, et dans des dispo-

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silioiîs analogues aux leurs, que Bonnet avait commencé par venir chez M"® de Bosmoreau. Avec l'existence qui avait été la sienne jusqu'à ce moment, il n'avait point été gâté par les relations, et quelques réceptions dans le monde officiel, chez le général ou le colonel, chez le préfet ou le sous-préfet, avaient été les seuls plaisirs mondains qu'il eût jamais connus. En trouvant cette maison hospitalière et joyeuse où on l'accueillait en ami de vingt ans, il avait été charmé; comme cet intérieur élégant, ce linge éblouissant, ces cristaux 'brillants, cette vieille argenterie, ces mets soignés, ces vins exquis, ressemblaient peu à ce que depuis dix ans il voyait sur les tables des pensions où il avait traîné ses coudes ! comme la bonne grâce et l'aimable sourire de ces deux jeunes filles s'empressant à le servir ressemblaient peu à la brusquerie de garçons ahuris ou à la nonchalance des servantes malpropres qui répondaient à peine quand on les appelait! qu'il serait doux vraiment d'avoir un pareil intérieur et de vivre de celte vie heureuse ! Derodes avait raison quand il disait que la pension poussait au mariage.

Dès le premier soir, il s'était pris de sympathie pour M"* Amilhau, et bien vite cette sympathie était devenue un sentiment d'affection attendrie : n'étaitelle pas touchante cette pauvre vieille, que ni fâge, ni l'infirmité n'avaient endurcie, qui ne se plaignait

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jamais, ne parlait jamais d'elle et ne pensait qu'à être agréable aux autres, montrant à tous son bon sourire affable. Un jour que Julienne n'était pas près de sa grand'mère, il avait pris h carnet et le crayon de celle-ci, et il avait écrit ce qu'il voulait lui dire. Depuis, ils s'entretenaient sans intermédiaire, et M"** Amilhau s'en montrait heureuse : « Comme il a une belle écriture M. Bonnet, disait-elle à tous, et, en quelques mots, il exprime ce qu'il veut dire. »

Ainsi que ses camarades, Bonnet avait éprouvé un plaisir très vif à être avec ces deux jeunes filles, et, sans penser plus qu'eux à devenir l'amant de celle-ci ou le mari de celle-là, il s'était senti heureux par cela seul qu'il respirait le même air qu'elles, qu'il les voyait et qu'il entendait leurs voix. Comme il y avait loin de ces jeunes filles aux femmes qu'il avait connues !

Cependant, le maillot bleu d'Agnès avait jeté le trouble dans ses sentiments jusque-là assez calmes. Il ne s'agissait plus de l'agrément d'une maison, de sympathie pour une vieille femme, du charme de deux jeunes filles. Ce maillot lui avait porté un coup qui l'avait bouleversé. Dans cette vision provocante, il y avait eu un fait matériel auquel la volonté et la réflexion n'avaient aucune part.

— La jolie fille !

Malgré lui, malgré ce qu'avait dit M™® Drapier, il

18i LE LIEUTENANT HONNET

en rêva, de la jolie fille : il avait trente ans, elle n'en avait pas vingt; et, devant ses yeux, dans un tourbillonnement, passait continuellement celte vision bleue et blonde.

— Est-ce que vraiment il Taimait, cette jolie fille?

Il eut un moment d'émoi, et, sautant à bas de son lit, où d'ailleurs il n'avait guère dormi, il alla ouvrir sa fenêtre : le sang battait à ses tempes, les idées dansaient dans sa cervelle, il avait trop chaud, il était trop agité, trop enfiévré pour réfléchir.

Le matin se faisait; au loin les alouettes commençaient à chanter dans la plaine, et, à ses pieds, sous le couvert d'un arbuste des arènes, une ftiuvetle jetait de temps en temps son appel tendre et mélancolique; des nuages noirs d'orage roulaient dans le ciel arrivant de l'ouest et faisaient paraître blancs les bois et les champs sur lesquels glissait la lumière rasante de l'aube. Pas d'autre bruit dans la campagne, dans la ville que ces chants d'oiseaux; pas de roulement de voitures, pas de meuglements de bestiaux, tout dormait encore.

Le vent qui souffla au front de Bonnet le rafraîchit et le calma; la vision bleue, qui tant de fois s'était promenée sur son lit dans l'obscurité de la nuit, s'évanouit à la lumière du jour comme ces fantômes qui vous hantent malgré qu'on veuille, et

LE LIEUTENANT HONNET 185

qui se dissipent au feu d'une simple allumette : dans ce silence et cette tranquillité, il put faire son examen de conscience.

Quand M""® Drapier, quand ses camarades lui avaient parlé de Julienne et d'Agnès , il avait toujours répondu en riant, du bout des lèvres, par des paroles en l'air auxquelles il ne se donnait même pas la peine d'attacher un sens précis. A quoi bon? Ce n'étaient que simples plaisanteries.

Mais ce qui n'était pas une plaisanterie, c'était l'émotion qu'il avait éprouvée à la vue de ce maillot bleu, au contact de ces jolies mains roses satinées qui lui avaient mis le feu dans les veines.

Il s'agissait de voir <îlair en soi et de savoir au juste ce qui s'y passait : assurément il avait toujours été de bonne foi en répondant à ceux qui lui parlaient d'Agnès qu'il ne pensait pas à se marier, mais l'avait-il été avec lui-même? Là était la question; il fallait qu'elle fût résolue avant d'aller plus loin.

La belle affaire vraiment s'il était amoureux de la jolie fille ! Sa vie n'avait-elle pas été assez écrasée jusqu'à ce jour par les embarras et les hontes de la misère, sans qu'au moment même où elle semblait devoir s'alléger, il la compliquât d'un amour qui ne pouvait le mener à rien, qu'à aimer, pour l'aimer, une fille qui le désespérait par son besoin de plaire à tous.

A cheval sur une chaise, le menton posé sur la barre d'appui de la fenêtre, les yeux perdus dans les profondeurs noires du ciel, il resta là longtemps sans que rien vînt le distraire de sa méditation ; peu à peu la ville et la campagne s'éveillèrent; des pas retentirent sur le pavé sonore, de loin en loin des roulements de voitures, des piétinements de bestiaux; de la campagne arrivèrent des coups de marteau également frappés, ceux des faucheurs qui rebattaient leurs faux; sol do mi do sol mi do, les clairons sonnaient la diane à la caserne encore en dormie; les fumées jaunes du feu qu'on allume commençaient à tourbillonner au-dessus des chaumes ; dans les rues paissaient les chevriers jouant de la llûte; les ouvriers, qui tout d'abord avaient traversé les arènes à pas pressés, le bissac au dos et les outils sur l'épaule se rendant à leur travail, furent remplacés par des bourgeois qui venaient prendre Tair du matin, en pantoufles, flânant le nez au vent et devisant de l'orage, il ne vit rien que vaguement, il n'entendit riDn.

Tout à coup il se leva brusquement :

— Eh bien, non!

Non, il n'aimait pas Agnès; il avait eu un moment de surprise ; c'était la faute de ce maillot bleu si provoquant, la faute de ces mains si douces , s'il avait été troublé; mais, de ce qu'une femme est désirable, il n'en résulte pas fatalement qu'on l'aime; et c'était

LE LIKUTFA'AXT BONNKT 187

là précisément ce qui s'élait passé avec Agnès : désirable autant que la plus jolie fille pouvait rôtre, charmante aussi avec celte toilette inventée exprès pour faire valoir ce qu'une autre aurait voilé; débordante, de jeunesse, d'entrain, de gaieté, de vie avec cette fraîcheur de carnation et cette richesse de sang, enveloppante avec ce regard caressant et ces manières ouvertes en même temps que câlines, il le voyait, il le sentait; mais, de là à l'aimer, il y avait une distance que, bien certainement, il ne franchirait jamais : elle avait, pour un moment, mis le feu à ses sens; elle laissait son cœur parfaitement calme : il ne laimait pas, il ne l'aimerait pas.

Ce fut avec un sentiment de soulagement qu'il arriva à cette conclusion, car, pour un homme de son caractère et dans sa position, il y avait un danger à aimer une fille de ce tempérament; mais cette tranquillité n'était pas sans mélange, car, dans son examen, tout ce qu'il retirait à Agnès, il devait le reconnaître chez Julienne ; et, s'il se trouvait sûr de ne pas aimer la plus jeune des sœurs, il ne se sentait pas du tout la même certitude à l'égard de l'aînée; ce n'était pas par une séduction de toilette et de chair que celle-là l'avait pris ; c'était dans son cœur que, par un ensemble de douces qualités, elle s'était insinuée, et si complètement que, forcé par une autre de descendre dans ce cœur, il le trouvait envahi sans trop savoir par quels chemins elle y était entrée.

La belle avance vraiment d'échapper à une fille dont ia dot l'effrayait, pour se trouver aux prises avec une autre, dont la fortune était plus effrayante encore.

BoKNET n'avait jamais fait du maiiage le but de sa vie, bien au conlraire, — rossard, l'offi- . cier marié, — et, s'il l'avait adf.. mis à la rigueur, il l'avait foujf jours considéré comme dépendant du grade : qu'il rencontrât une bonne cliance, une action d'éclat, une de ces occasions exccplionnelles de se distinguer, qui entraînent tout à leur suite, I il deviendrait un mari possible, I mais, jusque-là, il n'avait pas à s'en occuper.

Or, jusqu'à ce moment, la bonne chance ne s'était pas rencontrée; c'était, au contraire, les mauvaises qui l'avaient poursuivi et écrasé; dans une misère comme la sienne, il aurait fallu être fou pour avoir l'idée de se marier.

A la vérité, il aurait pu chercher dans le mariage une bonne affaire, et, au lieu de prendre une femme

qu'il associerait à sa misère, en trouver une qui Tassociât, lui, à sa fortune. Mais justement il n'était pas rhomme des bonnes affaires, ni même d'aucune affaire, et cela autant par incapacité naturelle que par fierté : il n'avait jamais rien accepté qu'il ne pût rendre; qu'aurait-il rendu à une femme qui lui aurait apporté une belle dot?

Mais voilà que, par une fatalité qui continuait sa mauvaise chance , cette folie dont il s'était toujours cru à l'abri venait de le prendre : il aimait une fdle riche qui ne pouvait pas penser à lui, pas plus que lui, mais, pour d'autres raisons, ne pouvait penser à elle.

La belle vie que cela lui préparait, s'il ne s'arrachait point du cœur ce sot amour !

Le pourrait-il? Il n'en savait rien, n'étant pas de ceux qui traitent l'amour légèrement et s'imaginent qu'il n'y a qu'à vouloir oublier une femme pour ne plus penser à elle : il est évident qu'on peut ce qu'on veut, le difficile est de pouvoir vouloir, et il avait peur de sa volonté.

Sa ligne de conduite se présentait bien simple : il devait ne pas retourner chez M"'^ de Bosmoreau; mais cela serait-il possible? Résisterait-il à sa propre foiblesse? S'il y parvenait, résisterait-il à ses camarades, à M"^ Drapier? Que dirait-il pour justifier son abstention? La vérité, il serait ridicule.

