II. \K
182 UVRB TROISIÈME
Plaise à la Cour,
Attendu qu'à la vérité les concluants ont été cités devant la cour d'assises de la Seine pour y répondrç seulement de trois passages de l'article publié par M. Emile Zola dans le numéro de VAurore du 43 janvier 4898,
Attendu, en conséquence, qu'il leur appartient de faire la preuve des faits suivants, articulés et qualifiés dans la citation :
4* Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice »;
2° « Les magistrats de ce conseil de guerre ont rendu une sentence inique^ qui, à jamais, pèsera sur nos conseils de guerre, qui entachera désormais de suspicion leurs arrêts. Le premier conseil de guerre a pu être inintelligent, le second est forcément criminel » ;
3<> « Le second conseil de guerre a couvert une illégalité par ordre en commettant & son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable » ;
Attendu, en outre, que, si les concluants ont été cités devant la cour d'assises de la Seine pour y répondre seulement des trois passages relevés dans la citation de M. le procureur général, il n'en est pas moins vrai que l'article de M. Emile Zola constitue un tout et qu'il doit être, au point de vue de la responsabilité de son auteur et de la bonne foi de celui-ci, ainsi qu'au point de vue de la bonne foi du gérant du journal VAurore, envisagé dans son ensemble;
Attendu que les trois passages incriminés sont parfaitement incompréhensibles, si on les détache et du reste de l'article et des diverses circonstances qui ont provoqué ledit article ;
Attendu qu'il serait contraire au bon sens et à l'équité de soumettre & messieurs les jurés de courts passages arbitrairement choisis dans la lettre de M. Emile Zola, sans leur permettre d'apprécier toute la portée de son acte ; qu'il appartient au jury, pour juger en parfaite connaissance de cause les con. cluants,d'être éclairé sur la véritable intention de M. Emile Zola et surtout de connaître les divers éléments d'information sur lesquels s'est fondée la conviction qui lui a inspiré le cri de protestation indignée dont sa lettre est l'expression ;
Attendu que, conformément au droit commun, les prévenus sont toujours admis, en matière de délits de presse déférés à la cour d'assises, à faire entendre tous témoins ou à produire toutes pièces pour établir leur bonne foi ; qu'on ne saurait donc refuser aux concluants, sous peine d'aboutir à un véritable déni de justice, le droit de faire entendre au jury les témoignages par lesquels ils se proposent d'établir que M. Emile Zola a obéi, en écrivant sa lettre, aux considérations les plus élevées et qu'il a basé son opinion — qu'on la considère provisoirement comme vraie ou comme fausse — sur les faits les plus sérieux ;
Attendu, notamment, que des faits de la plus baute gravité ont été portés à sa connaissance, relativement aux conditions dans lesquelles M. le lieutenant- colonel du Patj de Clam a rempli ses fonctions d'officier de police judiciaire dans l'information relative au procès de l'ex-capitaine Dreyfus ;
Attendu, d'ailleurs, que cette information a été le point de départ des fautes et des irrégularités commises ultérieurement dans la même affaire et dans TafiTaire Esterhazy ;
Attendu que, si les faits dont s'agit sont établis à l'audience, la bonne foi des prévenus en résultera manifestement ; qu'en conséquence les concluants sont en droit de demander à la cour l'audition de M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam, à titre de témoin susceptible de contribuer à la démonstration de leur bonne foi ;
Par ces motifs.
Dire, en tous cas, que M. le lieutenant-colonel du Patj de Glam sera entendu sur la bonne foi des concluants et admis k déposer sur les divers points qui seront de nature à établir cette bonne foi ;
En conséquence, ordonner que le lieutenant-colonel du Patj de Glam sera tenu de comparaître & l'audience de la cour d'assises ;
Dire qu'il y sera contraint par tous moyens de droit, aux termes des articles 80, 269 et 355 du code d'instruction criminelle*
Sous toutes réserves, et notamment sous celle, pour les concluants, de demander le renvoi de l'affaire à une autre session s'ils le jugent nécessaire. Et ce sera justice.
Les deux adversaires.
M. l'avocat général se lève encore pour demander le rejet des conclusions relatives au commandant du Paty de Clam.
M* Labori se lève, très irrité :
— Quelle passion de lumière dans ce procès I s'écriet-il.
