‹ Le lieutenant-colonel Picquart?Chapitre 24 sur 61 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Dramont fait encore une fois ia leçon à FEurope.-— Epître aux Scan, dinaves et autres barbares. — Déchéance morale d'un roi de la pensée.

C'est au milieu de ces polémiques contradictoires qu'approchait Touverture du procès Zola.

Dans la Libre Parole du 5 février, Drumont publiait l'article suivant :

Cette affaire Dreyfus semble être comme une répétition de l'Exposition universelle.

On y entend parler toutes les langues comme dans l'ancienne rue des Nations.

On voit passer dans cette kermesse juive toutes sortes d'exotiques portant des noms à coucher à la porte et qui viennent, sans qu'on puisse deviner pourquoi, apporter un avis qu'on ne leur demande pas sur une question qui ne les regarde aucunement.

Bulow a commencé et Bonin continue.

Bulow, en affirmant qu'il n'a jamais connu Dreyfus, a le même accent de sincérité que Guillaume I®' donnant sa parole d'honneur,à la veille de Sadowa, qu'il n'avait pas de traité avec l'Italie.

Qui ne croirait sur son simple témoignage le représen-

tant d'un pays où Bismarck se vantait gaîcnent, il y a quelques mois à peine, d'avoir falsifié la dépêche d'Ems ?

Quant à Bonin, il nous pardonnera facilement, j'imagine, d'être convaincu qu'une parole de vérité ne sortira jamais de la patrie de Machiavel.

Les antres suivent, baragouinant en des idiomes variés des protestations à propos de faits dont, je le répète, ils n'ont pas la plus élémentaire notion.

Ils sont entraînés eux-mêmes par le délire d'Israël qui, semblable à la mère de l'Écriture, ne veut pas être consolé de la perte du meilleur de ses fils.

Ils voient un mur, Zola à côté qui éveille en eux des instincts latrinesques ; on leur dit : « Mettez-vous là I c'est l'endroit. »

Et ils protestent coram populo, avec une indécence dont ils ne paraissent pas avoir l'idée. Us croient peut-être que cela se fait comme cela en France.

En attendant les palmes académiques de Rambaud, tout homme qui proteste reçoit l'épithète c/iouer, l'épithète d'honneur.

Il est immédiatement sacré penseur, phare de la civilisation, flambeau de l'humanité, et il est vraiment extraordinaire qu'avec tant de flambeaux l'humanité soit plongée dans d'aussi épaisses ténèbres.

De tous ces grands hommes, je ne connais guère que Maeterlinck, dont j'ai cherché le nom dans Yapereau sans l'y trouver, ce qui ne prouve pas d'ailleurs que Vapereau soit toujours complet.

Je me souviens d'avoir lu de lui dans une revue une espèce de drame qui m'avait laissé l'impression d'une horreur assez puissante dans du brouillard et de la nuit.

Cela rappelait un peu Macbeth et le manoir d'Inverness où Macbeth assassina Duncan, et se passait dans un sombre château du Hainaut.

LE PBOCÈS REINACH-ROGHBFORT 161

On commettait là des crimes, et le vieux prince, à moitié hébété, demandant, entre deux scènes de meurtre : « Est-ce qu'il y aura de la salade ce soir à dîner? Surtout qu'on n'oublie pas la salade ! »

Je ne dirai pas que ce drame fut d'une aussi marmoréenne beauté que les œuvres immortelles où le clair génie de l'Hellade a personnifié, en quelques figures émouvantes ou tragiques, les grands sentiments ou douleurs de la race humaine.

Pour que le souvenir de cette lecture me soit resté, il fallait cependant que de l'ensemble se dégageât une certaine sensation, une vibration émotive plus ou moins profonde.

Quant à Bjœrnon, j'en ignore à peu près complètement.

Je crois qu'il a aussi des imaginations macabres^ comme tous les gens de ces pays, du reste.

Ils ne boivent pas de vin, et l'eau- de-vie de grain leur procure des rêves d'alcooliques qu'ils s'empressent de raconter à nos snobs qui tombent frappés d'admiration.

Ce qui m'échappe totalement, c'est l'opération qui a pu se faire dans ces cerveaux pour décider des hommes qui ne connaissent pas le premier mot de notre organisation militaire à venir donner des leçons à notre État- Major.

Le plus mauvais tour qu'on pût jouera ces enfants du septentrion, qui réclament toujours la lumière, serait de les prendre au mot et de mettre entre leurs mains le frein hydraulique, les états de mobilisation et même le détonateur de Bourges.

Ils n'y comprendraient absolument rien : il est vrai qu'ils auraient la ressource de passer leurs documents aux Prussiens qui ne demandent qu'à farfouiller dans nos secrets.

Quoi qu'il en soit, c'est véritablement un phénomène très curieux que cette sorte de levée en masse de tous les inconnus ou les demi-connus de la littérature européenne, de tous les rastaquouères de l'encrier, de tous les Delobelle et de tous les d'Argenton des capitales, de toute la bohème et de toute l'interlopie de l'univers.

C'est le monde de Babel se retrouvant autour de Judas.

English spoken.,.Man spricht deutsch... Si parla italiano,.. Notez, cependant, que vous n'entendez pas, dans cette foire de toutes les infamies cosmopolite, le Si habla espanol.

Parmi tous les goujats internationaux que la Juiverie a embauchés sous la bannière de la Trahison, l'Espagne est restée à l'écart, gardant la belle fierté castillane, fidèle au vieil honneur des ancêtres, méprisant la félonie comme autrefois, respectueuse d'elle-même et des autres.

