LA PREMIÈRE DE DEMAIN
Les frères et amis du Syndicat essayent vainement de transformer en drame cette opérette qui s'appelle le procès Zola. Plus ils se démènent pour faire prendre le romancier au sérieux, plus il tourne irrésistiblement au comique.
De ce qu'il a écrit dans ses articles et dans les brochures qu'il vendait aux éditeurs de Berlin, il n'a jamais pensé un mot.
lia (c potassé », à propos de la prétendue innocence du traître, sur des notes qui lui ont été communiquées, de même qu'il a composé la Débâcle d'après des mémoires militaires pillés un peu partout, et élaboré l'ouvrage qu'il a intitulé Rome avec un livre dont il a extrait, pour les servir comme de lui à ses lecteurs, des pages tout entières, qu'un critique littéraire connu a eu la cruauté de lui remettre sous les yeux.
Quant à ses convictions et à ses « serrements de
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cœur » dont il parle à tout propos, c'est purement et simplement ce que, dans les faubourgs, on appelle du «battage ».
Sa lettre à M. Félix Faure, en vertu de laquelle il comparaîtra demain devant le jury, lui a été mâcbée et dictée d'un bout à l'autre; si bien que, même si les médecins aliénistes le déclaraient responsable, il n'en aurait pas la responsabilité.
En somme, il a fait semblant d'imputer aux juges du capitaine Dreyfus des griefs qu'il ignore et au sujet desquels il n*a jamais pris la peine de se renseigner.
D'autre part, le général Billot, qui lui donne la réplique dans cette comédie, affecte, en le poursuivant, de défendre l'autorité de la chose jugée, bien que ce ministre de la guerre ait tout fait pour démontrer que cette autorité n'existait pas à ses yeux.
S'adresser à M. Hadamard, beau-père du déporté, pour tâcher d'obtenir les moyens de faire casser la sentence qui a envoyé le gendre à l'île du Diable, c'était fournir la preuve évidente que, tout en affirmant à la tribune que le traître avait été « légalement et justement condamné », le chef de l'armée se moquait outrageusement de la légalité et de la justice.
Il avait, d'ailleurs, fait annoncer partons les journaux ministériels qu'il se présenterait devant la cour d'assises, revêtu de son plus grand uniforme, pour soutenir luimême, en qualité de partie civile, l'honneur de cette armée dont il avait la garde.
Mais, probablement, le beau-père Hadamard ainsi que le frère Mathieu lui auront fait un signe, et le grand uniforme a été immédiatement remisé au magasin des accessoires. Billot ne sera pas plus au procès qu'il n'était à son banc de ministre chaque fois qu'on annonçait, à la Chambre, une interpellation relative aux menées du Syndicat.
La situation de Zola, qui du reste l'a reconnu devant le correspondant d'un journal américain, est donc d'autant moins menacée que le général Billot, son principal accusateur, a eu soin de faire annoncer par V Agence Havas qu'il ne l'accuserait pas.
Ce vengeur des outrages adressés à nos officiers se montrera aussi plein de mansuétude envers Zola qu'envers le colonel Picquart, qui, pour ses divulgations de pièces concernant la défense nationale, sera puni de quelques heures d'arrêts, non de rigueur, mais de douceur.
De là le calme de l'auteur de la Terre^ qui se paye à bon marché une tranche de martyre.
Certes, le complot contre la sûreté de l'Etat et la sécurité du pays est flagrant.
Mais comme Billot en est, que Méline en est aussi, que Scheurer, Trarieux et un certain nombre de majoritards en sont également, Zola, appuyé ainsi sur son aile droite, son aile gauche et ses derrières — car il en a deux : le sien et celui de la Mouquette — garde, naturellement, la sérénité d'un farceur qui joue sur le velours.
Beaucoup de témoins assignés par cet accusé pour rire> qui, à l'instar de Vacher, semble vouloir jouer la folie, ont exprimé leur intention de s'abstenir de comparaître, sous prétexte qu'ils ignorent absolument les motifs pour lesquels ils ont été convoqués,
A mon avis, leur absence serait regrettable. Rien ne serait, en effet, plus bouffon qu'un défilé de cent cinquante comparants venant tous, les uns après les autre», affirmer qu'ils ne savent pas du tout pourquoi M. Zola les a dérangés.
Le procès prendrait alors son véritable caractère, qui est celui d'une représentation extraordinaire destinée à égayer un peu la population parisienne, que la complicité des gredins du Syndicat avec les agents de l'Allemagne avait douloureusement assombrie.
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J'estime même qu'on aurait sagement et humainement agi en transformant la cour d'assises en une salle de théâtre où les places eussent été mises aux enchères au profit des Soupes populaires ou ^es asiles de nuit.
L'hiver, un instant adouci, parait repiquer de nouveau.
Au moins Zola, qui a toujours refusé aux malheureux, qu'ils s'appellent Jean Grave ou Romani, l'aumône de sa plume, aurait eu là une occasion unique d'être de quelque utilité à ses concitoyens.
Tel était le diapason de l'esprit français, à la veille du procès le plus sensationnel qu'ait enregistré mémoire de Français.
Le même jour, les organisateurs du meeting du Tivoli Vaux-Hall affichaient sur les murs et publiaient en tête de la Libre Parole le manifeste suivant :