Cependant, bien qu'il sentît toute la difficulté de

LE LIEUTENANT HONNP'/F 191

cette abstention, il voulut ne pas aller chez M"^ de Bosmoreau le jour du lawn-tennis. Derodes irait, on se passerait très bien de lui pour jouer, d'autres prendraient sa place. Evidemment, le mieux, pour ne pas s'occuper de Julienne, était de ne pas la voir; avant que l'habitude d'aller dans cette aimable maison fût bien établie, il fallait la rompre.

C'était le samedi que devait avoir lieu la partie de lawn-tennis; jusqu'au vendredi soir et même jusqu'au samedi matin, il se répéta les raisons qui l'obligeaient à rester chez lui, et, chaque fois, il les trouva meilleures; il ne la voyait pas, il ne pensait plus à elle. Mais, à mesure que la matinée s'écoula, ces raisons perdirent de leur force ; ne ferail-il pas mieux de risquer l'aventure une fois encore? En la voyant, il se rendrait compte du sentiment qu'il éprouvait pour elle; peut-être se trompait-il sur cet amour qui n'était pas ce qu'il avait craint.

Quand, au déjeuner, Choletlui demanda à quelle heure il irait chez M"""" de Bosmoreau, il n'eut pas d'hésitation.

— A trois heures.

— Alors nous irons ensemble.

— Volontiers.

Lorsqu'il se trouva en face de Julienne, lorsqu'avec son bon sourire elle lui tendit la main, lorsqu'elle lui parla avec la voix à l'accent familier qu'elle prenait pour les siens, il comprit qu'il avait eu

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tort et qu'il ne partirait point avec la satisfaction de se dire que cet amour n'était pas bien redoutable.

Ce jour-là, le maillot bleu le laissa froid, et toutes les fois qu'il compara les sœurs, il se demanda comment il avait pu croire qu'il aimait Agnès : même pour la beauté, l'aînée l'emportait sur la jeune; sinon par le troublant, au moins par la sérénité.

En voyant les coquetteries d'Agnès avec Derodes, il se fâcha contre elle, et dans cette fâcherie, il n'v eut aucune jalousie, au contraire, il y eut plutôt de la sympathie et de la compassion. Ne comprenaitelle pas que d'un homme du caractère de Derodes on ne ferait pas un mari? Et puis était-il digne d'elle de spéculer sur sa beauté, pour amener au mariage un homme riche? Que Derodes fût spontanément vaincu par cette beauté et s'éprît d'amour pour Agnès, au point de vouloir l'épouser, c'était bien, rien n'était plus honnête; elle acceptait le mari qui l'aimait. Mais qu'elle commençât elle-même les avances, et qu'elle comptât sur sa beauté mise habilement en œuvre pour se faire épouser, cela le fâchait. Il trouvait misérable, lui qui n'avait rien, d'aimer Julienne riche de trente mille livres de rente, et il eût voulu qu'Agnès, qui n'avait rien non plus ou presque rien, maintînt à distance Derodes, riche de plusieurs millions.

Ce soir-là, il rentra chez lui fort mécontent; l'épreuve concluante qu'il venait de tenter prouvait

LK LIKITKN'ANT BONNKT 193

qu'il était pris, bien pris, et qu'il s'était trop vite réjoui de trouver le repos et ia tranquillité à La Feuillade; ia pauvreté pèserait toujours sur lui pour le rabattre et l'écraser au moment même où il espérait pouvoir se relever. Après avoir paralysé sa vie de soldat, elle allait maintenant attrister sa vie (l'homme.

Enfin, les choses étant ainsi, il n'y avait ni à se révolter, ni à se plaindre, il fallait les subir ; on n'est pas bon soldat sans une certaine disposition au faUilisme, et il était bon soldat des pieds à la tête, île cœur et d'esprit; on verrait bien- en avant !

Il avait donc continué à aller chez M""" de Bosniorcau sans manquer une seule des réunions, jouant au croquet, jouant au lawn-tenms , jouant à tout ce qu'on voulait, dansant, pianotant, se montrant aussi empressé avec Agnès qu'avec Julienne, de façon à ce que personne ne pût le deviner, pas même Julienne, sui-tout Julienne. Choiet,Vczin, Carrelet, qui venaient à ces réunions sans aucunes visées amoureuses, pour le plaisir du plaisir, devaient être ses modèles. Il n'avait qu'à les imiter, et à être ce qu'ils étaient euxmêmes.

Si grand que îh\ le soin qu'il apportât à s'observer, à certains moments cependant ses regards trahissaient d'autres sentiments que ceux d'un indifTéreul ou d'un ami de quelques semaines; les indifTérenls et les amis n'ont point ordinairement les regards

194 i:e lieutenant bonnet

émus qu'il attachait quelquefois sur Julienue quand il croyait qu'on ne le voyait pas, et ils ne tombenlpas non plus dans les silences pleins de pensées qui plus d'une fois avaient étonné Julienne.

— Vous êtes distrait, monsieur Bonnet ?

— Mais non, mademoiselle.

— Préoccupé, alors?

— Pas du tout.

Elle n'insistait jamais pour lui en faire dire davantage ; mais un jour qu'elle l'avait ainsi questionné, elle s'était elle-même engagée dans des confidences auxquelles, tout d'abord, il n'avait rien compris :

— Ne vous laissez pas prendi-e aux apparences, dit-elle, et ne jugez pas Agnès pour ce qu'elle se donne : elle vous paraît frivole, elle n'est que jeune; légère, elle n'est que gaie; coquette, elle n'est que...

— Mais je vous assure que je ne la juge ni frivole, ni légère, ni coquette, dit-il tout surpris.

— Oh! je vois, je vois; eh! bien,jevous assure que vous vous trompez; sous cette jeunesse et cette gaieté il y a une femme bonne, aimante, droite, dont le cœur est sûr ; peut-être est-elle plus ardente au plaisir qu'on ne l'est ordinairement en province, peutêtre est-elle un peu trop garçon, mais c'est notre faute à tous, nous l'avons élevée comme cela, son père d'abord, et puis moi ensuite, qui, la trouvant si gentille, n'ai pas voulu changer la ligne que le père

LE LIEUTENANT BONNET i95

avait donnée ; c'est ainsi qu'elle s'est faite si vite camarade avec vous et avec M. de Derodes.

Derodes! Ce nom fut un éclair. Jusque-là Bonnet s'était demandé ce que tout cela signifiait et où elle voulait en venir. Maintenant il comprenait. En le voyant préoccupé, Julienne avait cru qu'il s'inquiétait de la liberté qu'Agnès prenait avec Derodes, et qu'il était jaloux de celui-ci. Si elle avait souci de cette jalousie et tâchait de l'empêcher de se développer, c'était donc qu'elle voyait en lui un mari possible pour sa sœur et qu'elle cherchait à le conserver.

Le coup lui fut sensible. Elle n'avait donc jamais eu ridée qu'il pouvait l'aimer elle-même, et jamais elle n'avait imaginé qu'elle pouvait l'épouser : mari possible pour sa sœur pauvre, il était impossible pour elle riche.

Après tout, de quel droit se plaindrait-il ou l'accuserait-il? Elle raisonnait comme il raisonnait luimême, comme raisonnait tout le monde : les filles riches ne sont pas pour les pauvres diables, il le savait, il se l'était dit vingt fois, cent lois, seulement, dans sa bouche, cette vérité lui semblait moins dure que sur les lèvres de Julienne. Quand on est misérable, on aime une misérable ou l'on n'aime pas : il aimait, et il voulait garder sa fierté, c'était trop.

Les choses allaient ainsi, lorsqu'un matin il reçut

1% LE LIKITENANT BONNET

une lettre d'un de ses anciens camarades qu'il n'avait pas vu depuis près de vingt ans, et dont le nom à peu près oublié ne lui dit rien tout d'abord.

Mon cher Bonnet,

Te souviens-tu des tripotées formidables que tu flanquais il y a bientôt vingt ans à ton camarade d'école Florentin Virot? — et cela sous le prétexte de l'assouplir et de le fortifier.

Sans doute ton moyen était bon, car je suis fort et souple ; de plus je suis architecte, géomètre-arpenteur dans notre pays natal, où, après avoir travaillé à La Rochelle et à Nantes, je suis venu m'établir.

Peut-être vas-tu te demander ce que tout cela peut te faire, bien que tu sois un bon garçon parfaitement capable, j'en suis sûr, d'avoir conservé un souvenir affectueux pour un ancien camarade et aussi de t' intéresser à lui ; si tu veux continuer ma lettre, tu vas voir qu'elle peut te faire quelque chose.

En ma qualité d'architecte, etc., etc., je suis en relations avec les propriétaires, les entrepreneurs, les spéculateurs qui veulent faire construire dans notre pays, que les bains de mer ont mis à la mode. Ce qui manque présentement après tout ce que l'on a déjà construit, c'est des terrains en bonne situation, c'est-à-dire sur le bord de la mer. Il n'y en a plus qu'un, la lande oii s'élève le moulin de ton père. Nous avons voulu la lui acheter. Il n'a pas

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voulu la vendre. Kl 5on relus a été motivé, non par (les raisons de convenance ou d'affection, mais simplement par calcul, parce qu'il croit qu'en altendanl quelques années encore il en obtiendra un prix supérieur à celui qu'on lui offre aujourd'hui.

Ce calcul n'est pas juste, et je te le démonirerai si tu veux que j'entre en correspondance avec toi à ce sujet; quanti cette démonstration sera faite, je pense que tu n'hésiteras pas à décider ton père, qui, par son refusobstiné, sacrifie tes intérêts en même temps que les siens.

Tuii vieux camarade,

F. VlHOT.

vin

'lîpuis dix ans, Bmil^iiel n'était pas relouniti ''dans son pays natal : toujours en gfu-nison dans le Nord et dans l'Esl, .ivanl d'aller en Algérie, il aurait dû Iraverser la Franco, et c'eût été une dépense que ses dettes ne lui avaient jamais permise. De temps en temps, il écrivait à son père, réguiîèi'emenl , à la fête de celui-ci et au jour de l'an ; le père répondait rarement, très rarement, et c'était tout. Jamais le vieux meunier n'avait eu l'idée d'envoyer à son fils cent francs pour lui permettre de venir le voir; et quand celui-ci, se trouvant aux prises pour la première fois avec la misère, avait demandé à son père une aide, si faible qu'elle fût, la réponse avait été telle, qu'il s'était gardé de recommencer : « Je la connais, la vi(! de noce et de bombance des officiers ; tu oublies, mon garçon, que j'ai été soldai et que je sais comment on tire des carottes aux parents : je n'aime pas qu'on se fîche de moi... » C'était dans la ligne ma^

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ternelle que Bonnet avait eu une lamille, dans sa mère, dans son oncle le curé; il l'avait alors compris et se Tétait tenu pour dit.