Il reproche à M. Van Cassel de lui enlever tout moyen de discussion. Il veut entendre M. du Paty de Clam, non point sur des faits relatifs à Dreyfus, mais bien à Esterhazy, et plus spécialement relatifs à la ce dame voilée ».
M® Labori voudrait démontrer que la dame voilée n'était pas de l'entourage du lieutenant-colonel Picquart, mais de celui de M. du Paty de Clam.
Et M« Labori explique :
Le lieutenant-colonel Picquart a été l'ami de M. de Comminges et de mademoiselle de Gomminges.
Or mademoiselle de Gomminges a été soupçonnée d'être l'auteur des télégrammes expédiés au lieutenant-colonel Picquart et signés « Speranza »,
Elle a protesté, et, aujourd'hui, une instruction est ouverte pour arriver à découvrir les faussaires.
Mademoiselle de Gomminges a été dépositaire d'une correspondance au sujet de laquelle la préfecture de police a été mise en mouvement.
Or il y a eu des négociations auxquelles le lieutenantcolonel du Paly de Clam a été mêlé, et il a demandé la remise d'une lettre, qu'il a reçue, en effet, — c'est lui qui l'a dit — d'une dame voilée.
Il faut donc entendre, conclut M® Labori, le commandant du Paty de Clam. Qu'il vienne! Il ne s'agit point ici de secrets de la défense nationale. Jamais les intérêts de la défense nationale n'ont été enjeu dans cette affaire. C'est une plaisanterie.
PREMIER ACTE DU PROCÈS ZOLA d 85
M* Laborî n'a pas plus tôt prononcé ces mots : « une plaisanterie », que M. Van Gassel lâche une parole imprudente, qui lui vaut une réplique fort virulente de son contradicteur.
— Une plaisanterie ? fait avec un fin sourire M. Tavocat général Yan Gassel. La défense nationale, une plaisanterie?
M® Labori n'avait rien dit de cela, et des murmures éclatent immédiatement dans l'auditoire.
— Je n'admets point, s'écrie M" Labori, que dans une bataille où nous engageons notre avenir, notre situation, notre vie, vous osiez nous répondre, monsieur l'avocat général, par des arguments d'une pareille mauvaise foi ou sur le ton d'une telle plaisanterie I Nous valons mieux que cela, monsieur l'avocat général, et nous ne vous donnons point le droit de suspecter notre patriotisme !
Tous malades.
Suit toute une série de témoins qui seraient, paraît-il, fort intéressants à entendre, mais qui écrivent qu'ils sont retenus au lit par la maladie.
M" Labori et Clemenceau savaient à quoi s'en tenir. On les avait prévenus de ces certificats de complaisance, et ils ont préparé des conclusions tendant à ce que ces témoins viennent à la barre. Il en est ainsi pour mademoiselle deComminges et madame de Boulancy. On sait que c'est chez madame de Boulancy que furent saisies les lettres d'Esterhazy.
— Je demande, s'écrie M* Labori, que la procédure ouverte sur la plainte de madame de Boulancy soit apportée ici.
— Elle n'est pas close, fait Tavocat général. Les pièces ne peuvent être communiquées.
M' Laborf. — Et voilà ce que vous nous répondez 1 Madame
de Boulancj a eu des lettres de M. Ësterhazy. Une d'elles est arguée de faux.
Or cette lettre est vraie. Et madame de Boulancy en a d'autres encore plus abominables ! Mais, depuis des semaines, elle est l'objet des intimidations les plus violentes. Le commandant Ësterhazj la menace tous les jours de mort.
— Un certificat de médecin constate son état, dit le président,
— Eh bien, je demande qu'un huissier se transporte chez madame de Boulancy, et Ton verra qu'elle n'est pas chez elle, réplique M® Clemenceau.
C'est alors que M® Labori fait la déclaration importante que voici :
Nous voulons entendre madame de Boulancy non seulement pour les lettres de M. Esterhazy qu'elle eut en sa possession, mais encore pour d'autres qui sont restées entre ses mains, d'autres plus graves, plus compromettantes que les premières !...
M" Albert Clemenceau dépose des conclusions pour que madame de Boulancy soit entendue.
Après les témoins civils, les témoins militaires. Us ne montrent pas plus d'empressement que les premiers.
