‹ Le lieutenant-colonel Picquart?Chapitre 28 sur 61 · AUTOUR DU PROCÈS · texte numérisé non relu

AUTOUR DU PROCÈS

Il est douteux que les protestations d'une ville entière, les huées et les paroles de mépris qui ont accueilli Zola aujourd'hui aient pour lui leur signification véritable.

Il en est de la perversion du sens moral comme de certaines perversions des sens ordinaires.

Où le Chef des Odeurs suaves soufi'rirait, le Chef des Odeurs puantes éprouvera une jouissance maladive. La Conscience a ses inversés comme la Nature.

La France honnête n'en ressentira pas moins quelque joie lorsqu'elle sera enfin débarrassée de l'espèce de choléra juif qui vient de sévir sur nous avec une si extraordinaire intensité.

On a pu voir là, comme à toutes les époques de grands troubles, des êtres parlant tout haut et nous révélant le fond de leur pensée.

Le rôle joué par les Universitaires dans cette campagne maudite restera comme une des caractéristiques le ces journées bizarres.

Depuis la révolte des Sofas, on n'avait jamais vu tant l'Ulémas, de Muftis et de personnages quasi-sacerdoaux se jeter dans les bagarres avec une telle frénésie.

Une lettre de M. Psichari, publiée par le TempSy nontre bien, sous sa forme enveloppante et subtile, la négalomanie latente, l'ambition secrète qui travaille ce nonde ; elle éclaire bien surtout la conception à la fois oligarchique et anarchiste qui hante ces cerveaux compliqués et naïfs en même temps.

Notons, tout d'abord, que M. Psichari n*a aucune [ualité pour nous parler du < tempérament national ». il. Psichari, directeur à TEcole des Hautes Etudes, est lé, je crois, sujet ottoman, et son père, sauf erreur que e suis tout disposé à rectifier, est encore attaché à une banque de Galata.

Ce littérateur, maintenant naturalisé, peut avoir des entiments très français, mais ses arrière-petits-fils seuls courront parler du « tempérament national ».

Les idées que M. Psichari indique plus qu'il ne les ormule ont l'avantage de n'être pas des idées allemandes, e qui est déjà quelque chose à l'heure actuelle; elles ne ont pas non plus des idées tout à fait françaises.

On démêle là-dedans je ne sais quel rêve de lettré )yzantin ou chinois, un conseil de Scholaires ou de irands Logothètes donnant son avis sur les questions lu moment et exerçant une espèce de magistère de 'opinion.

« La pensée, écrit M. Psichari, aurait donc, grâce à lette sorte de référendum de l'opinion, non seulement le Iroit de s'affirmer, mais encore, dans une mesure utile, e pouvoir de guider et de soutenir. »

Je ne sais pas si forcément, comme le dit M.. P^v^\i^^S^^

204 LIVRE THOISIÈMB

« la politique obnubile », mais le cerveau de M. Psîchari me paraît obscurci par des vapeurs plus épaisses que celles qui sortaient de Tantre de Trophonius.

Il me semble ignorer complètement que cette fonction d'éclairer et d'avertir Topinion a déjà des titulaires, et que les innombrables journalistes de Paris et de la France sont, chacun dans leur genre, dans leur mouvement spécial, dans le cercle plus ou moins étendu de leur action intellectuelle, des représentants de l'esprit public.

S'ils ne représentaient pas l'esprit public à une dose plus ou moins infinitésimale, ils ne seraient lus par personne.

Ce qui donne précisément à ces hommes le droit de parler, c'est qu'ils n'appartiennent à aucun Tchin, à aucun service public, qu'ils ne touchent aucun appointementde l'Etat.

Ainsi que je l'ai déjà expliqué, en répondant dans la Revue bleue à la question posée par M. Fouillée, ce sont les successeurs des libres prêcheurs du Moyen Age.

Ils ne forcent personne à les écouter, et à ceux qui trouvent du plaisir ou de l'utilité dans leurs propos, ils se contentent de demander un sou pour les frais du culte ; encore ce sou, grâce aux vendeurs, aux marchands et aux dépositaires qui, très légitimement d'ailleurs, prélèvent leur part, est-il réduit à deux centimes quand il arrive au journal.

Sans doute, le Gouvernement, s'il ne rétribue pas ces remueurs d'idées, se charge parfois de les loger dans des bâtiments publics ; mais il les loge tellement mal dans ces cas-là, il les astreint à un régime si désagréable, que les écrivains préfèrent encore habiter en ville.

J'ajoute pour M. Psichari, qui ne paraît pas s'en douter, que les épreuves par lesquelles ont passé des hommes comme Rochefort, Gassagnac et tant d'autres,

avant d'exercer une influence quelconque sur ropinion, sont plus dures que les épreuves de la licence et de l'agrégation.

11 n'est pas un journaliste un peu notable qui n'ait eu au moins une dizaine de duels, et s'il fallait que le bon Psichari reçoive sur la tète la moitié des injures et des calomnies dont j'ai été accablé pour avoir essayé d'éclairer mon pays, sa sérénité philosophique en serait certainement altérée.

Il faut donc que M. Psichari et ses amis fassent leur deuil de la conception à la fois outrecuidante, chimérique et ridicule de paisibles professeurs douillettement installés dans des fonctions rémunératrices, prébendes, nourris et récompensés par l'Ëtat, et venant, quand l'idée leur en vient, indiquer leur manière de voir au Gouvernement. En parlant ainsi je n'obéis à aucune hostilité contre l'Université.