Jamais, quand son père écrivait, il ne lui parlait du pays : « La santé est bonne. Dieu merci ; mais les temps sont bougrement durs, l'argent ne rentre pas; » avec cela quelques mots sur les réparations au moulin, que le vent de mer avariait assez souvent, des plaintes sur la mule... et voilà tout; du village, il n'en était jamais question; c'était par la lecture des journaux que de temps en temps, au hasard, il lui en arrivait des nouvelles : depuis dix ans, des maisons élevées sur toute la côte formaient maintenant une petite ville que son imagination, s'appuyant trop fortement sur ses souvenirs d'enfance, ne se représentait que difficilement ; quand il lisait que les représentations d'une troupe parisienne en tournée avaient obtenu un grand succès au Casino de Saint-Martin-du-Mont, il ne comprenait pas du tout; un casino à Saint-Martin ! Où diable avait-on pu le construire ? Et quel était ce casino dont les journaux parlaient ?

La lettre de Virot, la première qu'il reçût d'un ancien camarade, fut une révélation : « Ce qui manque présentement, après tout ce qu'on a déjà construit, c'est des terrains en bonne situation, au bord ou en vue de la mer. » Comment, il n'y avait plus de terrains à construire au bord de la mer ! mais s'il en

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(Hail ainsi, et la lettre de Virol ne permettait pas le Joute à ce sujet, la lande de son père, d'une belle <!onlenanee, avait une certaine valeur.

Alors, si celte lande pouvait être vendue un gros prix, se trouvant le seul héritier de son père, il n'était plus le pauvre diable qui ne devait pas aimer une fille riche ! !

Il relut la lettre de Virol, et tout de suite son parti fut pris; ce n'était pas avec les lenteurs d'une correspondance plus ou moins entortillée à dessein qu'une pareille afl'aire pourrait se traiter : il fallait savoir d'une façon précise, il fallait voir de ses propres yeux.

Il irait à Saint-Martin.

Sa résolution arrêtée, il fallait examiner si l'exécution en était possible, et pour cela commencer par faire sa caisse, — ce qui, à vrai dire, n'était ni long, ni difficile. Elle contenait, tout bien compté, trentehuit francs soixante centimes; or, le prix de la place étant, de La Feuillade à Coutras, de onze francs, et de Coutras à Vendreneau, la station qui dessert Saint-Martin-du-Mont, de vingt-quatre francs, cela donnait un total de trente-cinq francs, ou de soixantedix francs pour l'aller et le retour, soit dix-sept francs cinquante centimes pour le quart de place; il pouvait donc partir.

Ce fut une explosion de regrets quand il annonça chez M"** de Bosmoreau qu'il serait absent pendant huit jours. •

— Huit jours ! s'écria Agnès, mais vous allez désorganiser notre lawn-tennis; il n'y a que vous qui puissiez tenir tête à M. Derodes.

Tenir tête à M. Derodes n'était peut-être pas très exact, et faire avancer M. Derodes eût été plus juste, car les sourires, les paroles aimables, les confidences dans un coin, les coquetteries donl Agnès honorait Bonnet n'avaient pas d'autre but.

Il fallut l'intervention de Julienne pour qu'Agnès consentît à ce départ .

— Jurez que vous ne serez pas plus de huit jours.

— Je le jure.

De la station de Vendreneau à Saint-Martin-du- Mont, il y a une dizaine de kilomètres. Bonnet les fit à pied par la route de traverse : c'était une économie en même temps qu'un plaisir. Quand en son enfance il allait de chez son oncle chez son père, il suivait cette route, et, avec une douce émotion, il la retrouvait telle que vingt ans auparavant, couverte d'une ombre épaisse, trop large de moitié au moins, encaissée entre deux levées de terre sur lesquelles poussaient des chênes, des châtaigniers et des merisiers d'une végétation médiocre.

Depuis ces vingt années, rien n'avait été changé, pas un caillou n'avait été apporté dans les ornières profondes, pas une des mares qui à chaque instant obligeaient son tracé à obliquer à droite ou à gaucht? n'avait été comblée, pas un fossé n'avait été curé.

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De chaque côté, le mode de culture était toujours h même, avec les mêmes petits sillons de terre grise, et les mêmes jachères couvertes de genêts et d'ajoncs au milieu desquelles paissaient les vaches aux cornes ouvertes et au pelage clair qui lui étaient restées dans les yeux. Comme, après les violences du bleu d'Afrique, ce ciel voilé de gris lui était doux; comme ces verdures pâles, ces hauts chaumes, ces grands choux aux feuilles retombant sur une tige élancée, ces sarrasins rouges, ces bruyères roses ou violettes, étaient présents à son souvenir; il les retrouvait tels qu'autrefois, et pouvait croire qu'il n\ avait que quelques semaines, quelques mois au plus. Que de fois il avait passé par là, son paquet à la main, et conmae tout cela lui était resté familier malgré ses étapes à travers tous les pays ! N'y a-t-il donc qu'une terre au monde, un petit coin, celui où nos yeux se sont ouverts à la lumière et nos organes aux premières sensations qui les ont frappés !

Il allait devant lui, allègrement, de vingt ans plus jeune, revoyant sa mère , qui l'attendait en venant à chaque instant jusqu'à la porte pour guetter s'il arrivait, et restant là, penchée en avant, les ailes de sa coiffe blanche enlevées par le vent de la mer; Revoyant aussi son oncle, qui, au retour, faisait un i>on bout de route au-devant de son gamin de neveu, tricorne sous son bras et son bréviaire à la main, ses pas le conduisaient, instinctivement, aux

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endroits oii vingt ans auparavant il levait le pied pour passer par-dessus une grosse pierre obstruant le chemin ; il le levait encore, et avec raison, car la pierre était toujours à la même place.

A mesure qu'il avançait, les arbres se faisaient plus ramassés, plus rabougris, leurs cimes tourmentées et aplaties ne s'étalaient que d'un seul côté, un air plus frais lui soufflait au visage, et, quand il passait sa langue sur ses lèvres, il y trouvait une saveur salée; il approchait de la mer, et déjà, à certains moments, il entendait son sourd murmure.

Cette vieille route conduisant au village, il prit un sentier qui coupait à travers les métairies et descendait en pente douce; les arbres devinrent plus rares, plus chétifs, le vent souffla plus fort, et le rythme des vagues qui frappaient la grève se fit entendre plus distinct et plus régulier, il arrivait sur une lande qui dominait la mer.

Il s'arrêta un instant au débouché du chemin. Dans la lande couverte de bruyères fleuries qui s'abaissait vers le rivage avec des mouvements ondulés, le vieux moulin de son père détachait sa silhouette grise sur le fond rose du soleil couchant, et ses grandes ailes aux planches moussues tournaient avec des craquements plaintifs; à droite, la pauvre maisonnette où il était né lui montrait son toit tout jaune de sedum, éblouissant comme une chape d'or ; et à gauche, à une courte distance, au point

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culminant de la lande, il retrouvait Tamas de pierres druidiques qui, par les énormes blocs de granit formant ses allées couvertes, était la curiosité de ce pays où le granit ne se rencontre nulle part ; combien de fois, quand il était enfant, avait-il entendu des savants discuter sur ces pierres et se demander d'où on les avait apportées, comment on avait pu les monter jusque-là .

Bien que celte vue fût pour lui pleine de souvenirs émus, il ne s'y attarda point, et tout de suite ses regards coururent au village neuf qui se tassait au bord de la mer. Virot avait dit vrai : les terrains propres à bâtir avaient été en ces dix dernières années couverts de constructions : villas, châteaux, chalets, chaumières, maisons gothiques. Renaissance, italiennes, anglaises, norvégiennes, normandes, dont les toits et les hautes cheminées se mêlaient en un fouillis où les règlements adminis- (ralifs n'avaient mis aucun ordre; seule, la lande «ivait arrêté les bâtisseurs à une ligne droite, et avec ses ajoncs, ses bruyères et ses argousiers arasés par le vent de mer, elle s'étalait sauvage telle que cent cins auparavant.

Sans avoir le génie de la spéculation, on pouvait oomprendre que ces cinq hectares de terre inculte où une mule et une vache trouvaient difficilement à »€ nourrir, et qui ne se seraient pas vendus deux ^Oiille francs il y a vingt ans, avaient pris de la va-

leur depuis que les maisons et les jardins lui faisaient une ceinture et qu'elle était le seul emplacement où Ton pût désormais construire de ce côté au bord de la mer.

Quelle était cette valeur?

Voilà ce qui lui restait à apprendre, mais ce qu'il avait vu lui donnait bon espoir; il n'aurait point fait un voyage inutile, et Virot était décidément un bon garçon de l'avoir prévenu. Sans doute, ce n'était point par pure amitié et en reconnaissance des tripotées d'autrefois, mais qu'importait qu'il eût pensé h son intérêt ?

Sans aller chercher le sentier battu par les pieds des chevaux et des mules, il coupa à travers les bruyères, marchant droit sur le moulin. Arrivé à une certaine distance et ayant tourné l'angle de la maisonnette, il aperçut assis sur un banc et adossé au nmr un homme en veste grise et en bonnet de coton qui fumait sa pipe en regardant le moulin tourner avec la satisfaction de quelqu'un qui voit qu'on travaille pour lui tandis qu'il a tranquillement ses mains dans ses poches, — son père, qui n'avait que cinquante-cinq ans lorsqu'il l'avait vu pour la dernière fois, et qui, cassé et fatigué par ces dix années, paraissait plus vieux que son âge.

Il vint à lui en accélérant le pas.

Quand il ne fut plus qu'à une courte dislance, son père, qui le regardait venir sans paraître le re-

LE LIEUTENANT BONNET â07

connaître et en le dévisageant, se leva de son banc, et se tenant immobile, la main gauche sur la coulure du pantalon, la droite à la hauteur de l'oreille, la paume levée, lui fît le salut militaire à la mode de 1840, en disant :

— Salut, mon lieutenant.

Mais, Bonnet ayant continué d'avancer, de sorte que les rayons obliques du soleil le frappèrent en plein visage, le père reconnut son fils.

— Gré matin! s'écria-t-il, c'est mon garçon? Comment c'est toi. Bonnet! et tu ne dis rien; en voilà une surprise !

Respectueusement, Bonnet ôta son képi et embrassa sur les deux joues son père, qui se laissa faire en répétant :

— En voilà une surprise !

toute jeune, dégingandée, ébouriffée, qui devait être aux écoutes, tant elle répondit vivement à cet appel, parut à la porte,

— Qu'est-ce que tu as pour souper ? le drôle est arrivé ; faut lui donner à manger.

Le drôle n'était pas une injure, c'est un mot du pays qu'on emploie pour garçon, comme gars ailleurs.

— Il n'y a rien; vous n'avez pas voulu me laisser acheter les limandes de Ruiin.

— Elles étaient trop chères, les limandes, tu vas frîcasser des œufs.

Et s'adressant à son fils tandis qu'Euphrasie rentrait dans la maison :

— • Il est rudement cher, le poisson, maintenant; on n'en peut pas manger, ces bourgeois ont tout fait renchérir dans le pays, excepté la farine; les temps sont bougrement durs, l'argent ne rentre pas. Vous êtes heureux, vous autres officiers, bien payés et recta, le premier du mois.