Le capitaine Lebrun-Renaud.
M. le capitaine Lebrun-Renaud se retranche, lui aussi, derrière le secret professionnel, écrivant que son rapport est entre les mains de ses chefs et qu'il n'a plus rien à voir dans toute cette histoire.
M* Labori dépose les conclusions suivantes :
Plaise à la Cour :
Attendu que, depuis plusieurs semaines, il a été question, dans la presse et à la tribune de la Chambre des députés, de prétendus aveux qui auraient été recueillis par le capitaine
-Renaud le jour de la dégradation de l'ex-capitaine 3 et constatés par lui ;
idu qu'en dehors de la preuve des faits articulés et !S dans la citation qu'il leur appartient de fournir, les mts sont en droit de faire entendre tous témoins né- 3s pour établir leur bonne foi :
idu que, pour établir cette bonne foi, il est indispene démontrer tout d'abord que les aveux prétendument ar M. Lebrun-Renaud n'ont pas été effectivement reçnts supposer qu'ils aient été constatés, ils n'ont pu l'être ssement et irrégulièrement ; ;es motifs, nner l'audition de
3brun -Renaud, qui sera invité à répondre aux questions es : a) A-t-il recueilli des aveux de Dreyfus ? Les a-t-il es officiellement? — b) Dans quelles conditions et à late ? -— c) En a-t-il parlé à diverses personnes ? A Perde Vaux, Glisson, Fonbrune, Dumont? — (i) A toutes itions qu'il pourrait être utile de lui poser relativement mble des faits dont il s'agit.
e commandant Ravary fuit également la cour es comme un endroit dangereux. Lui, il se ree derrière ses fonctions d'officier judiciaire, jabori insiste pour entendre cet officier, dont le t constate la présence d'une pièce secrète dans le Dreyfus. Si une illégalité a été commise par le jr conseil de guerre, elle a été couverte par le
Le général Mercier.
énéral Mercier, lui non plus, ne peut pas venir. U 'il est autorisé à s'abstenir par le ministre la
VI« Labori proteste :
M. le général Mercier n'a pas à se faire juge de l'intérêt que pourrait présenter sa déposition.
Quant au ministre de la guerre, il est singulier qu'après avoir été plaignant il veuille empêcher ses subordonnés d'apporter à la justice la lumière dont elle a besoin. Ëb bien, M. le général Mercier, d'après M. Zola, a communiqué au conseil de guerre une pièce secrète, d'ailleurs sans valeur. Il s'agit de savoir si c'est vrai ou si c'est faux. C'est la question que nous voulons et que nous avons le droit de lui poser.
Le commandant Rivais, le greffier Vallecalle déclarent qu'ils n'ont pas à comparaître, toujours à raison de leurs fonctions.
Le président du conseil de guerre de 1894, le colonel Maurel, ne vient pas non plus. Les défenseurs insistent encore.
Et la série continue toujours.
M« Labori ne peut s'empêcher de s'écrier :
— N'est-il pas vraiment extraordinaire de voir ces témoins, parce qu'ils sont militaires, juger eux-mêmes s'ils ont à comparaître ou non devant la justice à votre barre? Est-ce que ces messieurs se croiraient d'une caste à part?
— Parfaitement, continue M^ Clemenceau. D'anciens ministres civils, comme MM. Poincaré, Guérin et Trarieux, ont déféré à la citation, et les militaires ne viennent pas ! Il faut pourtant qu'ils sachent qu'au-dessus de l'armée il y a la justice !
M. Casimir- Perier.
M® Labori dépose encore les conclusions suivantes :
En ce qui concerne M. Casimir-Perier :
Plaise à la Cour,
Attendu que M. Casimir-Perier, ancien président de la République, a bien voulu, dans sa lettre à M. le président des
assises, dire qu'il se tenait à la disposition de la cour et du jury si sa présence était jugée nécessaire;
Attendu que les prévenus estiment que cette présencj est utile pour la manifestation de la vérité ;
Par ces motifs.
Donner acte aux concluants de ce qu'ils insistent respectueusement pour l'audition de M. Gasimir-Perier.
M. LE Président. — M. Casimir- Perier comparaîtra sans cela.
M^ Labori. — Alors je retirerai mes conclusions.
