‹ Le lieutenant-colonel Picquart?Chapitre 23 sur 61 · CHAPITRE SIXlàME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXlàME

Seconde audience du procès intenté par Reinach à Rochefort. — Le merle blanc de la presse anglaise. — Comment on écrit l'histoire à la Libre Parole.'^ L'histoire à la façon de Van Oassel.

Le 2 février, avait eu lieu la seconde audience du procès Reinach *Rochefort. En voici la physionomie, d'après la Libre Parole :

L'affaire Rochefort-Reinach revenait hier devant la neuvième chambre. Gomme le jour de la première audience, grilles fermées, sergots à profusion, gardes partout.

Cependant, dès midi, dans le vestibule qui précède la neuvième chambre, on s'entasse. Reinach, qui est arrivé par un escalier dérobé, en voyant tout ce monde, se sauve. Il pénètre dans la salle par la porte des détenus.

A midi et demi seulement, on laisse entrer le public. En un clin d'œil, la salle est archi-comble. Reinach, verdâtre, affecte de causer gaîment avec son défenseur, M® Barboux. Il promène sur l'assistance ses yeux ronds.

Mais soudain, comme d'un mouvement instinctif, il s'accoude sur le dossier de son banc, et cache sa tête dans ses mains. Il vient d'entendre les cris qu'on pousse au dehors : n Vive Rochefort 1 »

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De fait, Rochefort, accompagné de M® Desplas, ne tarde pas à apparaître, souriant.

Reinach, comme s'il avait peur d'être reconnu, malgré le rempart de ses deux mains, se blottit, se recroqueville, derrière le dos de l'huissier audiencier.

Rochefort passé, il se redresse.

Sur ces entrefaites, le tribunal fait son entrée. On expédie une affaire de flagrant délit. Et la parole est donnée à M* Desplas.

La loi interdit le compte rendu des débats. Je ne puis donner qu'une impression sur la remarquable plaidoirie de l'avocat du directeur de V Intransigeant, D'une forme très littéraire, d'une argumentation très serrée, elle avait à la fois le charme qui séduit et la force qui convainc. M® Desplas a littéralement, avec le scalpel d'or de son ironie, déchiqueté Yousouf. 11 a eu surtout des mots heureux lorsqu'il a étalé au grand jour le cosmopolitisme de cette famille extraordinaire, dont chaque membre a une nationalité et une religion ditférentes de celles des autres.

Aussi bien. M® Desplas n'a fait qu'esquisser la généalogie des Reinach, et puisque l'occasion s'en présente, qu'on me permette, en passant, d'établir leur lignée complète.

Je pars de Joseph-Isaac Reinach qui, en 1810, vint, de Mayence, sa ville natale, s'établir à Francfort. Il épousa une demoiselle May. Et de cette union naquirent quatre enfants :

1» Adolphe, mort en 1879. Il était banquier à Francfort et fut créé baron par un décret italien du 29 avril 1866, confirmé par un décret prussien du 12 août 1867. Il était marié à une Oppenheim.

2° Hermann. Celui-là vint à Paris. Il obtint sa naturalisation le 26 juin 1871. Il avait alors cinquante-sept ans (Bulletin des lois, 2« semestre 1871).

3° Arnold. Cet Arnold vécut à Francfort. Il est mort.

4° Thérèse. Thérèse épousa le docteur Schwartschold. Elle est veuve.

De ces quatre enfants, deux seulement ont fait souche.

1° Adolphe eut trois fils : Jacques, Albert et Oscar.

Jacques, né à Francfort le 17 avril 1840, fut naturalisé Français en 1874. C'est le célèbre panamiste. Il a eu deux enfants : l'un, Lucien, qui est officier; l'autre, Juliette, qui a épousé Boule de Juif.

Albert a succédé à son père comme banquier à Francfort. Il s'est fait protestant.

Oscar a épousé mademoiselle de Cessac.

2° Hermann n'a eu qu'un fils, et ce fils, c'est Joseph.

Vous voyez, d'après ce rapide exposé, jusqu'à quel point l'adversaire de Rochefort est autorisé à parler au nom de la patrie française I

Mais revenons à la plaidoirie de M* Desplas. Fréquemment soulignée de discrètes marques d'approbation, elle a soulevé, par sa péroraison, de frénétiques applaudissements. Le président a dû suspendre l'audience. On criait : « A bas les Juifs I A bas Reinach ! Vive Rochefort! »

A la reprise. M* Barboux a répliqué. 11 a refait sa plaidoirie de l'autre jour. A un certain moment, comme il attribuait à Rochefort une violente haine contre Reinach :

— Je n'ai pas la moindre haine contre M. Reinach, interrompit le directeur de V Intransigeant; j'ai tout au plus un certain dédain.

Et cela était dit d'un tel accent que, de nouveau, les applaudissements éclatèrent.

— Faites sortir les perturbateurs, s'écria le président. Mais les gardes républicains, qui savent ce que parler

veut dire, se contentent de sourire dans leurs moustaches.