Quoi qu'en suppose Jaurès, qui s'imagine que tous les Antisémites ont été élevés dans des Jésuitières, j'ai été élevé par VAlma mater; c'est une façon de parler, car, au fond, je me suis élevé moi-même avec les livres de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Victor Hugo et de George Sand, que mon père me faisait lire.

C'est ce qui m'a donné une façon de penser absolument personnelle et indépendante et conduit à conclure que les Français ayant déjà fait une Révolution qui n*a profité qu'aux Juifs, ils devraient en faire une nouvelle qui leur profiterait à eux-mêmes.

Le lycée Bonaparte et le lycée Gharlemagne n'en peuvent pas moins me revendiquer comme externe libre, excessivement libre, je le reconnais.

J'ai conservé le meilleur souvenir de mes maîtres qui étaient plus simples, plus modestes, moins pontifiants que ceux d'aujourd'hui, mais qui les valaient assurément comme dévouement et comme savoir.

Comme ce malpropre Zola dont les Universitaires ont fait leur dieu, ainsi que la Rome de Pétrone fit un Dieu de Crépitus, je ne me suis jamais permis de traiter de pions des hommes qui consacrent leur vie à instruire une jeunesse parfois bien indocile et trop souvent ingrate.

En revanche, je me trouverai toujours d'accord avec les gens qui ont conservé leur bon sens pour protester contre l'usurpation des mandarins et leur intrusion dans des choses qui ne les regardent pas, dans des domaines qui ne sont pas les leurs.

En y réfléchissant, M. Psichari lui-môme reconnaîtra combien est fâcheuse cette tentative, destructive de tout ordre et de toute hiérarchie sociale.

Je pose, en effet, à M. Psichari cette question qui, jusqu'ici, est restée sans réponse :

« Le Gouvernement aurait-il supporté que des professeurs prissent part à un pétitionnement demandante revision du procès inique fait au général Boulanger, qui était autrement intéressant que Dreyfus ? »

Si certains professeurs ont pu faire cette fois leurs petits insurgés, leurs Ravachols avec traitement et retraite, c'est parce qu'ils marchaient derrière la Juiverie, qu'ils étaient garantis par elle, qu'ils savaient pouvoir compter sur la connivence de certains ministres.

Que M. Psichari m'en croie, cette façon d'intervenir dans les affaires publiques, avec l'approbation du Gouvernement, alors qu'on se serait prudemment abstenu dans le cas contraire, n'a pas couvert les Universitaires de gloire aux yeux des gens sans parti pris.

L'estime de tous a toujours été acquise à des hommes comme ceux qui ont donné leur démission au coup d'Etat pour ne pas prêter un serment qu'ils réprouvaient, ou à des hommes comme Sarcey, comme Taine, comme Deschanel, comme Rigault, comme Weiss, comme Pa-

radol, qui ont renoncé à une situation modeste mais sûre, pour affronter tous les hasards de la vie littéraire.

Il n*en est pas de même pour ces Universitaires qui ont feint une indépendance sans danger en se disant :

« Nous avons un Grand-Maître de 1 Université qui est le plus vil des paltoquets et le bas courtisan des Juifs ; il nous approuvera et nous nous serons donné, sans courir aucun risque, les airs de fiers esprits, d'intellectuels hardis qui ne reculent devant rien. »

Il faudrait^ d'ailleurs, en finir avec cette blague sur les intellectuels.

Il y a des officiers qui sont sortis de l'Ecole Polytechnique ou de Saint-Cyr, qui ont eu l'occasion, que n'ont pas eue les Universitaires, de voir beaucoup de pays plus ou moins étranges et curieux, d'avoir des sensations, des impressions dévie, des notes d'humanité, et qui valent tous les Andrade, tous les Duclaux et tous les Grimaux.

Si au lieu de faire faire l'exercice à leurs soldats, ces officiers se permettaient de protester publiquement contre des décisions du Conseil académique ou contre les résultats d'un examen au baccalauréat, on les flanquerait immédiatement aux arrêts et l'on aurait rudement raison.

Pourquoi M. Rambaud n'a-t-il pris des mesures analogues contre les Universitaires qui ont protesté contre un jugement du Conseil de guerre?

Cet article remuait tout un lot de nouvelles invectives au ministre de l'instruction publique qui était qualifié « le plus vil des paltoquets », parce qu'il ne destituait pas brutalement les professeurs qui en tenaient pour l'innocence de Dreyfus.

Ce n'était pas là un argument tout h fait de nature à satisfaire les imitateurs de Monod, de Duclauii et da.

208 LIVRE TaOlSIÈMC

Psicharî, dont la conscience était angoissée par les incertitudes de la culpabilité du Prométhée de Tîle du Diable.

Sans doute l'opinion de M. Psichari et de chacun des professeurs de l'Université était discutable et susceptible d'erreur; mais, à moins de supprimer la liberté de penser, il était difficile aux esprits droits de faire chorus avec Tauteur de cet article, ou plus simplement de ne pas le considérer comme atteint de frénésie.

Un bâillon à Monod, un bâillon à Duclaux, un bâillon à Psichari, cela faisait trois bâillons à autant de consciences, mais cela ne faisait pas Tombre d'un argument sérieux.

Page 1