Puis celles-ci d'ordre général :
Attendu que les témoins suivants : HdM. d'Ormescheville, Ravary, général Mercier, Patron, Vallecalle, Maurel, Autant, Eckmann, de BoisdeiTre et capitaine de Comminges, cités à la requête de MM. Zola et Perrenx, n'ont pas répondu à l'appel de leur nom, que, par lettres adressées à M. le président de la cour d'assises, ils déclarent ne pas comparaître, n'ayant rien à déposer dans le procès actuel;
Attendu qu'aux termes de l'article 80 du code d'instruction criminelle toute personne citée est tenue de comparaître et de satisfaire à la citation ;
Qu'aucun motif quelconque ne peut les en dispenser; qu'au cas où une raison valable de ne pas déposer pourrait être invoquée par eux ils ne pourraient l'invoquer que devant la cour, après avoir comparu en personne ; que, de même, il ne leur appartient pas de déclarer à l'avance si leur témoignage est utile ou non, s'ils savent ou ignorent les faits sur lesquels ils seront appelés à déposer ;
Que ce n'est, en effet, que sous la foi du serment qu'ils auront à répondre sur les questions qui leur seront posées, qu'ils ignorent les faits sur lesquels leur témoignage est requis ;
Par ces motifs,
Dire et ordonner que les témoins ci-dessus désignés seront contraints par corps à venir devant la cour fournir leur témoignage.
Mademoiselle Blanche de Comminges.
Enfin, ces dernières, grâce auxquelles nous apprendrons peut-être quelque chose sur la dame voilée :
Plaise & la Cour,
Attendu que le témoignage de mademoiselle Blanche de Gomminges est absolument indispensable à la manifestation de la vérité;
Par ces motifs,
Ordonner que, sur la réquisition du ministère public, elle sera contrainte par tous moyens de droit de comparaître à Taudience; et, subsidiairement, pour le cas où elle en serait empêchée par la maladie, après que la cour aura vérifié la réalité de cette maladie par un médecin commis,
Ordonner que, par voie de commission rogatoire et par tel de MM. les magistrats qu'il plaira à la cour de commettre, elle sera tenue de répondre aux questions suivantes :
4° Sait-elle qu'on a employé son nom pour écrire au colonel Picquart ?
2o Gomment le sait-elle?
30 Ne donnait-elle pas le sobriquet de a Demi-Dieu » au capitaine Lallemand?
4° Sait-elle si ce mot n'a pas été employé dans un télégramme argué de faux ?
5° M. le colonel du Paty de Glam n'avait-il pas contre elle et contre sa famille des motifs de rancune ?
6° N'est-il pas à sa connaissance qu'il a eu recours, en 1892, à des manœuvres très graves, notamment à l'emploi de lettres anonymes ?
70 M. Lozé, préfet de police, n'a-t-il pas été saisi de cette affaire? et M. le général D.. , n'a-t-il pas eu à intervenir ?
80 Enfin, M. le colonel du Paty de Glam n'a-t-il pas organisé, pour la restitution d'une lettre, une scène qui se passait au Cours la Reine et où il a fait intervenir une dame voilée ?
Sous toutes réserves. Et ce sera justice.
L'arrêt sur ces conclusions fut renvoyé par la Cour à l'audience du lendemain.
Autour de la première audience.— A Rochefort le baiser du cacher. A Zola la « crapule » de Tétudiant.
A ce compte rendu delà première audience, le Matin ajoutait les notes suivantes sur la physionomie de ses
ahnrHs !
Ceux qui attendent Vouverture des portes Manifestations sous la pluie.
Nous avons déjà fait connaître les mesures exception- Qelles prises par la préfecture de police pour assurer Tordre aux abords du Palais de Justice. Empressons-nous de déclarer que cet ordre n'a été troublé à aucun moment et qu'en dépit de la surexcitation des esprits il n'y a guère eu, dans les parages d» temple de Thémis^ que des manifestations individuelles, que des cris, mais, en somme, exprimant des sentiments personnels. D'ailleurs, la foule n'était pas aussi nombreuse qu'on pouvait le craindre, et cela grâce à une particularité atmosphérique, à cette bienfaisante pluie qui viensouvent seconder les agents en décourageant les manifestants.