Cependant M« Barboux, sur l'interruption de Roche-

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fort, est resté coi. On peut croire son discours achevé. Notre ami Menard se présente alors à la barre pour demander à quelle date viendra le procès que nous intente le Juif Monteux et qui était inscrit au rôle de Taudience.

«A huitaine,» déclare le président.

Puisqu'il répond, le président croit donc, lui aussi, que la plaidoirie de M® Barboux est achevée. L'incident soulève un fou rire.

M' Barboux reprend enfin avec aigreur le fil de son discours. On n'écoute plus.

Après M* Barboux, Rochefort prend la parole. Chaque mot qu'il prononce est comme un jet de lumière éclairant une à une toutes les ténébreuses et malpropres intrigues de Reinach. Reinach, comme un hibou qu'aveugle le plein jour, ne sait où se fourrer.

Quelques mots très vibrants de M* Desplas, et l'audience est levée; le jugement est remis à mercredi. Une formidable acclamation éclate dès que le tribunal a disparu. Les chapeaux, les cannes s'agitent. Rochefort sort entre deux haies épaisses de curieux. La foule le suit jusque dans la rue. Dès qu'il apparaît sur le boulevard, les acclamations retentissent de plus belle. On crie : a A bas les traîtres ! A bas les Juifs ! »

Pendant ce temps, Joseph Reinach, comme à l'issue de la première audience, descend les escaliers en colimaçon, réservés d'ordinaire aux malfaiteurs, et s'enfuit du Palais — par les égouts.

La Libre Parole du 4 février contenait, sous le titre « Les Anglais et l'affaire Dreyfus », un article dont voici la substance :

Chaque jour, depuis des mois, nous avons dévoilé, Tune après l'autre, les intrigues ourdies par le Syndicat de Trahison pour intéresser à la cause de Dreyfus tous

ceux, Français et étrangers, qu'ils supposaient susceptibles de s'y rallier.

Il a paru naturel à tous qu'ils aient recruté surtout des adhérents nombreux et enthousiastes chez nos deux grandes ennemies héréditaires : l'Angleterre et TAUemagne.

J'ai dit le zèle significatif des correspondants des journaux anglais à servir d'intermédiaires et de truchements à M. Zola, à provoquer au delà de la Manche un mouvement plus ou moins factice de sympathie envers cet homme que les nationalistes de tout pays ne peuvent que mépriser.

Pour corroborer et compléter les renseignements déjà donnés, je crois intéressant de mettre sous les yeux de nos lecteurs le jugement porté par un publiciste anglais, M. Robert Sherard, collaborateur d'une des plus importantes revues britanniques, The Saturday Review^ sur l'attitude de ses confrères et compatriotes dans l'afTaire Dreyfus :

Où les correspondants (des journaux anglais) commeDcèrent à pécher sérieusement, écrit M. Sherard, ce fut le dernier jour de Tannée 1897, lorsque le rapport du commandant Ravary, déchargeant le commandant Ësterhazy, fut remis au général Saussier. Ce jour-là, à sept heures du soir, M^ Tézenas, conseil d'Ësterhazy, était à môme d'informer quiconque aurait pris soin de le lui demander que le rapport était entre les mains du gouverneur de Paris et qu'il concluait au non-lieu en faveur d'Esterhazy.

Je me trouvais — à l'heure mentionnée plus haut — lorsque celte nouvelle fut téléphonée du domicile privé de M*" Tézenas au bureau du correspondant d'un journal américain, et un journaliste français qui s'y trouvait en même temps que moi communiqua l'information au Courrier du Soir, A neuf heures, le Courrier du Soir la publiait.

Or, c'est en vain que Von chercherait trace, dans les journaux de Londres du l*'^ janvier, de la nouvelle de ce non-lieu qui cons-

tituait pour Vofficier si cruellement outragé un commencement de réhabilitation.

Des actes de partialité analogues sont à signaler depuis dans la correspondance parisienne de la plupart des journaux de Londres. Je ne m'étonne plus qu'aucun journal anglais n'ait publié, même en résumé, les témoignages brillants qui se rapportent au caractère personnel et aux services, comme officier d'Esterhazy, témoignages qui furent lus publiquement au conseil de guerre.

Le correspondant du Saturday Review résume en quelques lignes les états de service du commandant Ësterhazy; puis il ajoute :

Quel est le lecteur anglais qui sait qu'après le prononcé du verdict, le général de Luxer et les six autres officiers ne voulurent pas quitter la salle du conseil sans serrer la main de Thomme qu'ils venaient de juger?

Cette partialité des correspondants anglais qui va jusqu'à les décider, eux si friands d'informations à outrance, à négliger d'envoyer à leurs journaux des nouvelles sensationnelles, a paru étrange au rédacteur de la Saturday RevieWj qui la juge avec sévérité.

Ne paraîtra- t-elle pas signiûcative à tout lecteur français doué de quelque bon sens et de quelque bonne foi ?