Bonnet ne jugea pas à propos de contredire cette affirmation, que les officiers étaient bien payés; il ne lui convenait pas d'engager une discussion d'autant plus inutile que ce n'étaient pas là propos en l'air : si son père se plaignait des temps et comparait la situation heureuse des ofiîciers à celle des malheureux paysans, ce n'était pas sans intention, et on pouvait facilement deviner le dessous de ses paroles ; d'ailleurs, il précisa :

— Je suis content de te voir, ça me dit que tes affaires vont bien; après ça, ce n'est pas étonnant quand on est bien payé et qu'on n'a qu'à penser à soi, ce n'est pas comme moi.

Il baissa la voix :

— Je me fais vieux, j'ai élé obligé de prendre une servante, ça double la dépense et j'avais déjà bien du mal à arriver.

Il regarda son fils en clignant, puis lui tendant la main:

— Mais sois tranquille, mon garçon, je ne te demanderai jamais rien... tant que je pourrai travailler, s'entend.

Et il énuméra tous les gens qui étaient ses débiteurs, ceux de Meuville, ceux de Puisseux, ceux de Montmain : fallait-il leur envoyer l'huissier, des pauvres gens qui faisaient ce qu'ils pouvaient.

— Ah! les temps sont bougrement durs.

Et puis la mode aussi s'était mise dans la meunerie : les boulangers ne voulaient plus que des farines blanches produites par des mécaniques qui enlevaient la qualité au pain; il n'y avait que les pauvres gens qui acceptaient encore la farine d'autrefois, mais ils se plaignaient.

Bonnet écoutait le cœur serré : eh ! quoi? c'était là l'accueil de son père : la défiance de l'avarice. Depuis dix ans, il avait perdu l'habitude de ces finasseries de paysan, et il lui fallait faire un effort pour

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comprendre : pourquoi toutes ces précautions, puisqu'il ne demandait rien?

— Si encore le moulin était en bon état, mais il est comme moi, le pauvre vieux; il y a des moments, dans les bourrasques, où je me demande s'il ne va pas être emporté : il craque, il craque, ah! les temps sont bougrement durs.

Pendant ce discours les œufs avaient été fricassés, Euphrasie vint annoncer qu'on pouvait souper.

Ils entrèrent dans la cuisine où s'était écoulée l'enfance de Bonnet, rien n'y était changé : sur Id dressoir se rencontraient les mêmes faïences à fleurs, car on casse peu chez les paysans; au mur s'étalaient les images enluminées sur lesquelles il avait commencé à lire, mais plus enfumées et plus jaunes; il s'assit à la place qu'il occupait autrefois en fiice de son père, et comme autrefois il attendit que son père, après avoir fait une croix sur la tourte de pain, lui en tendit une tranche piquée au bout du couteau qui l'avait coupée.

Ils commencèrent par manger en silence, puis le père, qui n'abandonnait pas son idée et ne voulait pas que son fds put aborder ce qu'il craignait d'entendre, reprit la parole :

— Alors tu es toujours lieutenant? dit-il en regardant les deux galons des manches.

— Vous voyez.

— On n'avance pas vile, maintenant; mais c'est

LK IJKIITKNÂNT RONNKT 21,1

égal, lu es dans une belle position, tu as dû mettre de l'argent de côté; si tu en es embarrassé, je te trouverai de bons placements en terre, dans le pays on est gêné.

Bonnet eut un triste sourire :

— L'argent ne m'embarrasse pas, dit-il, je vous remercie.

— Tu veux faire le malin avec ton père; ma parole, je ne te demanderai rien, quoique le moulin, qui sera ta propriété un jour, ait bien besoin de réparations; mais enfin tu peux être tranquille, je ne te parle pas d'argent pour t'en demander.

— Je n'en ai point.

— Comment, tu n'en as point! C'est-y possible. Depuis dix ans, tu n'as pas mis d'argent de côté? On ne paye donc plus les ofiQciers, maintenant?

— Si.

— Combien que tu touches?

— Deux cent quatre francs par mois.

— Deux cent quatre francs par mois, en v'ià une somme ! et tu n'as pas mis d'argent de côté ; tu te la coules douce.

Il eut été naïf à lui de prouver avec chiffres a l'appui qu'il ne se la coulait pas douce; il ne dit rien.

— Après ça, mon garçon, si tu veux t'amuser, je ne te blâme pas; profite de ta jeunesse, ton avenir est assuré : tu monteras en grade, et puis tu auras ta

retraite. Ce n'est pas comme nous, qui sommes obligés de travailler jusqu'à la mort sans rien d'assuré; si encore les temps n'étaient pas si durs.

Et il recommença à se plaindre comme un homme .tombé dans la misère la plus noire.

Si Bonnet avait cru à la sincérité de ces plaintes, il aurait demandé à son père comment, au lieu de souffrir de la dureté des temps, il ne faisait pas argent de la lande; mais à quoi bon? Les ficelles de cette comédie étaient trop grosses pour qu'il ne les vît point, et ce qu'il dirait ne provoquerait que des plaintes nouvelles, tant qu'il ne pourrait pas les arrêter avec des chiffres; avant tout, il fallait qu'il se procurât ces chiffres auprès de Virot et des personnes qui pourraient le renseigner. Cependant, pour se garder une porte ouverte, il voulut dès maintenant entamer cette question de la lande.

— Heureusement qu'on a beaucoup bâti autour de vous, et que bientôt sans doute on voudra vous acheter votre lande; vous en tirerez un bon prix.

— Ne crois pas ça, mon garçon, on a bâti tout ce qu'on pouvait bâtir dans le pays; et on s'est arrêté quand on en a eu assez, et même on s'est arrêté trop tard ; tout ça c'est de la spéculation ; on verra bien des ruines avant peu, c'est moi qui te le dis; si j'avais écouté ceux qui voulaient m'acheter ma lande, je ne l'aurais plus, et je n'aurais pas mon argent, puisqu'ils ne m'auraient pas payé.

— Vous l'auriez reprise avec les maisons élevées dessus.

— Des histoires, des procès, il ne me manquerait plus que ça; je veux ma tranquillité, et être sûr de mourir dans la maison où est mort mon père.

Il dit cela avec un attendrissement qui ne permettait pas d'insister, aussi Bonnet n'insista-t-il point, et de toute la soirée il ne fut plus question de la lande. Ils parlaient de TAfrique, où le père avait passé cinq ans quand il était soldat.

— Un fameux pays, c'est étonnant tout de même que tu n'y aies pas fait ton beurre.

Le lendemain matin Bonnet, qui se défiait, se leva avec le jour pour aller visiter le village neuf à son aise et voir Virot quand l'heure de se présenter chez les honnêtes gens aurait sonné.

En flânant par les rues, il trouva la maison de son camarade toute placardée d'affiches et de plans, avec une belle plaque en cuivre sur la porte, où on lisait : «Virot, architecte; » une servante, qui ouvrait les volets et qu'il interrogea, lui dit que son maître descendrait dans une heure. Il fut exact.

Virot l'accueillit avec effusion et des protestations d'amitié qui disaient combien vivement il désirait que la vente de la lande du moulin se fît; au reste, il l'avoua à peu près franchement. S'il y avait gros à gagner pour le père Bonnet, c'était aussi une bonne affaire pour lui par les constructions qu'il élèverait;

2lG LE IJKliTKNANT BONNET

il avait acheteur à deux francs le mètre, ou cent mille francs pour le tout, payables cinquante mille francs comptant, et le reste par termes de dix mille francs tous les ans. Il avait offert ces cent mille francs au père Bonnet, qui les avait refusés, sans jamais vouloir donner le chiffre précis de ses exigences; tout ce qu'on pouvait présumer, c'est qu'elles étaient folles; au moins fallait-il tâcher de l'amener à les faire connaître; on discuterait, quoique cent mille francs, pour des terres qui ne rapportent pas cent francs par an, fussent déjà un joli prix; ce qu'il ne voulait point dire à des étrangers, il ne le cacherait sûrement pas à son fils.

Sûrement? Bonnet, qui connaissait son père et qui venait d avoir la preuve que son caractère, était de plus en plus défiant, ne se sentait pas du tout sûr de réussir à le faire parler. Cependant, il fallait essayer, et tout de suite il revint au moulin.

— Tu as été te promener? demanda son père, qui, assis sur son petit banc, semblait le guetter.

— Oui, et j'ai rencontré un de mes anciens camarades, Virot.

Le père Bonnet regarda son fils attentivement, puis prenant un air affligé :

— Ce pauvre Virot, dit-il avec compassion,

— Qu'est-ce qu'il a?

— Il a qu'il est engagé dans des affaires... louches, et je crains que ça ne tourne mal pour lui;

\sK LÏKUTKNANT- BONNKT 2t7

c'est dommage, il est bon garçon et travailleur, mais la spéculation les a tous perdus ici.

— Il ma parlé de votre lande.

— Je crois bien; c'est son idée fixe, à ce garçon; il s'imagine que s'il pouvait y construire des maisons ça le sauverait; ça le perdrait un peu plus vite, voilà tout.

— Il m'a dit qu'il avait acheteur à cent mille francs.

— Tu as cru ça?

— Et qu'on vous verserait cinquante mille francs comptant.

— Mais s'il me donnait cinquante mille francs comptant, c'est que ma lande en vaudrait trois cent mille, je serais donc un imbécile de la vendre cent mille.

— Alors, demandez-en trois cent mille.

— Pour qu'on se fiche de moi? je ne demanderai rien du tout; je peux attendre, Dieu merci... si durs que soient les temps.

Bonnet, ne pouvant rien obtenir de plus, voulut essayer de la franchise ; il expliqua son cas : il aimait une jeune fille riche de trente mille francs de rente, mais n'ayant rien lui-même, il ne pouvait pas la demander, il ne pouvait même pas faire connaître son amour; que la lande fût vendue cent mille francs, deux cent mille francs, la situation changeait aussitôt; il n'était plus un misérable puisqu'il était le fils

unique d'un homme riche de cent ou deux cent mille francs, et on ne pouvait pas voir dans son amour une spéculation.

A mesure qu'il s'expliquait, les yeux de son père, fixés sur lui, s'animaient et prenaient une expression de dureté :

— Allons, décidément, s'écria-t-il, c'est pour me tirer une carotte que tu es venu?

— Vous tirer une carotte?

— Donne-moi ta parole, ta parole d'officier, que Virot ne t'a pas fait venir.

— Il est vrai qu'il m'a écrit...

— Qu'est-ce que je disais 1... Il a espéré, le coquin, que, ne pouvant me mettre dedans, tu l'aiderais ; et toi, tu t'es laissé empaumer !

— J'ai espéré que vous ne me refuseriez pas votre concours pour me faire épouser celle que j'aime, car c'est votre concours que je vous demande, rien que votre concours, et non une somme d'argent quelconque.

— On dit ça pour commencer, et puis après le concours c'est l'argent. Eh bien! tu n'auras ni l'un ni l'autre; d'abord, parce qu'on ne se marie pas quand on est lieutenant. On attend qu'on soit commandant ou colonel, pour faire un bon mariage; ensuite, parce que, quand on est beau garçon comme toi, on n'a pas besoin d'argent pour se faire aimer par les filles ; enfin, parce que je ne veux pas vendre

ma lande, qui, dans trois ou quatre ans, vaudra le double ou le triple de ce qu'elle vaut maintenant. Tu dis que si tu étais le fîls unique d'un homme qui a ceut mille francs on ne pourrait pas voir dans ton amour une spéculation; mais, sacré mâtin, tu es le fds d'un homme qui est propriétaire de terrains qui valent... ce qu'ils valent, ce que tu veux qu'ils valent, et ta position est autrement belle.