Cependant il y avait des curieux, des c^xil^vcift.^ ^'i
192 LIVAB TROISIÈME
curieux sur la place Dauphine : de braves gens qui, depuis le matin, affrontaient la bise glaciale et les averses pour voir ce petit quelque chose, ce petit rien du tout qu'affectionnent les foules désœuvrées.
Des gardiens de la paix, il y en avait partout. Sur les quais de THorloge et des Orfèvres, sur le boulevard du Palais, rue de Harlay et même sur le pont Neuf, ils étaient groupés par petits paquets et interdisaient les rassemblements.
Les brigades de réserve étaient consignées à la caserne de la Cité; l'une d'elles avait été dissimulée dans Tune des cours intérieures du Palais de Justice et se tenait prête à accourir à la première alerte.
Le service d'ordre s'étendait jusqu'au pont Royal, au pont d'Arcole, au Châtelet et au boulevard Saint-Germain. Sur ce dernier point, il était considérable, car l'on avait prévu, bien à tort, d'ailleurs, une invasion d'étudiants.
M. Mouquin, commissaire divisionnaire, avait assumé la responsabilité de Tordre autour du Palais de Justice. Dans le Palais même, cette tâche incombait naturellement au chef des gardes, le capitaine Perret.
Portes closes.
Il faisait à peine petit jour que la queue commençait à se former le long de la grille qui protège le double escalier accédant à la cour d'assises.
Les pauvres gens qui la composaient, transpercés jusqu'aux moelles par la froidure matinale, avaient sans doute passé leur nuit aux Halles : ils ne s'étaient pas couchés — cela se voyait à leurs yeux battus — dans l'espoir d'être admis les premiers dans la salle d'audience, puisque la loi exige que la justice soit rendue ' publiquement.
A dix heures du matin, la <r queue » se composait de
près de cinq cents personnes. Elle s*allongeait du côté du quai de THorloge et était sur le point de tourner Tangle du Palais. Une dizaine de sergents de ville maintenaient en respect cette troupe moutonnière. Oh ! ils n'avaient guère envie de manifester, les pauvres diables, car le froid leur collait les bras au long du corps et leur tenait les dents serrées.
De ce côté, on ne pouvait pénétrer dans le sanctuaire de la justice qu'en montrant patte blanche, c'est-à-dire une citation à témoin, une convocation devant un juge ou une carte de chroniqueur judiciaire. Boulevard du Palais, Tune des portes bâtardes, celle de gauche, était à peine entr'ouverte, de façon à ne laisser passer que les avocats, les employés du parquet, les huissiers, tout le personnel de la basoche. La place Dauphine était barrée à son entrée même, à Tétranglement des deux maisons qui font Tangle du pont Neuf; mais on pouvait y accéder par les quais.
Aussi, vers onze heures, outre les cinq à six cents enragés qui faisaient la queue le long de la grille du Palais, il y avait un millier de personnes environ sur la petite place.
Témoins et prévenus.
Les té moins commencent à arriver. Voici MM. Poincaré, Trarieux, Yves Guyot, Develle, Georges Leygues, tous anciens ministres. Il y a parmi les curieux d'obligeants ciceroni qui les désignent du doigt. Puis voici le général Gonse, en petite tenue; MM. Leblois, Paul Meyer, le général de Pellieux, etc.
Enfin, à onze heures quarante minutes, un remous se produit dans la foule qui cherche à empiéter sur la chaussée défendue par des agents. Devant la petite grille, entr'ouverte par un garde m\^cv\ç\^A^ ^» TLis^^
descend de voiture. On crie alors : « Le voilà ! le voilà ! A bas Zola ! Mort aux traîtres I » Des voix répondent : « Silence aux camelots ! Vive Zola I » Le romancier hausse légèrement les épaules pour bien montrer que toutes ces clameurs lui sont indifférentes et pénètre dans le Palais en compagnie de son défenseur, M^ Labori, de MM. Georges Clemenceau et Albert Clemenceau, de M. Emile Fasquelle, son éditeur, et de sou ami intime le graveur Fernand Desmoulin.