M. Robert Shérard ne ressemble pas, heureusement, à ses compatriotes.

Après avoir dit avec une très noble indépendance ce qu'il pense de leur attitude, il s'exprime avec tout autant de libre franchise sur l'impression que lui a faite Zola.

Citons encore cette impression d'un écrivain étranger, qui n'est nullement un ennemi de l'auteur des Rougon- Macquart, mais qui n'a rien non plus de commun avec les lèche-bottes littéraires que l'espoir d'un peu de réclame pousse à envoyer leurs félicitations à l'entrepreneur de réhabilitations juives :

Dans toute cette triste affaire, il n'y a rien de plus profondément lamentable que la conduite d'Emile Zola. Elle a rempli

ses amis de consternation ; elle n^a su plaire qu'aux ennemis de la France. Sa conviction est sincère et, sous ce rapport, sa conduite mérite d'être admirée. Mais il a commis un crime que tout Français considère comme inexpiable.

Je me rappelle ce que Ton disait de lui à Paris, alors qu'il avait seulement écrit le premier des deux articles sur TafTaire Dreyfus qui parurent dans le Figaro. Je sais ce qu'on dit de lui maintenant. Ses amis en sont réduits à plaider l'excuse de la folie momentanée.

Quanta moi, j'attribue son imprudence aune irritation intérieure dont rintensité n'a fait que grandir en secret depuis la publication de son premier article sur l'affaire Dreyfus — qui était une apologie de Scheurer-Kestner. Depuis lors, pas un jour ne s'est écoulé sans que Zola ne se soit vu injurié ou ridiculisé presque au-delà des limites de l'endurance humaine.

Dans les premiers jours de décembre, il était dans' un état de forte exaspération. «Il est furieux contre tout le monde », me rapporta un de ses amis, qui avait dîné avec l'écrivain, la veille de ma visite. Aux obsèques de Daudet, Zola fut publiquement insulté. Rochefort le couvre de ridicule, Drumont ne le lâche pas d'un jour.

Je vis Zola chez lui à diverses reprises, en décembre dernier, et je dégageai de ses propos l'assurance absolue où il était que le verdict du conseil de guerre dans l'affaire Ester hazy serait l'entière justification de son attitude. Puis vint le procès, le piteux bafouillage de Scheurer-Kestner et toute la campagne contre le commandant. La suite s'explique d'elle-même, si Ton se souvient de ce que fut la situation de Zola en France.

A l'heure actuelle, Zola se voit seul. Pas un journal français ne le soutient, à l'exception de deux ou trois feuilles dont le Syndicat Dreyfus a fait les fonds. Quant à la masse du public français, elle condamne universellement l'attitude de Zola, et cette opinion est celle même de ceux qui protestent contre le huis- clos. Il est absolument faux que, sur ce point, la France soit séparée en deux camps, comme il est absolument faux qu'une quantité appréciable de la population française croie à l'innocence de Dreyfus.

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Lorsque je vins à Paris, en novembre, faire enquête sur l'affaire Dreyfus, je fus surpris de trouver cette unanimité d'opinion. En dehors d'Emile Zola et de Scheurer-Kestner, je ne trouvai de partisan de Dreyfus que ceux qui avaient intérêt à l'être.

L'article de la Libre Parole se terminait par la remarque suivante :

« Je ne vois, en vérité, pas un trait à ajouter à ce tableau, si exact et si complet, qui montre que s'il y a dans tous les pays des écrivains toujours prêts à des complaisances suspectes, il en est d'autres aussi qui savent garder leur indépendance et leur loyauté. »

Ce merle blanc des journalistes était-il bien avisé, quand il faisait allusion au silence de la presse anglaise sur la poignée de main du général de Luxer au commandant Esterhazy ?

La Libre Parole^ elle-même, était-elle inspirée par Minerve quand elle se solidarisait avec ce merle blanc, au point de vue de la sûreté de son ramage ?

Le fait est qu'au cours du procès Zola, la poignée de main du général de Luxer à Esterhazy fut démentie •formellement par le général.

Non seulement elle fut démentie, mais elle fut signalée comme une odieuse calomnie, Imaginée par les tenants de l'innocence de Dreyfus. C'est l'avocat général Yan Cassel qui prit la responsabilité du démenti de la poignée de main, devenue à ses yeux un moyen de discréditer le général de Luxer, employé par les bandits qui persécutaient Tarmée française de leurs calomnies.

Les avocats généraux ont rarement le goût de l'histoire ; aussi est-il douteux que l'avocat général Van Cassel jette un coup d'œil sur ce livre.

Cependant, si cela lui arrivait, ferait-il loyalemeul

de convenir qu'avant de composer un réquisitoire, il est sage de se reporter aux sources, de la même façon que procèdent les historiens.

Ces derniers sont fort embarrassés, quand ils se trouvent en présence des propos de Scherard et de ceux de Van Gassel.

Gomment, en effet, qualifier les uns et les autres ? Uhistorien y perd non seulement son latin, maïs jusqu'à la notion du blanc et du noir.

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