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tNNET abrégea son sc-

|our au moulin. Qu'eùl-

il obtenu en restant ?

iRien db'-ulumctit Son père ne changeait

pas d uke oidinairement, el encore

r moins quand il s'imaginait qu'on « vou-

~Iail lui liici- une carotte ». Il n'avait

qu'à partir.

Quand il annonça son départ, son père ne se fâcna pas :

— ■ Tu sais, mon garçon, que je ne t'en veux pas; tu as cherché à me tirer une carotte; à ta place, j'en auraisfait autant; seulement, si tu étais à la mienne, tu ferais conmie moi; les parents sont les parents et les enfants sont les enfants.

Il voulut même lui faire un petit bout de conduite, au moins jusqu'à la sortie de la lande ; mais en quittant la maison, au Heu de couper au court, il passa devant les pierres druidiques; arrivé là, il s'ar-

rêta, et du doigt montrant les énormes blocs de granit tout couverts de lichen et de mousses :

— Vois-tu, mon garçon, dit-il avec un accent plus sérieux qu'à l'ordinaire, j'ai ma religion comme un autre; ton oncle la blâmait, et je ne lui en veux pas, étant dans son droit de curé; mais il y en a plus d'un ici qui sans rien dire à personne est comme moi et vient faire ses dévotions à ces pierres. Pourquoi pas, c'est-y pas une chapelle aussi? On lui adressait sa demande autrefois; on peut bien la lui adresser maintenant, et îl me semble que ce qui était bon dans les temps passés doit être bon encore de notre temps. Toutes les fois que j'ai été embarrassé, je leur ai demandé conseil, et je m'en suis bien trouvé : faut-il faire ça? ne faut-il pas le faire ?

Il retira son bonnet de coton dévotement, avec une génuflexion et un petit signe de croix.

— Eh bien, quand je les ai consultées rapport à la lande, elles m'ont répondu qu'il ne fallait pas la vendre.

Il étendit le bras vers les pierres, où deux trous sombres se montraient insondables à l'œil, au milieu des locs de granit et des touffes de bruyère :

— Est-ce vrai? demanda-t-il.

Au sortir de la lande, ils se séparèrent, et Bonnet refit tristement au retour la route qu'il avait parcourue avec bonne humeur à l'aller : fils d'un pro-

priétaire de terrains valant deux ou trois cent mille francs, n'était pas du tout la même chose que d'être fils d'un propriétaire qui avait vendu son terrain cent mille francs. — Tu lui donneras la valeur que tu voudras, à la lande, disait son père. Mais justement parce qu'il était libre de fixer cette valeur, son estimation ne signifiait rien ; on pouvait lui répondre qu'elle était trop forte de moitié, des trois quarts, de tout.

C'était donc un voyage inutile : il fallait renoncer aux espérances que la lettre de Virol lui avait données un peu follement et se résigner.

Son retour fut mélancolique, et la perspective d'hériter un jour d'une assez grosse somme ne balança pas les déceptions de l'heure présente ; cet accueil de son père, cette défiance, ces finasseries le blessaient dans sa fierté autant qu'elles le peinaient; par cela même qu'il se croyait obligé de renoncer à son amour, il eût voulu pouvoir se rejeter du côté de son père ; il se fût senti moins seul si, de cette visite à la maison natale, il lui était resté dans le cœur un souvenir autre que celui qu'il emportait.

11 rentra à La Feuillade bien décidé à ne plus aller chez M°*® de Bosmoreau. Déjà, à la vérité, il avait pris cette résolution sans la tenir, mais cette fois il ferait en sorte de ne point céder à d'hypocrites faiblesses. Il s'occuperait, il travaillerait, il se mettrait dans l'impossibilité de sortir les jours où l'on

224 LK Ï.IKUTENANT BONNET

se réunissait chez Julienne. Si lout lui manquait, son métier lui restait, Dieu merci ! il se donnerait à lui tout entier, sans autres espérances, sans autres ambitions; n'en est-il pas de l'état militaire comme de l'état religieux, et tous les deux n'exigent-ils pas le renoncement? L'embarras, seulement, était de trouver une occupation dans laquelle il pût se jetei* h corps perdu et s'absorber pendant ses heures de liberté, mais il chercherait, il trouverait; il avait depuis assez longtemps déjà l'idée de traduire un ouvrage allemand sur la balistique, il s'y mettrait et rencontrerait là, à coup sûr, assez de difficultés pour ne pas laisser son esprit s'envoler sur les ailes de la rêverie.

Heureusement l'amour de son métier lui était res.té aussi vivace qu'au jour où, devant la compagnie au port d'armes, il avait entendu son capitaine prononcer les mots sacramentels : « Sous-officiers, caporaux et soldats, vous reconnaîtrez pour votre chef le sous-lieutenant Bonnet... » et où ses grandes espérances avaient monté haut dans l'azur avec la sonnerie des clairons, tandis qu'il étouffait d'orgueil dans sa belle tunique neuve; il était donc quelqu'un, le fils du meunier de Saint-Martin, officier!... « Et vous lui obéirez. »

On était encore à cette époque, dans la période qui a suivi les désastres de 1870, où tout le monde en France avait mis ses fiertés et ses espoirs patrio-

tiques dans Farinée : autour de lui dans son régiment on travaillait, on s'encourageait, on ne doutait de rien ni de personne, ni de ses chefs, ni de soi-même, on voulait; avec un même but, tous avaient une même pensée.

Depuis, il avait vu bien des défaillances se produire et une sorte de désespérance ou d'indifférence^ un sentiment vague d'infériorité dont chacun rejetait la responsabilité sur son voisin, la politique ou la fatalité, succéder à ces heures d'élan et d'union. Ses anciens qui avaient subi l'entraînement général s'étaient vite fatigués; comme le travail dérangeait de vieilles habitudes contractées depuis longtemps, ils l'avaient peu à peu abandonné, ne se gênant pas pour déclarer tout haut qu'il n'y avait qu'à reprendre l'ancien train-train, et, pour blâmer ou railler ceux qui désorganisaient l'ancienne armée sans être capables d'en organiser une nouvelle : ils avaient essayé, ils avaient échoué, à qui la faute? Non à eux à coup sûr, mais aux choses, aux hommes, à l'esprit national. Subissant cette influence, plus d'un jeune, qui n'aurait pas demandé mieux que de marcher s'il s'était senti soutenu, avait lâché pied : c'est si commode de s'abandonner à la négligence et à l'incurie, alors surtout qu'on a des exemples venant d'en haut et des excuses tout autour de soi; pourquoi n'auraient-ils pas raison ceux qui citent des faits auxquels il est souvent enibarrassant de répondre:

on se met à croire en eux au lieu de croire en soi et, la paresse aidant, on leur emboîte le pas.

Combien en avait-il vu de ces défaillances chez des camarades aussi pleins d'ardeur que lui au commencement, et qui, bientôt, n'avaient plus pensé qu'à s'acquitter de leur besogne régulièrement en bons fonctionnalises, sans rien demander, sans rien vouloir au delà du courant : la revanche ! est-ce qu'on était prêt? Ne se sentant pas prêts eux-mêmes, ils reconnaissaient très justement leur incapacité et leur impuissance à condition de pouvoir affirmer haut celles des autres.

Combien étaient partis avec la fierté de leur profession et le sentiment de la grandeur de leur devoir qui s'étaient vite engourdis dans l'apathie de la vie de garnison et le bien-être de la vie bourgeoise.

Pour lui, soldat par vocation, il avait eu le bonheur de résister à ces dissolvants et de ne pas plus se laisser prendre par le découragement des sceptiques ou la paresse des oisifs, que de se laisser influencer par les plaisanteries des blagueurs. Malgré la misère que ses dettes lui avaient imposée, son enthousiasme de jeune homme s'était soutenu, il aimait son métier comme au premier jour, et pas une de ses jeunes croyances n'avait été atteinte; comme à vingt ans, il sentait l'humiliation de la défaite ; et comme à vingt ans il avait foi dans le prestige de la patrie .

Il avait toujours travaillé, il travaillerait davantage, et la mollesse à laquelle il s'était un moment abandonné en arrivant à La Feuillade et en croyant sa tranquillité matérielle assurée, il la secouerait : c'est la misère qui est mauvaise pour un soldat, ce n'est pas la pauvreté.

Comme ilarrivait près de sa maison, il aperçut sa logeuse et son ordonnance assis à côté l'un de l'autre dans l'allée: la logeuse lisait et le soldat écoutait: au bruit de ses pas dans cette rue où la circulation était rare, ils tournèrent la tête vers lui, et l'ordonnance, l'ayant reconnu, se leva vivement, les pieds en équerrc, la main droite au képi, tandis que de la gauche il tâchait de fourrer dans sa poche un mouchoir à bande rouge qu'il avait cueilli sur les genoux de madame Raveau.

— Que diable feites-vous là? demanda Bonnet surpris.

— Rien, mon lieutenant, l'épondit le soldat, qui était parvenu à faire disparaître le mouchoir dans sa poche.

Puis tout de suite, avec une volubilité nerveuse":

— La chambre de mon lieutenant est en étal, il trouvera tout en état, tout en état.

— Bien; vous pouvez vous en aller, je n'ai pas besoin de vous.

L'ordonnance ne se le fit pas dire deux fois, il détala grand train en tenant le fourreau de son

sabre de la main gauche; sur les cailloux de la rue ses godillots trop larges claquaient comme des battoirs.

— Qu'est-ce donc qu'il a aujourd'hui? demanda Bonnet, ne comprenant rien à cette fuite embarrassée :

La logeuse hésita un moment, puis souriant:

— C'est que je vas vous dire, il a de l'ambition, ce bon Godailler.

— Quelle ambition?

— Celle de devenir soldat de première classe et même... caporal.

Les idées ambitieuses de Godailler firent rire Bonjiet, car, si un jeune soldat avait jamais été gauche, maladroit, empoté et ahuri, c'était bien ce paysan lourdeau qui renversait tout sur son passage et ne comprenait ce qu'on lui disait que longtemps après qu'on avait parlé. Et cependant cette ambition était vraie, c'était elle qui l'avait fait ordonnance, et c'était elle qui maintenant le poussait à devenir caporal. En arrivant au régiment, il ne voulait rien et ne pensait qu'à retourner à ses vaches ; mais quand il avait vu que les ordonnances étaient exemptés de bien des corvées sinon de toutes et {gagnaient quatre sous par jour; quand par les récils (le ses camarades il avait appris à la chambrée, que chez le lieutenant-colonel il y avait trois ordonnances dispensés de théorie, de faction et d'exercice.

qui lous les soirs léchaient le fond des casseroles qu'ils récuraient pendant la journée et dans lesquelles un quatrième ordonnance, qui avait repris son ancien métier de cuisinier, fricassait des nourritures extraordinaires, — quand il avait senti l'ordonnance du sous-lieutenant Carrelet parfumé des pommades et des eaux de senteurs qu'il chipait à son officier, il s'était dit que cela valait mieux que d'être tout bêlement soldat et il était entré au service de Bonnet. Malheureusement, chez le lieutenant Bonnet il n'y avait ni casseroles à iéchef , ni pommade à chiper: un service tout bête: brosser les uniformes, astiquer le sabre, cirer les bottes, ça n'était pas drôle ; ah ! s'il avait eu la chance de tomber chez le lieutenant Derodes, dont l'ordonnance rentrait éméché presque tous les soirs : en voilà un qui avait de l'agrément! C'était alors qu'une ambition plus haute s'était formée dans son cerveau, qui s'ouvrait: celle de devenir sous-ofîîeier.