Pendant ce temps, il y a sur la place Dauphine quelques manifestants qui en viennent aux mains. Des chapeaux sont bossues et des nez saignent. Tout cela n'est point grave, en somme, et ce spectacle paraît divertir considérablement les gardiens de la paix. On arrête cependant un énergumène qui crie : « Mort aux juifs I Vive la Commune 1 » Au commissariat de police, on constate qu'il a essayé de combattre le froid qui l'envahissait par l'absorption de nombreux verres d'alcool et on s'empresse de le relâcher.
Nouvelles rumeurs, nouveaux cris... Ce sont MM. Vaughan, Urbain Gohier, Philippe Dubois, de l'Aurore, qui arrivent. Ils accompagnent le gérant de ce journal, M. Perrenx, qui, tout à l'heure, sera assis à côté de M, Zola sur le banc des accusés.
Les autres personnalités qui débouchent, à pied ou en voiture, sur la place Dauphine, sont accueillies par des cris variés, et cela dure jusqu'au moment où la petite grille du Palais est définitivement fermée, c'est-à-dire jusqu'à midi.
Cinquante seulement des pauvres diables qui faisaient la queue tout à l'heure ont pu entrer : il paraît que la partie de la salle des assises habituellement réservée au public était déjà aux trois quarts remplie, avant l'ouverture des portes, par des inspecteurs de police en bourgeois.
Après Vaudience,
Jusqu'à cinq heures^ de nombreux groupes n*ont cessé le stationner dans les parages du Palais de Justice, mais Lucun incident sérieux ne s'est produit, et Ton n'a vu moindre aucun monôme d'étudiants.
A l'issue de l'audience, M. Emile Zola a été guidé par A, Mouquin, commissaire divisionnaire, à travers un délaie de couloirs, pour arriverj finalement à la porte du 1° 32 du quai des Orfèvres, devant laquelle sa voiture ivait été amenée.
Cent à cent cinquante personnes environ, parmi lesquelles beaucoup de journalistes, stationnaient à cet îndroit. « Vive Zola ! A bas Zola ! » et fouette, cocher I
La voiture gagne rapidement le pont Saint-Michel, tourne à droite pour prendre la rue Saint-André-des-Arts, puis les rues Jacob et de l'Université, et M. Zola met pied à terre devant la demeure de son avocat, 12, rue ie Bourgogne.
Il remonte bientôt dans son landau de louage pour :*entrer rue de Bruxelles. Les manifestants qui atteniaient la sortie de l'illustre romancier, soit pour le conspuer, soit pour l'acclamer, n'y ont vu que du bleu.
Sur les menus incidents de la salle des Pas-Perdus, iu cours de la première audience, voici, à litre de îocument, ce que publiait la Libre Parole du 8 février :
Pour conspuer le père de la Mouquette, plusieurs milliers de personnes stationnaient aux abords du Palaistiier, dès sept heures du matin, sous l'œil narquois d'un gardien de la paix.
De temps en temps, un colloque s'engage entre ces braves gens et l'agent :
— G'est-il un gros ou un petit, ce coco»là ?
196 LIVRE TROlSlàllB
L*agent sourit.
— Des fois que vous auriez donc pas vu sa binette dans les journaux? — Et, solennel, l'agent ajoute : — C'est un vilain gringalet ni vieux ni jeune, qu'a toujours Tair rageur, kif-kif un ratier.
Huit heures et demie. Les conversations cessent, car voici plusieurs escouades d'agents qui arrivent et font évacuer la place, après avoir dégagé préalablement le boulevard Saint-Michel, le pont Neuf et les environs.
Une centaine de curieux, cependant, obtiennent la grâce de rester près la grille de la place Dauphine, malgré Tavis charitable des inspecteurs de police, qui leur affirment qu'ils n'entreront pas.
A ce groupe, viennent bientôt s'adjoindre nos amis de la Ligue antisémite, Jules Guérin, Dubuc, etc.
Jusqu'à dix heures, l'aspect de la place ne change pas. Avec quelques confrères, on tue l'ennui en fumant force cigarettes et en causant avec les agents.
Antisémites endiablés, les gardiens de la paix !
Je leur désigne une vingtaine d'Hébreux qui se sont faufilés parmi les curieux : « Tenez, celui-ci, celui-là I Croyez-vous qu'ils sont assez reconnaissables, les mâtins I »
Au bout d'un quart d'heure, ça devient un jeu; c'est à qui reconnaîtra un Juif. Se voyant montrés du doigt, et en entendant nos rires, les circoncis font des têtes abominables.