C'est bien toujours la terre où un gentilhomme, sollicité par Charles-Quint de recevoir le connétable de Bourbon, répondit :

« Je vous obéirai, Sire, car je suis un sujet dévoué, mais je vous préviens que le jour même où le traître aura quitté ma demeure, j'y mettrai le feu de mes propres mains, car jamais un Espagnol n'habitera dans le logis d'un traître ».

Les Allemands, les Italiens, les Scandinaves, et beaucoup trop de Belges, je le dis à regret, n'ont point de pareils scrupules; ils s'agglutinent, ils s'agglomèrent, ils se courent après et se mettent en ronds comme des globules bouillonnant dans une tasse de café.

Ils forment le magma le plus étrange et le plus putride que jamais des narines humaines aient respiré.

Tous ces gens qui ne permettraient pas chez eux qu'on insulte leur roi, leurs chefs, leurs bourgmestres, leurs échevins, leurs institutions, se donnent envers nous les

plus insolentes licences et se conduisent envers cette France trop hospitalière et trop bonne comme des polissons en voyage.

La pauvre France a cessé d'être une Patrie, pour n'être plus qu'un lieu banal où chacun se déboutonne et se met à Taise.

Je ne sais si vous avez lu Thistoire de ce terrain de Plaisance ou de Malakoff dont il était question l'autre jour au palais de justice.

Il était resté inoccupé et non bâti pendant des années, par suite de querelles entre les héritiers

L'herbe poussait drue.

Les planches mêmes de la clôture tombaient en morceaux. Un nourrisseur du quartier agrandit la brèche, mit ses bêtes au pâturage ; d'autres l'imitèrent :

Quand les possesseurs légitimes, enfin réconcilias, manifestèrent l'intention de construire, il leur fallut soutenir un procès contre ces envahisseurs peu gênés qui déclaraient qu'ils étaient chez eux.

C'est notre cas.

La France est devenue un terrain de vaine pâture.

Dès que nous voulons rentrer chez nous et que nous faisons mine de chasser ces mercantis, ces forains, ces nomades, ces teneurs de jeux de bonneteau, ces étrangers plus ou moins espions, ils crient comme des brûlés:

a Intolérance, fanatisme, sabre et goupillon. »

Voilà ou en était la polémique autour de l'innocence de Dreyfus. La parole du ministre des affaires étrangères d'Allemagne et celle du ministre des affaires étrangères d'Italie devenues quantités négligables !

Après pareil préambule, Maeterlinck et Bjoernson étaient eux-mêmes pesés. Gela va de soi.

Le polémiste ne s'avisait pas que l'Europe n'était plus aux temps où elle s'en laissait conter.

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Les diplomates, pour gourmés ou formalistes qu'ils fussent, lui paraissaient tout aussi qualifiés que n'importe quel témoin, pour déclarer si oui ou non Dreyfus avait livré aux attachés militaires de l'Allemagne ou à ceux de l'Italie des documents ou des renseignements.

Il était évident que dans l'affirmative, Bulow et Bonin se seraient bien gardés d'ouvrir la bouche ; car mentir impudemment pour le vain plaisir de mentir, aurait été absurde.

Que leur était, en effet, un espion brûlé ? Moins que rien.

Il était, au contraire, manifeste que, dans l'hypothèse de la négative, le silence des divers gouvernements mis en cause par la presse pour justifier la condamnation de Dreyfus pouvait prendre l'apparence d'un aveu de l'affirmative.

Or, cette apparence, indifférente sans doute aux gouvernements d'Allemagne et d'Italie au point de vue de leurs intérêts, n'était pas absolument correcte au point de vue de leur conscience.

Si misérable que soit le Juif, si bas coté que soit son honneur, c'est un homme ; et, selon le mot de Térence, il est difficile de déclarer ce Juif « hors l'humanité ». Il est malaisé de le priver de la commisération qui s'attache à une âme, condamnée et déshonorée pour un fait précis auquel elle a été absolument étrangère.

Ce sentiment, les souverains de l'Allemagne et de l'Italie, moins fiers que Drumont, l'avaient sans doute éprouvé.

Ce n'est pas un Français qui aurait dû faire un reproche à un empereur et à un roi de leur excès de sentimentalité et du triomphe de leur cœur sur la raison d'État.

En effet, la raison d'État ne pouvait qu'être grandie d'une erreur du concurrent, si grosse, si monstrueuse,

tout à fait contraire à son habituel instinct de la justice.

Voilà pourtant où en était Drumont !

Il poussait jusqu'à la sottise le dédain de l'étranger. Pour un peu, qu'il s'appelât l'empereur Guillaume ou Maeterlinck, il faisait défense à celui-ci de penser, défense de répéter le vers sublime de Térence, défense de souffrir du supplice d'autrui.

Drumont ne se rendait pas compte que jamais sculp- ,teur n'avait modelé « Prométhée enchaîné », plus vivant que le déporté de l'île du Diable.

Chez lui, l'artiste était étouffé par le... Quel mot écrire ?

Écrire « philosophe», je manquerais à ma conscience; écrire « frénétique», ce serait manquer à la convenance.

Et pourtant ! Enfin que ce fût par le philosophe, par le fr^étique, ou même par quelque démon pareil à celui dont certain amî de La Fontaine invoqua vainement l'impulsion pour être absous, Drumont avait renoncé à la plus belle prérogative de l'homme de bonne volonté, à celle qui en fait l'émule du rédempteur, à celle qui lui fait tendre le bras vers ceux qui souffrent.

Il avait abdiqué ce sceptre. Hélas ! en échange de quel plat de lentilles I

Maeterlinck et Bjoernson, Guillaume et Humbert paraissent bien grandis, à travers cette déchéance de l'un des rois de la pensée.

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