— Il faut vous dire, continua M" Baveau, que ce garçon, qui ne sait pas lire, veut apprendre son métier de soldat ; il me fait lire ses mouchoirs d'instruction militaire, et il faut que je lui lise tout, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, jusqu'à « Fabrique de E. Benault, à Bouen » ; les instmctions et les histoires qui sont auloui-; aujourd'hui, c'était le mouchoir du démontage et remontage du fusil modèle 1874 ; c'est bien instructif tout de même ;

il VOUS écoute sans avoir l'air de comprendre un seul mot, mais le lendemain il vous répète ce qu'on lui a dit la veille, presque sans se tromper; il n'est pas si béte qu'il paraU.

~|ETTE histoire de Godailler avait 1 intéressé Bonnet; le lendemain i matin, quand l'ordonnance vint

' puur son service habituel, il l'interrogea :

— Pourquoi donc vous êtes-vous sauvé hier comme un voleur, en m'aperce vant?

Godailler, en train de brosser un dolman, laissa tomber sa brosser, puis en vmilant la rattraper il lâcha le dolman; dans le commencement. Bonnet le grondait de ces maladresses, mais ie pauvre garçon était bâti de telle sorte que plus on le grondait plus il était maladroit.

— Il n'y avait pas de quoi vous sauver, continua Bonnet, M"' Raveau m'a conté qu'elle vous lisait vos mouchoirs d'instruction, il n'y a pas de mal à ça, au contraire.

Ces bonnes paroles rendirent la vue à Godailler, qui cherchait la brosse tombée sous une chaise sanspouvoir la trouver, et qui finit par mettre la main

— Vous n'allez donc pas à l'école? continua Bonnet.

— Si, mon lieutenant.

— Eh bien ! pourquoi n'apprenez-vous pas à lire ?

— Je ne peux pas.

— Comment, vous ne pouvez pas?

Godailler hésita un moment, rouge comme un pantalon, puis faisant un effort de courage :

— Quand ça commence, dit-il, je vas comme les autres, mais quand arrivent les « nom de Dieu » el (( les tas de brutes », la sueur me coule dans les mains, je ne peux plus rien dire, je n'y vois plus, ça me danse devant les yeux.

Une idée traversa l'esprit de Bonnet.

— Si je vous apprenais à lire?

La confusion coupa la parole à Godailler.

— Oh! mon lieutenant, balbutia-t-il.

— Vous ne voulez pas ?

— Je voudrais bien, mais... vous auriez trop de mal.

— C'est mon affaire; cela marchera si vous vous appliquez.

— C'est les : nom de Dieu!

— Il n'y en aura pas.

— Je pense bien.

Et Godailler se mit à rire silencieusement, la bouche ouverte en 0, les yeux écarquillés.

— Vous êtes content?

— Bien sûr, on apprend tout de même au régiment; en arrivant je n ai pensé qu'à me la faire douce, mais, à voir les autres, les idées viennent; il y en a qui n'étaient pas plus malins que moi quand ils ont commencé et qui sont sergents aujourd'hui.

— C'est bien ; vous viendrez demain à trois heures. Le lendemain était un samedi, jour où l'on se

réunissait chez M™^ de Bosmoreau, et trois heures était le moment où arrivaient les invités : si ce jourlà et à cette heure il donnait une leçon à son ordonnance, il ne pourrait pas aller chez M""® de Bosmoreau; le commencement de la sagesse c'est de se méfier de soi; ce garçon le retiendrait mieux qu'il ne se retiendrait lui-même avec tel ou tel travail, devant lequel il n'aurait pas à rougir de sa faiblesse.

A trois heures moins dix minutes le lendemain, Godailler arrivait chez son lieutenant qu'il trouvait marchant en long et en large à travers la chambre.

— Ah! vous voilà! Mettons-nous au travail tout de suite.

Cela fut dit d'un ton nerveux peu fait pour rassurer le jeune soldat, déjà très ému.

Bonnet ouvrit un livre, mais Godailler en tira un de sa poche, une belle Citolégte toute neuve qu'il venait d'acheter.

— J'ai apporté mon livre, dit-il timidement, car pour lui on ne pouvait apprendre à lire que dans un seul livre.

JT-.

âai

1£ LIEUTENANT HONNET

— Conimenrons : savez-vous vos lettres?

— Oui, mon lieulenant, je crois.

— Voyons.

Et Bonnet lui désigna plusieurs lettres que Godailler appela sans se tromper et assez résolument. . — C'est bien, maintenant, allez.

Godailler essaya d aller, mais ce ne fut pas loin.

— René a...

Il s'arrêta court.

— C'est un tî, c'est un m, dit Bonnet.

— Je vois bien... un r, un w, et il balbutia.

A ce moment, trois heures sonnèrent à l'horloge d'un couvent voisin, et Bonnet, jusque-là calme et palient, donna un coup de poing sur la table.

— Vu, vu, cria-t-il, vu; recommencez.

. Mais ce fut en vain. Godailler qui avait bien lu (i René » ne put pas le relire.

— Vous moquez-vous de moi? demanda Bonnet, d une voix irritée, vous me prenez mon temps et vous restez-là à bâiller comme un poisson: .« René cl vu la lune! )) allez donc.

Tout fut inutile : bien que les « nom de Dieu » M'eussent pas roulé. Godailler qui avait bien commencé était maintenant paralysé, la sueur lui coulait dans les mains, il ne pouvait plus rien dire, sa gorge serrée ne pouvait même plus articuler les mots.

En le voyant ainsi, Bonnet eut un mouvement de retour sur lui-même.

I,E LIEUTENANT BONNKT «&

— Vous reviendrez demain, dil-ïl d'un Ion radouci, presque affectueux, aujourd'hui je suis impatient, irrité, ça irait mal, demain je vous promets que cela ira bien et que je ne vous ferai pas peur.

Pendant que Godailler ahuri se dirigeait vers la porte, Bonnet boucla son ceinturon précipitamment, se coiffa de son képi et, en moins de huit minutes, it arriva à la porte de M"" de Bosmoreau : pendant le temps qu'on mit à répondre à son coup de sonnette, il entendit par-dessus le mur les éclats de voix des joueurs qui déjà étaient à leur partie dans la cour.

Son ari'ivée ne l'interrompit point, mais, quand il eut salué M"" Amilhau et M"' de Bosmoreau, Julienne lui fit signe pour qu'il vînt près d'elle.

— Nous savions votre retour, lui dit-elle amicalement, et en ne vous voyant pas je me demandais ce qui pouvait vous retenir; vous avez fait bon voyage ?

— Très bon, je vous remercie.

Après Julienne, Agnès voulut lui dire quelques mots aussi, et elle planta là Derodes qui était son partenaire, à la grande indignation de celui-ci.

— Mademoiselle, à vous.

— Tout à l'heure.

Et elle n'en alla pas plus vile, car ce n'était pas seulement par la douceur qu'elle complait s'attacher Derodes, un peu de mécontentement de temps en

temps ne faisait pas mal, et aussi un peu de jalousie; il importait qu'il ne s'endormit pas dans une quiétude trop parfaite.

Le partenaire de Julienne était un nouveau venu que Bonnet ne connaissait pas : grand, brun de teint, les cheveux noirs frisés sur une belle tête régulière, trop régulière et trop belle peut-être, élégamment habillé et même trop élégamment, trop prétentieusement, pantalon gris, redingote noire boutonnée, cravate en satin bleu de roi; l'allure était un peu prétentieuse aussi, au moins par le port de la tête et par la gravité des mouvements qui n'étaient guère en rapport avec ses vingt-cinq ou ses vingt-six ans; de plus décoré. Malgré celte gravité, il jouait fort bien au lawn-tennis, mais avec un air de supériorité un peu agaçant, au moins pour Bonnel, qui se demandait quel pouvait bien être ce personnage auquel le sous-préfet témoignait tant d'égards.

Il interrogea Vézin qui, n'ayant pas les mêmes raisons que lui pour s'inquiéter de l'intrusion de ce nouveau venu, savait seulement qu'il avait été amené par le sous-préfet et qu'il s'appelait M. Jactat.

Mais M. de Ilosseline fut plus explicite. Lui aussi s'inquiétait des nouveaux venus, car, bien que ses espérances matrimoniales n'eussent pas reçu meilleur accueil auprès de Julienne qu'auprès d'Agnès, il ne se décourageait point et se flattait que Tune

OU l'autre des deux sœurs finirait par l'accepter, rien que parce qu'il était là.

— Quel est ce monsieur? répondit-il en intenenant. Je vais vous le dire s'il vous intéresse.

— Je le trouve d'une élégance inconnue à La Feuillade.

— Et celte élégance vous fait conclure que c'est?...

— Je ne conclus pas.

— Eh bien I allons dans le cloître où nous serons mieux pour causer, et je vous le ferai connaître.

Ils s'assirent, et Bonnet se plaça de façon à voir les joueurs de lawn-tennis.

— ■ Vous refusez de répondre à ma devinette? demanda M. de Rosseline.

— Je ne trouve pas. •

— Eh hien! cet élégant personnage est tout simplement un professeur que Maupec introduit dans la maison pour qu'il devienne le mari de M"' Dorat.

Bonnet ne broncha pas sous le regard qui l'examinait.

— Un professeur, dit-il.

— Ah! voilà, vous en êtes resté au vieux type, à celui, que montrent les romanciers et les chroniqueurs, au normalien gauche ou hrulal, mal habillé, mal élevé, mal embouché qui se fourre les doigts dans le nez ou tortille ses chaussettes, au pédagogue

raide *el hautain qui ne fait pas un mouvement parce qu'il ferait une maladresse ? Eh bien, le monde marche , celui que vous voyez là est le normalien nouveau modèle et j'espère qu'il est réussi; aussi souple, aussi habile aux exercices du corps que le plus habile de vous, messieurs les officiers; de sa tenue et de sa toilette je n'ai rien à dire, elles vous ont frappé, il examine tous les matins le temps avant de s'habiller et assortit son pantalon et sa cravate à la couleur du ciel; est-ce avec goût? Cela c'est une autre question qui va rejoindre celle de la correction. Je ne parle que des intentions et des prétentions. Au moral, ces prétentions sont les mêmes qu'au physique : la supériorité. Personne n'a une cravate d'un aussi beau bleu que lui; personne n'a comme lui des connaissances sur tout et des méthodes impeccables pour trouver la solution des difficultés qui embarrassent le monde : difficultés religieuses, sociales, politiques, historiques, scientifiques, militaires, etc. Discutez avec lui l'organisation militaire, il vous collera, comme il me collera sur l'organisation financière : la méthode, monsieur, la méthode; nous n'en avons pas nous autres, lui il en a une, c'est sa grâce.