Attention ! voici une demi-douzaine de faces patibulaires, qui ont réussi à forcer le cordon des agents. Un confrère me dit :
— Ce sont des types du Syndicat.
— Par le nombril de Reinach I le Syndicat ne doit pas les payer cher, ses défenseurs, si j'en juge par leur costume. Il y a surtout quatre Anglais et deux Anglaises, dans le tas, dont les chaussures font peine à voir. Main-
tenant, ils sont peut-être arrivés de Londres à pied, les pauvres I
Onze heures dix. Une voiture s'arrête et Henri Rochefort en descend.
A. peine a-t-il franchi la grille, que les cris de « Vive RochefortI » éclatent de tous côtés; mais à ces acclamations, se mêlent deux ou trois hurlements bizarres. C'est le Syndicat qui proteste. Les quatre Anglais ouvrent des bouches énormes, des pauvres bouches qui ne mangent pas souvent à leur faim !
Narquois, Rochefort se tourne vers la demi-douzaine d'aboyeurs, les compte du bout de sa canne et dit : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six, à cent sous par tête, le Syndicat ne s'est pas fendu. »
Sous les huées de la foule^ les parasites des Juifs se taisent en faisant claquer, comme des pélicans, leur robuste bec.
L'arrivée des témoins commence :
Voici le général Gonse, sous- chef d'état-major général, et plusieurs officiers ; M. Yves Guyot, le général de Pellieux, etc.
M. Poincaré, les commandants Pauffin de Saint-Morel et L'Hotte ; le colonel Groissandeau; M. Vallecalle, greffier du premier conseil de guerre, et le commandant Esterhazy, qui est très entouré aussitôt.
Voilà un groin sémite qui apparaît. C'est Joseph Reinach. On pousse des ; « Hou! houl » sur son passage. Le sinistre gâteux Scheurer-Kestner le suit, en bavant sur les revers de son pardessus. Quel joli couple, pour faire vis-à-vis aux guenons du Jardin des Plantes !
Une demi-heure se passe à voir défiler de vagues comparses. Tout à coup des cris se font entendre dans la direction du pont Neuf. Une voiture de maître peinte en gros vert, et attelée d'un magnifique mecklembourgeois, s'avance à fond de train et s'arrête devan^t la.
198 UVAE TROISIÈME
grille. Une tète effarée paraît à la portière : c'est Zola qui descend, soutenu par MM. Albert et Georges Clemenceau.
Aussitôt les quatre Anglais et les deux ou trois dépenaillés essaient de pousser de faibles : « Vive Zola I » mais leurs glapissements sont couverts par des huées formidables : « A bas Zola ! A bas les Juifs I Vive l'armée. »
Notre ami Dubuc empêche un de ces pauvres dreyfusards d'être assommé par la foule.
Devant Zola qui s'apprête à franchir la grille, un jeune étudiant se place et lui crie à la face: « Crapule! »
Zola devient verdâtre. Nerveusement il jette des regards autour de lui :
— Répétez donc cela ! — dit-il — en grinçant des dents.
Froidement, et les yeux dans les yeux du barnum de Nana, l'étudiant répète plus énergiquement encore :
— - Crapule !
Entre les deux hommes, M. Mouquîn, commissaire divisionnaire, place sa large stature, et Zola en profite pour grimper quatre à quatre le large escalier du Palais en gémissant : « C'est malheureux, bien malheureux ! »
Au haut des degrés, M. Georges Clemenceau, dont la figure ravagée fait mal à voir, vitupère contre Ja police qui> dit-il, «laisse librement insulter les honnêtes gens».
Derrière Zola, trois agents de la Sûreté, qui suivaient sa voiture dans un simple fiacre, lui forment une escorte fort convenable pour son entrée à la cour d'assises.
Midi. La salle d'audience est archicomble. M^^Daumazy et Mery sont entrés, et me voici dans la grande salle des Pas-Perdus, où grouille une cohue énorme de journalistes, de députés, de policiers, de curieux et de Juifs de tout accabit.
De temps en temps, un de ces Hébreux tente de
énétrer sans carte dans la salle, et des altercations ont eu.
— On n'entre pas î fait le garde.