— Et où est-il professeur ?

— A Grenoble, à Nancy, je ne sais trop, dans une Faculté oii il enseigne je ne sais quoi; mais peu importe, car il enseignerait tout avec la même

supériorité. Quand je dis il enseigne, il .serait plus juste de dire qu'il est censé enseigner, car je crois qu'il n'a jamais mis les pieds dans la Faculté à laquelle il appartient, ayant toujours été en mission quelque part: en Grèce, en Asie-Mineure, en Allemagne, à Paris, et n'ayant fait de cours que là oïl il ne devait pas en faire, en réalité tournant autour du ministre de l'instruction publique, n'importe lequel, à qui il rend toutes sortes de services. Ils lui ont été bien payés : il gagne à cela six ou huit mille francs par an et il est décore à vingt-six ans ; vous qui en avez trente, qui avez risqué votre peau bien des fois, vous en gagnez deux mille quatre cents et vous serez décoré dans dix ans, si vous avez une bonne ■ chance. Voilà le jeune universitaire, vous voyez qu'il ressemble peu à l'ancien et qu'il a su orienter sa voile au vent politique qui soufllait de son côté ; peut-être eût-il été plus juste que, dans une période de reconstitution, ce vent soufflai sur l'armée, mais cela n'est pas mon affaire.

— Comment vient-il ici? demanda Bonnet beaucoup plus sensible k ce qui était inunédiat qu'à des considérations générales.

— Il vient ici parce qu'il est d'ici, et c'est là ce qu'il y a de mieux en lui, il faut le dire. Ce monsieur qui, poxu- être un parfait gentleman, n'a qu'à s'habiller moins bien, est le fUs de la lingère de notre collège et il s'est fait tout seul d'abord dans ce

LE LIEUTENAMT BONNET

collège dont il était en quelque sorte l'enlant, et plus tard, à l'Ecole normale. Avec les succès, l'ambition lui est venue, celle de la politique et celte de la fortune. Maupec, qui sait flairer les gens d'avenir auxquels il pourra se raccrocher plus tard, lui a promis la réalisation des deux : de la politique, en le faisant nommer député ici ; de la fortune, en lui faisant épouser M"^ Julienne. Voilà pourquoi le beau Jactat — il s'appelle Jaclat, ce qui prouve bien n'est-ce pas, une fois de plus, qu'il y a de mystérieux accords entre l'homme et son nom, — a été amené chez M"* de Bosmoreau, et pourquoi il joue au iawn-tennis avec cette élégance... supérieure. J'allais oublier un trait qui peut aider à le peindre. Au lieu d'habiter chez sa brave femme de mère qu'il aurait remplie de joie, il est descendu à la sous-préfecture dont les vastes appartements sont un peu petits pour lui.

P m s d'une fois, depuis qu'il j aimait Julienne, Bonnet avait prévu l'arrivée d'un nouveau ^^^^ venu qui n'avait qu'à ~^ — 1^ paraître pour triompher ; mais, comme tous vux qui se font prophètes de niailieur pour eux-mêmes, il n'avait admis cette possibilité que dans un avenir vague et éloigné... un jour; on sait qu'on doit mourir un jour el cela ri empêche pas de trouver de l'agré- ^ment à la vie.

r él lit là son cas, il savait qu'un

puv Julienne serait la femme d'un

autre, et cependant il trouvait de l'agrément à ia voir.

Mais voilà que celle heure qui semblait éloignée

avait sonné.

Quittant M. de Rosseline, il était retourné au lawn-tennis et, les mains derrière le dos, d'un air qu'il tâchait de rendre indifférent, il examinait Jac-

24â LE LIEUTENANT BONNET

tat qui, les cheveux au vent, faisait des effets de bras et de mollet en envoyant la balle.

Il fallait être un Parisien raffiné comme M. de Rosseline pour démêler la prétention du naturel chez ce beau garçon qui était réellement bien, très bien; avec cela, audacieux, aventureux, où n'arriverait-il point? Ce n'était pas lui que sa pauvreté gênait ou arrêtait; s'il demandait, ce n'était pas sans avoir rien à offrir en échange.

Il pouvait parler de son avenir, et les autres le pouvaient mieux que lui encore, puisque cet avenu' paraissait assuré : député dans quelques mois, ministre dans quelques années, dans tous les cas homme politique en vue et en situation d'être ce qu'il voudrait. Rosseline avait raison : aucune comparaison à établir entre la position d'un officier et celle de ce jeune heureux; à l'un, toutes les ambi* tions étaient permises, et il pouvait aller au-devant de la fortune, la poursuivre où il voulait, comme il voulait, l'autre n'avait qu'à attendre qu'on lui offrît une occasion de se distinguer ou de se faire tuer, laquelle occasion pouvait très bien ne se présenter jamais.

Pour la première fois, lui qui aimait si passion, nément sa profession, trouvait qu'elle n'était pas au-dessus de toutes les autres ; et cependant, son caractère n'était pas tourné au pessimisme, jamais il ne s'était découragé, toujours son esprit bien équi-

LE LIEUTENANT BONNET Urt

libre avait vu le beau côté des choses quand il était victime du mauvais.

Mais les paroles de Rosscline l'avaient jeté bois de lui ; de son cœur, une amertume lui était montée aux lèvres qui imprimait à son vidage une expression chagrine : il était jaloux de ce beau garçon, de cet heureux, de ce professeur, lui qui n'avait jamais été jaloux de personne, pas même d'un hussard ou d'un cuirassier.

I! était resté auprès des joueurs tant qu'avait duré la partie el plus d'une fois il avait rencontré les yeux de Julienne qui se tournaient vers lui comme pour l'examiner.

— Jouez-vous au croquet ? lui demanda Agnès. Lui qui n'avait jamais refusé n'accepta point,

furieux contre lui-même de bouder, mais n'ayant pas la force de reprendre sa bonne humeur.

— Et vous, monsieur? dit-elle à Jactat.

— Mais certainement, mademoiselle.

Si Jactat avait compté être encore le partenaire de Julienne, il en fut pour son espérance, elle ne se mil point de la partie. Quand le jeu fut engagé, elle vint auprès de Bonnet, que son refus déjouer avait adouci.

— Vous avez été satisfait de votre voyage? lui deinanda-t-elle avec intérêt. , Vous avez trouvé monsieur votre père en bonne santé?

— Très bonne; mon père est solide comme un paysan qu'il est.

iU LK KIEITENANT BONNKT

Elle le* regarda, surprise de celte réplique et de son accent.

— Si nous allions nous asseoir, dil-elle sur le même ton gracieux .

Et, le précédant, elle le conduisit sur la terrasse, à un endroit où, en ce moment, ne se trouvait personne.

Il était évident qu'elle voulait être aimable avec lui et, par cette affabilité, effacer Thumeur chagrine qu'elle avait vue sur son visage, mais, par cela précisément, elle fut embarrassée pour savoir que dire.

Il prit les devants : I

— Elle est bien intéressante la vie de M. JactA, que M. de Rosseline m'a racontée tout à l'heure; <juand on voit d'où il est parti et où il est déjà arrivé, on admet qu'il se permette toutes les ambitions; il peut aller au-devant de la fortune et n'en est point réduit conime tant d'autres à attendre qu'elle vienne les trouver, sans même avoir le droil d'étendre la main pour la saisir au passage.

— Mais pourquoi ne Télendent-ils pas ?

— Il y a des sentiments de fierté et de dignité qui paralysent.

Il s'établit un moment de silence et, sur le visage de Julienne moins placide qu'il ne l'était ordinairement, passa le reflet d'un sourire intérieur qui eût éclairé Bonnet dans un autre moment ; si tout d'abord elle n'avait rien compris à cette humeur

bourrue et à ce qui se passait en lui, elle était à peu près fixée maintenant.

Elle regarda rapidement autour d'elle; tout le monde restait auprès des joueurs ou faisait cercle autour de M"® Collas, qui devait raconter des méchancetés inédites, à en juger par les rires qui, de temps en temps, soulignaient ses paroles. Personne ne semblait disposé à venir les déranger.

— Avez-vous deviné, dit-elle d'un ton qui devait atténuer dans une certaine mesure la gravité de ses paroles, que M. Jactat est un prétendant, — pas pour Agnès, pour moi? C'est M. Maupec qui la inventé dans Tespoir de faire un mariage qui lui assurerait un appui auprès du gouvernement; car ils sont toujours à chercher des appuis, ces pauvres sous-préfets, à ce point qu'on pourrait dire qu'ih sont les béquillards de l'administration; s'ils ne voient pas beaucoup de mains prêtes à les soutenir, ils s'imaginent qu'ils vont se casser le nez.

— Cela leur arrive assez souvent, dit Bonnet en se déridant.

— Oh ! je ne blâme pas M. Maupec, seulement son intervention prouve qu'il ne me connaît pas.

Une exclamation échappa à Bonnet.

— Ah! dit-il.

— S'il m'avait connue, il saurait que je ne suis pas femme à me laisser influencer et que, quand on est arrivée à vingt-trois ans sans être mariée, on est

décidée à se choisir soi-même un mari et non à Taccepler... fûl-ce de la main du plus aimable des sous-préfets.

Habituellement elle parlait sans s'écouter, avec simplicité, sans chercher ses mots, comme ceux qui ne disent que ce qu'ils veulent dire et qui n'ont rien à cacher ; mais il n'en était pas ainsi dans cet entretien, elle parlait lentement au contraire, comme si elle préparait ses phrases, et il semblait qu'elle cherchât à les agrémenter de réflexions, de focon à ce que la forme ne laissât pas l'attention se trop appesantir sur le fond.

Mais c'était justement au fond que Bonnet donnait toute son attention, se demandant où elle voulait en venir, se demandant même s'il comprenait bien ce qu'il entendait.

Elle continua.

— Et ce choix dont je parle, on ne le fait qu'avec connaissance et expérience ; à mon âge, on a besoin de la certitude du bonheur, et on se détermine par des raisons qui ne sont pas celles d'une jeune fille... mais celles d'une femme.

Ils furent interrompus par Agnès, qui arriva en courant :

— Mais qu'est-ce donc que te raconte M. Bonnet, dit-elle, que tu perds le sentiment de l'heure : tu ne sers donc pas le lunch, aujourd'hui?

Ce n'était pas Julienne qui perdait la tète; c'était

LE LIEUTENANT BONNET âtt

Boniiel, cherchant ce qu'il y avait au juste dans ces paroles un peu vagues et s'imaginanl qu'elles allaient aboutir à une conclusion quand Agnès était venue si mal à propos se jeter entre eux.

Comme toujours, le lunch fut très gai, et il le fut même pour lioimet, dont l'inquiétude jalouse s'était dissipée, et qui trouvait maintenant Jactat beaucoup moins antipathique qu'un quartd'heure auparavant.