— Mais je suis M. Mayer.
Et le Youpin passe une carte.
Impassible, le garde repousse d'une main ferme le lout de carton graisseux.
D'autres Youtres essaient deux minutes après de reîommencerle truc :
— Je suis M. Golderschmidt.
— Je suis M. Josué.
— Je suis M. Salomon.
En désespoir de cause, les bons Juifs se forment en croupe et parlent à haute voix du procès.
Pour les engager à plus de discrétion, je passe avec Dlusieurs confrères près de ces échappés du ghetto, en ançant des phrases dans le goût suivant :
— Ah I nous finirons bien par faire prendre le train ie Berlin à tous ces sales nez crochus.
Ou encore :
— Jamais le chanvre n'a donné de si belles espérances. La corde ne manquera pas cette année en France !
Devant l'urbanité de nos manières, les Sémites comprennent, et mettent enfin une sourdine à leurs dialogues.
A être désagréable à Israël, le temps passe vite. Il est juatre heures, des amis arrivent. Voici notre excellent administrateur Charles Devos. Un gros Hébreu qui le connaît sans doute lui lance, derrière le dos, des regards flamboyants, et va se réfugier dans un angle pour prendre des notes.
Un remous se produit. Scheurer-Kestner vient de sortir par la porte des témoins. Le malheureux a le nez encore plus lugubre que de coutume ; il lui est descendu sur la bouche d'un centimètre au moins, depuis l'ouver-
200 LIVRE TR0ISIÈAI2
ture des assises. Si ça continue, demain il sera obligé de le relever avec la main, pour pouvoir manger.
On hue quelque peu ce vieil amateur de Haïtienne en puissance de plénipotentiaire. Chose curieuse, sur le 1 passage du Scheurer-Kestner, deux nègres le contemplent d'un air farouche. Seraient-ce les frères de THaïtienne aimée? Non ! ce sont deux confrères de journaux africains ou américains.
Quatre heures et demie. Henri Rochefort sort de la salle d'audience.
Au haut de l'escalier, d'où il fait signe à sa voiture de se ranger près de la grille, Rochefort voit se précipiter dans ses bras un cocher de fiacre qui le serre à Tétouffer en criant : « Vive Rochefort ! »
A grand'peine, le directeur de V Intransigeant se dégage, mais le cocher tient bon. Il a mis dans sa tête — un peu troublée, il est vrai, par des petits verres — l'idée touchante d'embrasser Rochefort. En un clin d'œil, c'est fait. Enfin, ne trouvant pas sa voiture, Rochefort se résigne à partir dans celle que lui offre, complaisamment, notre confrère Ghincholle, du Figaro.
Et l'on entend Rochefort quiprévientd'un ton aimable Ghincholle du danger qu'il court, en lui prêtant la moitié de son véhicule
— Vous savez, cher ami, si le Figaro apprend que vous m'avez donné l'hospitalité, il ne voudra peut-être pas payer votre sapin.
Cinq heures. — L'audience est levée. La foule s'écoule mais reste sur les marches, attendant Zola. Elle attendra longtemps.
En effet, craignant les huées, le pornographe vénitien a donné l'ordre à sa voiture de venir le chercher à la porte de la Sûreté. Par un escalier dérobé, l'ami des Dreyfus dégringole et arrive sur la rue avec la mine effrayée d'un renard pourchassé.
Il EMIEH ACTE DU PROCÈS ZOLA 201
Il aura son ovaliontout de même, car nous Tattendons , et c'est aux cris de : « A bas Zola ! Vive l'armée 1 » l'il s*enfouit, avec deux de ses amis, dans son coupé, face plus verdâtre que jamais.
Un ouvrier s'avance vers la portière et crie : — Ne lui faites pas de mal, il ne mérite que le mépris I D'autres ouvriers lui montrent le poing et suivent au Dt le coupé, malgré les agents, en criant :«Abas )la ! A bas les Juifs ! » jusqu'à la rue de Buci.
Ce que la première audience avait appris à Drumont. — Rambaud est le dernier des paltoquets. — Drumont est plus qualifié que Psichari pour conseiller la conscience publique.
En tête du numéro de la Libre Parole qui publiait les impressions précédentes du Palais de Justice, figurait Tarticle suivant de Drumont :