Il mangeait sa grappe de raisin assez tranquillement quand Agnès, avec l'incohérence de mouvements qui était sa nature même, vint à lui brusquement, tenant dans ses mains un paquet de caries photographiques :

— Monsieur Bonnet, est-ce que je vous ai donné mon portrait en costume de lawn-tennis? demanda- Uelle.

— Non, mademoiselle.

— Eh bien, le voilà; et mon portrait avec mon gainsborough, l'avez-vous?

— Non, mademoiselle.

— Oh! Eh bien, le voilà. Et en Diane, avec un croissant, vous l'avez, j'espère?

— Oui, mademoiselle.

— A la bonne heure. Au surplus, tenez, prenez ceux que vous n'avez pas.

Et d'une rafle de sa main potelée à fossettes, elle étala la collection sur une table; puis, pendant que Bonnet faisait son choix, elle appela Julienne;

— Dis un peu si tu as donné ton portrait à M.' Bonnet, je parie que non.

— Non.

— Eh bien ! va en chercher un, c'est compromettant qu'il en ait tant de moi et pas un seul de toi.

Julienne revint bientôt avec un portrait au bas duquel on voyait une ligne manuscrite :

— Une dédicace ! s'écria Agnès, elle a écrit une dédicace, hein, quand elle s'y met.

— Simplement une date, dit Julienne, pour que M. Bonnet se souvienne du jour où j'ai eu le plaisir de la lui donner.

— Étes-vous content? dit Agnès en faisant une révérence à Bonnet, moi je n'aurais pas trouvé ça.

Content, il l'eût été, s'il avait pu s'abandonner entièrement aux impressions de cette journée si mal commencée et si bien finie, plus que content, follement heureux. Mais justement il ne pouvait pas se livrer à cette joie sans qu'un doute le retînt aussitôt et coupât les ailes à ses espérances. Ce que Julienne lui avait dit dans cette journée « lajournée du portrait 3> ne pouvait pas effacer le souvenir de ce qu'elle lui avait dit aussi en voulant lui démontrer que les coquetteries d'Agnès avec Derodes étaient sans conséquence. A ce moment, elle n'avait pas parlé sans intention, et celte intention évidemment était de le pousser vers Agnès. Si elle avait voulu qu'il épousât Agnès, elle ne laimait donc point. Et si

elle ne l'aimait point alors, pourquoi raimerait-elle maintenant ?

Il resta donc livré à toutes ses incertitudes, ne sachant que croire, ne sachant qu'espérer; le seul changement qui se fit dans son esprit fut de renoncer à essayer de lutter pour savoir s'il irait ou n'irait pas chez M™* de Bosmoreau. Il irait, au moins, jusqu'aux grandes manœuvres, qui allaient avoir lieu bientôt et qui rompraient toutes relations: au retour, la mauvaise saison commencerait, el ces parties de jeu ne reprendraient pas.

11 s'était imaginé que, pendant les grandes manœuvres, il n'entendrait pailcr ni de M"' de Bosmoreau, ni d'Agnès, ni de Julienne et qu'il serait assez occupé, assez distrait, assez éreinté de fatigue pour ne pas penser à La Feuillade.

Mais Uavaitcompté sans Drapier, et surtout sans les hypocrisies de conscience de sou amour.

Un jour Drapier lui dit qu'il venait de recevoir une lettre de sa femme.

— Elle va bien?

— Très bien; elle est accouchée avant-hier d'une fille.

— Et tu n'étais pas près d'elle?

Une question se pressait sur les levies de Bonnet: « Ta femme te parle-t-elle de M"* de Bosmoreau? » Il la refoula, et pendant plus de deux heures, il eut le courage de ne rien dire; mais à la fin il

n'y tint plus; ils venaient de faire une halte, et ils se partageaient un croûton dur que Bonnet avait retrouvé au fond d'une poche.

— Ta femme ne te dit rien de La Feuillade?

— Non; elle est un peu ennuyée d'être toute seule : M"® de Bosmoreau est partie avec ses filles pour faire les vendanges dans une métairie où elles vont rester assez longtemps et ma femme est privée de leurs visites, qui, en ce moment, lui eussent été bien agréables.

Et lui qui pensait que Jactat pouvait en ce moment voir Julienne en toute hberté ! Quelle sotte jalousie !

— Envoie toutes mes amitiés à ta femme, dit-il chaleureusement, et tous mes souhaits de bonheur pour ta fille.

iNNET S elait trom- I pé en s'imaginanl qu'au relour des ' grandes manœuvres les récep- J[Ç;iiunsde M"* de Bosmofiiu, qui avaient duré \ loul l'été, s'interrompraient par la force iin^nip des choses: on ne joue ni au croquet, ni V, au lawn-tennis quand { f( il pleut.

Mais il n'avait pas ), ^ plu à la rentrée des grandes mainœuvres, et le lemps s'était maintenu au beau avec une pureté et une sérénité qui sont assez fréquentes dans ce climat; les journées se continuaient radieuses avec un soleil doux dans un ciel bleu qui faisaient un plaisir de la vie en plein air : les parties de lawn-tennis et de croquet avaient repris régulièrement.

Tous les malins, en ouvrant sa fenêtre, Bonnet étudiait l'état du ciel, et quand il apercevait quelques petits nuages blancs formés par les vapeurs do la nuit, il se disait avec satisfaction que c'était enfin la pluie qui arrivait, une fois qu'elle aurait commencé, elle durerait, la température baisserait; tout ce qu'un paysan qui attend depuis des mois de l'eau pour ses terres desséchées peut se dire; ce serait fini, il se plongerait dans sa traduction, qui n'avançait guère, et ne verrait plus Julienne, que dans un agréable lointain.

Cela mettrait fin tout naturellement à la situation ridicule dans laquelle il se débattait, sans se décider à la trancher d'une façon ou d'une autre, la rupture ou la demande en mariage. Ne voyant plus Julienne régulièrement, il ne serait plus sous l'obsession d'une excitation qui, se répétant deux fois par semaine, ne pouvait ni s'aflaiblir ni s'effacer du mardi au samedi et du samedi au mardi ; il se retrouverait. Pour cela il ne cesserait pas d'aimer Julienne; seulement il l'aimerait de loin. Pourquoi cet amour discret n'emplirait-il pas son cœur sans tourmenter sa vie? Il entendrait parler d'elle, de temps en temps il la rencontrerait quand il serait seul, il aurait ses souvenirs, il aurait son portrait qu'elle lui avait donné d'une façon si charmante.

Justement, il n'était que temps qu'il mît un peu de calme dans sa vie et d'ordre dans son esprit : ce

LE LIEUTENANT BONNET aj&

qu'il était avec ses hommes l'en avertissait chaque jour.

Depuis quelques semaines, ses camarades et ses soldats ne le reconnaissaient pas, et l'étonnement qu'il surprenait quelquefois chez eux lui disait les changements qui s'étaient faits en lui, dans son humeur et dans son caractère. En arrivant à La Feuillade, il s'était montré ce qu'il avait toujours été : exact et rigoureux dans le service, exigeant beau* coup des autres, parce qu'il se donnait lui-même tout entier, indulgent cependant pour les fautes involontaires, patient avec les intelligences bornées, mais d'une justice inflexible pour la paresse et le mauvais vouloir; s'il ne punissait que rarement, jamais il ne remettait une punition; cette rigueur et cette inflexibilité l'avaient fait plus d'une fois maudire par les sous-ofTiciers et les soldats, mais elles ne lui avaient néanmoins pas enlevé l'estime el la confiance; « Embêtant à la caserne, le lieutenant Bonnet, seulement s'il fallait jamais marcher, on aimerait à marcher derrière lui » . Et voilà que cette patience et cette indulgence qu'il avait toujours eues, il ne les avait plus ; pour un rien il s'irritait et les punitions volaient; allait-il devenir comme son camarade Hoctrue, le plus grand « gueulard » du régiment, qui sacrait toute la journ(5e, n'appelait ses hommes que tasde brutes, imbéciles, idiots, cochons, s'emballait dans des colères folles à propos de niai-

séries et distribuait alors une grêle de punitions qu*une heure après il levait toutes, à condition qu'on lui demandât grâce et qu'on subit sans broncher une dernière bordée. Et cependant, nialgi*é la répulsion que lui inspiraient ces manières, il arrivait, lui aussi, à perdre patience trop vite et à distribuer des punitions qu'il devait lever, parce qu'il reconnaissait lui-même qu'elles étaient peu méritées.

Quand il serait rentré dans sa vie normale, tout cela changerait; n'étant plus continuellement irrité contre lui-même, il ne s'irriterait point contre les autres sans raison.

Enfin une nuit il fut réveillé par des rafales de vent et de pluie qui s'abattaient contre sa fenêtre exposée à l'ouest et qui faisaient trembler les vitres; c4les durèrent jusqu'au matin; quand, au petit jour, il alla regarder le ciel, il le vit tout noir de gi^os nuages qui passaient en traînant jusque dans les branches dénudées des grands arbres : décidément l'hiver arrivait.

Comme c'était un samedi, il fut question au déjjBuner de la pension des lieutenants du lawn-tennis d'Agnès.

— Qui est-ce qui ira tantôt chez M"** de Bosmoreau? demanda Carrelet.

— Par ce temps?

— Pas moi, dit Derodes.

-la. ^.a^^A

Uî LIEUTENANT BONNET 2o1

— Ni moi, continua Bonnet d'un ton qui ne manquait pas de fierté.

Quand il rentra chez lui, ce fut avec satisfaction qu'il s'installa devant sa table; il allait donc pouvoir travailler à fond, sans distraction; la pluie tombait à torrents, dans la rue on entendait les ruisseaux clapoter et tout le paysage au loin était noyé dans une buée gfise.

Cependant il ne se mil pas tout de suite au travail; allant à sa cheminée, il prit la photographie de Julienne, qu'd avait fait encadrer dans un passepartout en velours rouge, et il la plaça en belle vue sur sa table, devant lui; il ne voulait pas ne pas penser à Julienne, bien au contraire; il voulait ne pas aller chez elle parce que, chez elle, il n'était pas libre de la regarder fi-anchement, de lui parler fi-anchement, et qu'il devait toujours s'observer, se contenir, jouer l'indifîerenl, mentir des yeux comme des lèvres. Dans cette chambre, sa porte fermée, seul, sans avoir rien à craindre de personne, ce portrait devant lui, il pouvait la regarder aussi longuement, aussi tendrement, aussi passionnément qu'il voulait, en lui disant tout ce qu'il avait dans le cœur.

Et il le lui dit si bien, si longuement, que ce jour-là, malgré ses gi-andes dispositions au travail et les serments qu'il s'était faits, il ne travailla pas; mais qu'importait, il aurait le lendemain, le sur-

lendemain, les jours suivants ; n'était-il pas libre?

La pluie continua le dimanche et le lundi, la température s'était de beaucoup refroidie, la terre était détrempée, bien certainement on ne pouvait pas penser à jouer dehors : c'était fini.

Le lundi soir, on lui monta une lettre que le domestique de M"* de Bosmoreau venait d'apporter; il ouvrit Tenveloppe assez surpris; elle contenait uu papier imprimé avec deux lignes manuscritas :

THÉATUE DORAT

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